Danser au bord du monde : le titre du livre d’Ursula Le Guin cité en exergue du dernier roman de Céline Minard, désormais disponible en poche, pourrait en être la ligne de force comme de basse. Mais Plasmas ne se laisse pas saisir si simplement : tout de brisures et réflexions, d’échos et combinaisons, le récit déroute autant qu’il fascine, à l’image d’un univers aux lignes (dés)accordées. Si Céline Minard réinvente la forme du livre-monde, comme le suggère la quatrième de couverture de Plasmas, c’est bien dans la concentration et l’éclatement, seules formes possibles pour dire le chaos  qu’est et sera notre univers, dans un récit qui le ressaisit comme une danse.

Comment donner forme à l’indicible ? Comment trouver une voie pour un récit quand se déploie la polyphonie d’un procès ? Tel pourrait être la double disjonction à l’œuvre dans V13 d’Emmanuel Carrère, recueil augmenté de ses chroniques du procès du 13 novembre 2015, parues chaque semaine ou presque dans L’Obs, comme dans d’autres organes de presse européens : Écrire malgré l’impossibilité de dire pleinement ce qui dépasse l’entendement, écrire depuis le foisonnement de voix comme de silences que le procès a laissés s’exprimer, jour après jour, de septembre 2021 à juillet 2022.

Dans son manteau noir il marche sur la corniche comme un fou aujourd’hui il n’a pas encore parlé il n’a croisé personne de particulier ou alors il s’est arrangé pour ne rien dire du tout il a fait des airs avec ses yeux des gestes avec ses mains des signes de la tête son téléphone n’a pas sonné depuis des lustres et encore maintenant il ne sonne pas il fume le monsieur dans le manteau une cigarette en regardant vers rien et à l’intérieur de sa tête tout le monde parle il entend les chiens de la rue qui aboient quand il passe les gens qui se disent des mots dans les oreilles quand il s’arrête sur la corniche pour rien ou pour jeter sa cigarette par terre les feux rouges qui éclairent sa tête en rouge quand il se concentre pour respirer l’air qui est froid comme de la menthe et la mer qui lui crie dessus (…)

Dans l’arène ennemie, le beau, puissant et élégant volume d’écrits de Monique Wittig que publient les Éditions de Minuit, se lit comme une cartographie des combats auxquels a pris part l’écrivaine et théoricienne féministe et lesbienne née en 1935 et disparue en 2003. On ne peut s’empêcher d’entendre un écho avec deux autres titres : L’ennemi principal, article fondateur puis ouvrage en deux tomes de Christine Delphy qui a compagnonné avec Wittig aux débuts du mouvement féministe dans les années 1970 – avant une brutale rupture personnelle, politique et théorique –, et L’ennemi déclaré de Jean Genet, qui, comme Wittig, a interrogé les liens entre littérature et révolution radicale, et auquel l’écrivaine elle-même a pu se référer ponctuellement. Critique et entretien avec Sara Garbagnoli et Théo Mantion.

Une famille est à l’image d’une des scènes données à voir dès les premières minutes : Christine Angot réalisatrice s’introduit de force dans la maison de la dernière femme de son père. Depuis la mort de son mari, elle n’a jamais répondu aux appels de Christine Angot, n’a jamais essayé de comprendre, n’a jamais voulu savoir. Car l’inceste, c’est un peu cela, dans notre société. On a préféré, jusqu’à quelques années encore, ne pas en parler, ne pas entendre, ne pas écouter.

C’est une histoire de sangs, celui des « animaux morts » que découpait le grand-père boucher, le sang des filiations et celui des transmissions, le mauvais sang, pour citer Carax, d’une génération dont les rêves ont été fracassés par le sida. Anthony Passeron ne sait pas grand-chose de cette histoire, sinon le silence qui étouffe les douleurs et les hontes. Dans sa famille on ne parle pas de cet oncle mort quelques années après la naissance de l’auteur, ce « fils préféré » qui a pourtant refusé d’être boucher dans l’arrière-pays niçois comme tous les aînés avant lui et a préféré partir — Amsterdam, les paradis artificiels, la mort, jeune, bien trop jeune. Alors Anthony Passeron enquête, il rassemble des souvenirs et matériaux familiaux et des archives, il refuse le culte du secret qui a enterré une seconde fois tous ces Enfants endormis. Il raconte, entrelaçant l’histoire intime et l’histoire collective, dans un premier roman sidérant.

La couleur bleue est un « sortilège », écrit Maggie Nelson dans son livre culte, Bleuets, qui paraît dans la nouvelle collection de poche, « Souterrains » des éditions du Sous-Sol, dans une traduction de la magicienne du verbe Céline Leroy. Le bleu n’est pas une couleur, c’est un état d’âme, une manière de se raconter, dans et par une tonalité qui est une nuance, une note et une attitude, une manière d’être au monde, une « couleur du temps » comme la robe de Peau d’âne, un prisme « comme une croix sur une carte trop vaste pour être entièrement déployée mais qui contiendrait tout l’univers connu ».

