Philippe Mangeot : Qu’attendez-vous de cette présidentielle ?

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J’attends dimanche.

Vous me demandez ce que j’attends des Présidentielles, je ne vois pas d’autre réponse pour commencer. Dimanche est une hypothèse et une hypothèque. Des résultats de 20h00, on sait déjà les têtes d’affiche : à peu de choses près les mêmes qu’en 2017. Mais en cinq ans tout a changé : Macron ne peut plus faire illusion, le national-pétainisme a gagné dix points, et celles et ceux qui prétendent encore aux promesses de la gauche sont irréconciliables. J’attends dimanche la peur au ventre. Dans la soirée, une partie du paysage des années à venir sera connu, selon les alternatives dont les urnes auront décidé. D’un côté, le choix contraint – qu’on décide ou non de s’y plier – entre un néolibéralisme autoritaire et un nationalisme xénophobe, entre le mépris social érigé en programme de gouvernement et une phobie raciste comme fondement idéologique. De l’autre, la possibilité, fragile et incertaine, d’opposer aux termes de ce binôme mortifère l’espérance d’une reconstruction de l’État social adossée aux urgences de la lutte contre le dérèglement climatique et à des exigences de justice, anciennes ou nouvelles. Dit ainsi, c’est grandiloquent, mais ce n’est pourtant pas plus compliqué que cela. On peut toujours gloser sur l’âge du capitaine, sur la nullité poétique des slogans, sur la pauvreté graphique des affiches, sur la normalisation de la rhétorique et du lexique politiques, sur les qualités et les défauts psychologiques qu’on prête à tel ou telle candidat.e, sur le plus ou moins de sympathie qu’ils ou elles suscitent – tous ces bavardages qui encombrent les colonnes des journaux et nos conversations de café. On peut aussi faire valoir une conception de la démocratie peu compatible avec le tropisme monarchique de la cinquième République, rappeler que la politique véritable se joue ailleurs que dans les urnes, déconstruire l’imposture des élections, souligner que les détenteurs du pouvoir auxquels les rouages de la démocratie formelle donnent un semblant de légitimité ne reproduisent jamais que leurs privilèges de caste, rêver d’une grève massive du vote qui produirait des déflagrations – toutes ces critiques qui structurent nos discussions politiques. On le peut, mais de tels discours butent sur le mur de dimanche soir et la réalité nue dont il dessine les contours. Des résultats de ce dimanche, c’est-à-dire de la donne du deuxième tour, dépendent en partie nos conditions de vie, de travail et de lutte. Je parle pour moi, dans le confort d’une existence dont je n’ignore pas l’aisance. Je parle aussi de celles et ceux que je croise chaque jour et auprès desquel.le.s je vis, qui sont plus exposé.e.s que je ne le suis à la précarisation du travail, à la casse sociale programmée, à la haine xénophobe et à la phobie raciste, aux inégalités devant le péril climatique. Ce qui adviendra dimanche ne nous empêchera pas de continuer d’aimer, de produire, de lutter, de respirer, mais nous le ferons plus ou moins bien ou plus ou moins mal, selon la façon dont le contexte aura changé. Simplement parce que nous sommes des gouverné.e.s, et que même les plus rétif.ve.s d’entre nous, les plus soucieu.ses.x d’inventer d’autres modes d’existence dans des lieux circonscrits n’y échappent pas. L’espace de nos vies est pour une large part déterminé par les décisions et les choix budgétaires des gouvernements, qui investissent nombre de nos gestes : on dépose ses mômes à l’école, on boit au robinet, on étudie à l’université, on attend la retraite, on va au cinéma, on est malade, il y a cette guerre aux portes de l’Europe. J’enfonce des portes ouvertes ? Je sais. Mais je continuerai de le faire tant que je rencontrerai des ami.e.s qui préfèrent aller à la pêche les jours d’élections : la pêche, elle aussi, est règlementée.

J’attends donc dimanche pour aller voter. On va rire : j’aime ça, au-delà de toute inquiétude et de toute espérance. C’est l’un des rares moments que je connaisse où ma voix compte autant que celle de n’importe qui. On a les expériences d’égalité qu’on peut, mais on ne va pas cracher dessus. J’irai voter en ayant soin d’écarter les discours convenus d’incitation à la participation, auxquels il m’est pourtant arrivé de souscrire comme un gros bébé. Mon vote ne relève pas de la mystique républicaine : depuis des années, l’invocation de « La République » a été l’alibi d’un rétrécissement de l’espace démocratique. Il n’est pas davantage un geste de fidélité ou d’allégeance à celles et ceux qui, avant nous, se sont battu.e.s pour le droit au suffrage, comme le répètent à l’envi les programmes d’éducation à la citoyenneté : la politique n’est pas une morale, et je ne me présente pas devant les isoloirs comme au cimetière ou au Panthéon.

