Ismaël Bazri, Islam Goes To Hollywood (photographies)

Ismaël Bazri, Islamic Groove, série « Islam Goes to Hollywood », 2021

Les photographies de la série Islam Goes To Hollywood d’Ismaël Bazri, sélectionnées pour le New York Times portfolio 2022, se regardent sur fond de musique funk.

Bien plus qu’une série visuelle, c’est une ambiance qui est représentée et qui emporte le visiteur dans le monde de l’artiste, construit à partir de sa propre expérience de la diversité culturelle : battes de baseball et lampes à lave américaines côtoient chapelets et kamis musulmans. Bien loin d’un choc des cultures, les deux mondes ne font plus qu’un au sein de scènes quotidiennes où l’harmonie visuelle est indéniable.

Cette série fait figure de miroir pour l’artiste. Ismaël Bazri naît à Valence en 1994. Il se souvient du grand carton qui renferme les photographies prises par son père à tous les âges et dans tous les décors. C’est avec le même appareil, comme un héritage familial indirect, que le jeune homme commence à pratiquer la photographie de street style à la sortie des Fashion Weeks et avec ses amis, entre deux cours de master à la Sorbonne. S’il s’intéresse tout particulièrement au monde méditérannéen médiéval et aux débuts de l’Islam, il s’éloigne peu à peu de la voie universitaire. Il en tire néanmoins des enseignements sur la religion dans laquelle il a toujours baigné et à laquelle il croit. À l’enseignement spirituel et traditionnel transmis par ses parents s’ajoute un point de vue historique, qui s’avère fécond dans sa pratique artistique. Il entre alors à l’école Kourtrajmé dans la section Art et Image, où il apprend peu à peu à « avoir quelque chose à dire ».

Des influences multiples

Ismaël Bazri, Just an illusion, série « Islam Goes to Hollywood », 2021

Son travail reste marqué par la diversité des influences et par le rejet des frontières trop franches. Il revendique l’influence de la photographie de mode dans son travail, et considère la pose et le vêtement comme des éléments centraux de ses compositions. Aussi, il ne cache pas son amour pour la musique funk, hérité de ses parents, eux-mêmes captivés par ces artistes souvent Afro-américains devenus des stars de la culture pop, des symboles d’ascension et de réussite pour certaines générations d’immigrés. Ismaël Bazri souhaitait aussi mettre la joie propre à ce mouvement musical au service de la représentation de la culture islamique, pour mieux prendre le contre-pied de ce que le discours islamophobe tend à montrer dans les médias ou sur les réseaux sociaux. En représentant avec aisance la possibilité d’un mélange entre le quotidien occidental et la culture musulmane, l’artiste affirme sa propre identité : « Je suis né ici, mes parents aussi. Je suis musulman et ma foi ne m’empêche pas d’être et de me sentir Français ».

Tous les titres de ses images sont détournés de films ou de morceaux de musique de la culture pop. Le titre de la série renvoie au groupe Franky Goes To Hollywood, dont sa mère est fan. Mais nous pouvons lire cette référence autrement. Dans « Islam Goes To Hollywood », une forme de migration est suggérée, presque utopique au regard du contexte actuel. Le mélange opère pourtant, entre la religion et cette ville symbolisant tous les fantasmes de la culture occidentale des années 1970-1980.

Représenter l’harmonie culturelle par les objets

Ismaël Bazri, Un étrange mariage, série « Islam Goes to Hollywood », 2021

L’objet est toujours au cœur de l’image. L’artiste accumule les raretés et les bricoles de style rétro, chinées chez les antiquaires, tout en gardant précieusement les objets qui ont peuplé son enfance, comme le tapis de prière de sa grand-mère ou sa vieille Playstation. Il les réactive au sein de ses œuvres, en jouant avec leurs dimensions historique, spirituelle, traditionnelle et esthétique. La photographie elle-même est travaillée comme un objet sacré : « J’aime aussi que ma photo soit inscrite sur un film, un négatif ».

En ce sens, l’objet témoigne des rituels profanes et sacrés qui rythment notre quotidien. Selon Ismaël Bazri, la sacralité n’est pas le propre de la religion, on la retrouve aussi dans l’importance sentimentale que nous conférons à certains objets : au poster qui orne le mur de notre chambre d’adolescent, au vieux jeu vidéo auquel nous jouions, ou encore au médaillon donné par notre grand-père. L’artiste travaille ces émotions, et cherche à les éveiller chez chacun : « Je travaille la nostalgie, à partir de mon imagination et de mes souvenirs. J’aime savoir que ces références n’auront pas le même impact selon les individus. »

Ainsi, lors de l’exposition de cette série aux Ateliers Médicis en été 2021, l’objet s’est inscrit directement dans l’espace d’exposition, aux côtés des photographies. Les tapis de prière servaient de cadres aux images et les motifs que l’on retrouve imprimés prennent corps, comme le CD de lecture du Coran directement présenté dans le lecteur d’une playstation. Il va jusqu’à proposer une playlist, pour mieux combler un sens supplémentaire chez le visiteur.

Ismaël Bazri, Dans l’eau de Nice, série « Islam Goes to Hollywood », 2021

En somme, cette série reflète la particularité de l’engagement de ce jeune artiste qui ne cherche pas à faire dans le spectaculaire ou dans le provocant. Affirmant avant tout sa propre identité multiculturelle, il dit s’adresser directement au visiteur : « Tu es dans mon monde, et comme tu peux le constater, cela ne se passe pas si mal. Ce n’est pas si dangereux. » Travaillant chaque image avec précision, il se niche au sein du quotidien, comme un œil saisissant un moment de grâce au milieu d’une journée banale, et comme invitant le spectateur à mieux contempler son propre monde.

La série d’Ismaël Bazri, « Islam Goes To Hollywood », fera partie du New York Times Portfolio 2022.

Ismaël Bazri, Arabian Psycho, série « Islam Goes to Hollywood », 2021
Ismaël Bazri, No Rules, série « Islam Goes to Hollywood », 2021
Ismaël Bazri, Sans Titre, série « Islam Goes to Hollywood », 2021
Ismaël Bazri, Sans titre, série « Islam Goes to Hollywood », 2021