C’est ici que cela a eu lieu – que cela aura lieu, à nouveau – que tout se rejouera – toujours – comme une bande passante que l’on se plait à rembobiner indéfiniment – pour écouter les voix fantômes – ces bruits blancs, ces souvenirs qui, comme les lucioles, gardent leurs scintillements pour défier l’obscurité des nuits sans lunes.

Jusqu’au 30 Juin 2024, le Palais de Tokyo accueille sous le commissariat de François Piron une exposition collective sur le thème de la psychothérapie institutionnelle qui rassemble le travail d’artistes concevant le collectif et l’art comme un idéal social aspirant à l’épanouissement et à l’émancipation des personnes placés dans divers établissements de santé mentale. Cette manifestation réunit également la parole de praticiens, de soignants et d’éducateurs partageant le désir de continuer à transformer ces lieux d’isolement.

Quand Bastien François rencontre Estelle Moufflarge, elle est morte depuis 70 ans et il ne l’a jamais connue. Il vient de croiser son visage et son nom sur le site internet conçu par Serge Klarsfeld et Jean-Luc Pinol, permettant de localiser les lieux où des enfants juifs ont été arrêtés avant d’être déportés. Bastien François y avait entré sa propre adresse. Au 89 rue Caulaincourt, à quelques immeubles du sien, vivait Estelle. Ne demeurent qu’un nom, un visage, une date de naissance. « Je suis parti à sa recherche. Cela m’a pris des années ».

La (longue) citation en exergue, empruntée au sonnet 66 de Shakespeare, donne le ton : « (…) Lassée de voir qu’un homme intègre doit mendier / quand à côté de lui des nullités notoires / se vautrent dans le luxe et de l’amour du public ». Si l’énonciation shakespearienne au masculin passe au féminin chez Salvayre, demeure le décapage des vanités fausses et gloires baudruches. C’est à ce « continent » que s’attaque Lydie Salvayre « avec l’audace d’un Christophe Colomb » pour donner les clés de la réussite la plus éclatante. Comment mentir, écraser, monter, paraître, instrumentaliser et « être au top » ? vous saurez tout en lisant cet Irréfutable essai de successologie, que l’on peine à qualifier tant il est à la fois une parodie des manuels de bien-être et développement personnel — comme autant de déclinaisons d’un prêt à penser confortable — et une fresque décapante de notre monde comme il déraille.

« Elle sort de la forêt seule sur son cheval. Âgée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France ». Rares sont les premières phrases de roman d’une telle puissance, dont la plénitude vaut apparition et évidence, qui lancent un récit sans le dévoiler et sèment quelques graines qui immédiatement fascinent et accrochent. L’héroïne du dernier roman de Lauren Groff surgit, nous fait face, dans ces mots qui ont le phrasé du vers, entre netteté et mystère, et ouvrent pourtant à la densité du roman.

David King est à la tête d’un empire. Les camions bleus de son entreprise de déménagement vous font des queues de poisson sur les routes, vous ne pouvez pas rater ses pubs sur les chaînes câblées, à la radio ou en 4×3 sur les murs : King’s Moving, déménageurs depuis 1948 pour les 5 boroughs de New York et 3 États voisins, sans compter les six entrepôts de stockage télésurveillés, climatisés et accessibles 24/7. Cet empire, Joshua Cohen en fait le biais d’une saisie caustique de notre époque, dans un roman qualifié par le New Yorker de « Soprano à la juive ».

Les éditions du Sous-Sol publient, dans leur nouvelle collection de poche, « Souterrains » le premier livre de Ted Conover, Rolling nowhere, sous le titre Au fil du rail. L’occasion pour Diacritik de republier un entretien réalisé à l’occasion de la sortie en grand format du livre. La grande figure du journalisme américain avait évoqué les quatre mois passés en 1980 avec les « hobos », la forme très particulière qu’il a donnée à ce livre (devenu culte) et de nous donner sa définition du journalisme littéraire.

Tout commence un soir d’été, au bord d’un lac, dans une ville universitaire justement « bâtie sur trois lacs », Madison, jamais nommée. Wallace hésite à rejoindre ses camarades. Il « se posta sur une terrasse en hauteur et considéra la mêlée, tentant de repérer son propre groupe de Blancs », Miller, Yngve, Cole et Vincent. Tous sont étudiants en troisième cycle de biochimie dans cette ville du Midwest, leur promo « était la première depuis plus de trente ans à inclure un Noir », Wallace. En une scène, véritable précipité, Brandon Taylor pose un cadre qui est aussi un programme romanesque, entrer dans le genre si codifié du campus novel depuis un regard excentré. Wallace est cette marge, par son origine sociale, par sa couleur de peau, par sa personnalité en retrait.