Surtout, j’irai voter sans croire à la représentation – cette fiction dont l’histoire récente et ancienne offre des démentis tellement systématiques qu’ils décourageraient plutôt de se déplacer. Se méfier de celles et ceux qui prétendent parler pour nous parce qu’ils et elles porteraient notre voix dans l’arène et dans l’espace des décisions ; ne pas attendre de se reconnaitre complètement dans leurs discours, pour se préserver des déceptions qui viendront certainement. La chimère de la représentation est une fabrique de trahison.

Dimanche, je voterai comme un gouverné, c’est-à-dire comme on ruse ou comme on occupe une place, en n’oubliant pas que le pire n’est jamais sûr. Les chances sont minuscules d’échapper à la tenaille annoncée, pour les années ouvertes par la séquence électorale des Présidentielles et des Législatives, entre d’une part l’extension programmée du domaine du calcul économique à toutes les dimensions de nos vies avec un renforcement de l’État policier pour les récalcitrant.e.s, d’autre part la consécration d’un racisme d’État en lieu et place de politique. Entre le mépris de classe et le mépris de race, et l’on sait que les deux sont liés : une partie des classes populaires sont des racisé.e.s. Les chances sont minimes, donc, mais n’y en aurait-il qu’une sur mille, je ne vois d’autre solution que de m’en saisir. D’ici quelques jours, je glisserai dans une urne le bulletin de l’Union populaire signé Mélenchon. Il est le seul candidat actuellement susceptible de déverrouiller le choix forcé qui nous menace toutes et tous. On dira que c’est une décision dictée par les enquêtes d’opinion ; on vitupèrera sur les impasses de la démocratie sondagière ; on resservira les lamentations auxquelles on s’était pourtant promis d’échapper, parce qu’elles alimentent la rancœur et le désenchantement : « vote utile », « vote par défaut ». On n’aura qu’à moitié raison. À moitié seulement. Nous sommes des gouverné.e.s, il en va donc d’une certaine conception de la politique des gouverné.e.s. Voter comme on ruse. Gaiement.

Car si nos vies sont assujetties aux politiques gouvernementales, nous savons aussi que la plupart des conquêtes sociales ont été gagnées de haute lutte, soutirées aux gouvernements de gauche au terme d’un affrontement entre les mobilisations de gouverné.e.s et les gouvernant.e.s. La politique ne s’exerce pas seulement dans les ministères et les parlements qu’on élit une fois tous les cinq ans ; mais elle ne se joue pas non plus uniquement dans les rues, les arènes citoyennes, les syndicats, les associations, les coordinations, les luttes locales, les manifestations de masse. Elle s’opère dans une conflictualité permanente et que nul n’a intérêt à résorber, sauf à verser dans la fable de la représentation, avec l’arrogance des gouvernant.e.s et le confort de la servitude volontaire en prime. Voter comme on ruse, c’est donc choisir le ou la moins mauvais.e adversaire politique parmi les candidat.e.s qui ont des chances de l’emporter, c’est-à-dire le ou la meilleur.e interlocuteur/rice, à qui on peut espérer arracher quelque chose, en se prévalant des principes au nom desquels il ou elle aura été élu.e. La politique est dans cette impureté et c’est tant mieux.

Qu’attendre des élections ? La préparation d’un champ de bataille, les conditions concrètes de l’exercice même de la politique pour toutes celles et ceux qui s’engagent, loin des ministères, sur des fronts qui nous importent : le droit au logement, l’urgence écologique, la préservation des biens communs, l’accueil des étranger.e.s, l’accès aux soins et à l’éducation, l’économie de productions culturelles qui ne sacrifie rien de leur exigence. Cette conviction, je l’ai pour ma part acquise au ras du sol, dans la lutte contre le sida. Je sais que nombre de celles et de ceux qui militent aujourd’hui dans des structures intermédiaires, des syndicats ou des associations la partagent, ainsi que toutes celles et ceux qui font de leur lieu de travail le terrain d’une lutte. J’aimerais imaginer que les candidat.e.s qui se présentent devant les électeurs et les électrices y souscrivent aussi : les gouvernements progressistes ont intérêt à cette bataille perpétuelle, dont ils peuvent maximiser l’incidence face aux forces de l’argent et du capital auxquelles ils ont affaire dans l’exercice de leur mandat. Cet aiguillon leur sert de contrepoids. Le savent-ils encore ? Pas sûr, si j’en crois les personnels et les manières des dirigeant.e.s de gauche qui se sont succédé.e.s depuis 1997, et qui ont fait de leur surdité et d’une fermeté protégée par la mobilisation des forces de l’ordre un éthos gouvernemental, s’alignant sur ce point sur la droite – Macron a fait le reste. Tout vote est un pari. Au moins Mélenchon et l’Union populaire ont-ils donné quelques gages, c’est-à-dire aussi quelques armes qu’on pourra retourner contre eux le cas échéant.

Oui, il n’y a de vote que par défaut, mais aucune raison de verser dans l’amertume, de se boucher le nez ou de tourner le dos à ce qui n’est après tout qu’un moment, aussi crucial soit-il, de la vie politique. C’est même une nouvelle joyeuse. Si l’on cherchait vraiment des représentant.e.s, on ne les trouverait pas, sauf à s’y coller soi-même – et très peu pour moi. On peut du reste penser que ces femmes et ces hommes politiques de gauche dont on espère ou salue la victoire à l’étranger – Lula au Brésil, Boric au Chili, Ocasio-Cortez ou le vieux Bernie Sanders aux États-Unis – nous paraitraient moins reluisant.e.s vu.e.s de près. C’est qu’il y a toujours de bonnes raisons d’écarter tel ou telle. Si l’on est honnête, on en trouve même davantage chez celle ou celui qu’on a choisi, ne serait-ce que pour éviter maintenant l’aveuglément et demain la désillusion. L’Union populaire de Mélenchon ? Aïe ! cette propension au culte du chef ; cette complaisance historique à l’égard de certains régimes autoritaires ; cette position de « non-aligné » à laquelle ou voudrait bien croire si elle n’était servie par des slogans creux ; cette invocation d’un internationalisme théorique qui ne sert qu’à dégommer l’idée européenne ; surtout, quelques déclarations qu’on n’oubliera ni ne pardonnera jamais – Alep mon amour. Voter Mélenchon sans hésitation, mais à condition de ne pas ignorer cela. Seulement voilà : on trouvera des écueils différents, mais également rédhibitoires, chez chacun.e des autres candidat.e.s qui se présentent au nom de la gauche – et qui n’ont pour leur part aucune chance d’accéder au second tour, quelle que soit la marge d’erreur des sondages. On peut préférer le vote rusé au vote testimonial.

Mais on peut aussi envoyer valdinguer un moment les sondages pour se pencher sur les programmes, et sur la façon dont ils ont été élaborés. J’y cherche pour ma part la promesse d’une refonte des processus démocratiques, l’affirmation de principes de justice sociale, raciale et environnementale, un programme de planification écologique, l’invention de nouveaux dispositifs de solidarité sociale, une pensée de la sécurité qui ne soit pas réduite à la multiplication des forces de police, un projet de services publics d’éducation et de santé… Ces promesses dont sont tissés les beaux projets et qui figurent dans le programme de l’Union populaire, on n’est pas forcé d’y croire. On a si souvent déchanté ! Mais on peut les ranger soigneusement dans son arsenal pour en faire des arguments, quand l’écart entre ces principes et les pratiques gouvernementales sera trop grand : des leviers dans la bataille perpétuelle entre gouverné.e.s et gouvernant.e.s par laquelle une émancipation devient possible.

Vous m’avez demandé un texte, je vous envoie un tract. Mettez cela sur le compte de l’urgence du moment : il reste quelques jours pour éviter une catastrophe annoncée. Le pari de ce tract est, avant toute autre chose, celui des luttes sociales et écologiques qui constituent, au quotidien, la vie démocratique. Bientôt, on connaitra le contexte dans lequel ces luttes s’effectueront. On saura si elles peuvent inventer et se faire entendre, ou si elles continueront d’épuiser leurs forces à défendre les meubles qui restent. Tout ne s’arrête pas bien sûr au premier tour ? Minute ! À chaque semaine sa bataille. Les termes du deuxième tour, puis ceux des élections législatives, seront définis à la fin de cette semaine.  Dimanche soir, ce texte-tract s’autodétruira.

Philippe Mangeot