Personne n’a oublié Dans les geôles de Sibérie, ce remarquable récit, paru en 2020,  où Yoann Barbereau racontait comment, victime d’un coup monté (d’un kompromat) et emprisonné (puis assigné à résidence et contraint de porter un bracelet électronique), il était parvenu à échapper, à Irkoutsk, en Russie, à la veille d’un procès jugé d’avance, aux griffes du FSB. Une cavale sans autres moyens que son courage et l’aide de quelques amis, dont surtout cette Yana qui donne son nom au titre de ce deuxième livre. Une figure féminine dont on ne découvre la personnalité hors du commun qu’avec ce nouveau récit.

« L’art des morts et celui du linge requièrent des mouvements d’une égale minutie », Audrée Wilhelmy, Peau-de-sang.

En septembre dernier, au début du mois, les éditions Leméac ont publié à Montréal Peau-de-sang, le sixième livre d’Audrée Wilhelmy, une jeune auteure québécoise dont la voix riche et singulière exalte le féminin dans une langue romanesque et une narration qui empruntent à l’univers du conte, et notamment à celui du conte cruel, voire comme ici à celui du conte pour adultes.

Audrée Wilhelmy, dans Peau-de-sang, votre narratrice est morte, aussi est-ce depuis l’outre-tombe qu’elle relate son histoire. Votre personnage n’en est pas moins lumineux. Comme si son assassinat n’avait pas porté atteinte à sa puissance de vie. N’est-ce pas là une allégorie du féminin ?

Si Jean-Pierre Castellani a fait de l’autobiographie littéraire un de ses objets majeurs de recherche, il avait jusque-là pudiquement évité de pratiquer lui-même le genre. Tout juste avait-il accepté de livrer de petits récits mémoriels, par exemple dans des ouvrages collectifs centrés sur l’Algérie dirigés par Leïla Sebbar qui, en complice fidèle, a écrit en retour pour le présent opus une amicale préface.

Recommencer la psychanalyse par le féminisme en général, après #MeToo en particulier, avec deux guides au compagnonnage singulier : Jacques Lacan et Valerie Solanas – voici la tâche que se sont joyeusement assignée la psychanalyste Silvia Lippi et le philosophe Patrice Maniglier dans leur ouvrage Sœurs, pour une psychanalyse féministe. Rencontre et entretien.

« Elle ajuste la position de sa capuche. Ses bracelets tintent. Pour qui les porte-t-elle, se pare-t-elle aussi quand elle est seule ? Je ne lui ai pas connu de relation. Je suis avide de savoir si elle aime, si elle est aimée, mais je ne sais pas parler d’amour et tout ce que j’ose lui demander c’est :
-Tu ne t’ennuies pas trop à Périgueux ? » (Le Vieil Incendie).

À trente ans, en Suisse romande, maintenant en France, et pas seulement au sein de l’espace francophone puisqu’un National Book Award lui a été attribué en 2021, Elisa Shua Dusapin connaît le succès. Son quatrième roman, Le Vieil Incendie est salué par toute la presse française, depuis Le Figaro jusqu’à L’Humanité, en passant par le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault dans Le Monde (déjà, en 2020, dans ces mêmes colonnes, Camille Laurens n’avait pas tari d’éloges pour Vladivostok Circus).

Quand nous nous sommes rencontrés en Dordogne, début 2023, lors de la résidence d’écriture que vous avez effectuée à La Maison du Goupillou, vous disiez à vos hôtes et à vos interlocutrices et interlocuteurs, que votre roman en chantier (c’était Le Vieil Incendie) concernait l’aphasie et deux sœurs, et que vous l’aviez situé dans la région. Pouvez-vous nous préciser comment vous est venue « l’idée » de ce livre, comment elle s’est imposée à vous ? 

En allant voir le nouveau film d’Hayao Miyazaki, on ne peut s’empêcher de remarquer combien l’œuvre rend la salle perplexe. Force est de constater que Le Garçon et le Héron ne suit pas la même logique que ses prédécesseurs. De films aux mondes merveilleux, aux personnages pleins de vie, accompagnés par la musique vivifiante d’Hisaishi, Miyazaki réalise cette fois-ci un film économe en mots, aux personnages souvent silencieux voire taiseux et à la musique discrète, mélancolique et proche de Satie. À bien des égards donc, ce film peut laisser interloqué ou décevoir un spectateur vorace de valses tonitruantes, de pouvoirs magiques et d’actions spectaculaires. Et pourtant, le film noue un étonnant dialogue avec son spectateur. Mieux encore, Miyazaki nous parle plus que jamais de son œuvre, de celle que nous sommes tant à aimer, et dont il nous invite à se détacher joyeusement, non sans peine, ni larme à l’œil.

« Comme si, enfant, vous aviez écrit le scénario pour votre vie et n’aviez accepté ensuite que les rôles qui y correspondaient. Comme si, tenant des fils invisibles, c’était vous qui aviez toujours assuré la mise en scène. »Yoko Tawa – L’œil nu

Ce mois d’octobre 2023 est « deneuvien » ou n’est pas. L’affiche rose tapisserie de Bernadette prolonge le pink des posters Barbie, propose une autre vengeance de blonde. Pseudo biopic, sous Potiche à la mise en scène de tortue qui accorde un capital empathie douteux à une ex-première dame vacharde, voire roublarde, aveuglée d’amour pour son Chichi de Jacques, le Super Menteur des Guignols de l’info. Saut à l’élastique scénaristique qui aurait nécessité plus de vitriol pour aborder ce parangon de droite et de conservatisme, aujourd’hui estampillé… féministe !?

« … les films, c’est quand même un art qu’on fait avec la chair des gens. La peinture, il y a des couleurs qu’on peut acheter, la littérature il y a des mots, le cinéma il y a de la chair. Je ne peux jamais dire : ‘Le film sera comme ça.’ Je dois rencontrer l’acteur, il doit se laisser faire, prendre et filmer. Un acteur, ce n’est pas du rouge. »
Catherine Breillat, Je ne crois qu’en moi.

Catherine Breillat est de retour grâce aux sollicitations d’un producteur, Saïd Ben Saïd, qui a su la convaincre de reprendre le chemin du plateau et de la création. Onze ans après Abus de faiblesse (2012), Breillat revient avec L’Été dernier, un film remarquable (tant du point de vue cinématographique que compte-tenu du « paysage » idéologique dans lequel nous évoluons), et un entretien, Je ne crois qu’en moi, recueilli par Murielle Joudet (Capricci éditions – les citations de Catherine Breillat mentionnées dans cet article en sont tirées).

Longtemps je n’ai pas eu de mots. En Janvier 2022, Olivier Steiner et Isabelle Adjani rencontraient sur scène Marilyn Monroe. Ce spectacle s’est métamorphosé, a évolué, voyagé ici et là et, à l’heure où la performance se rend justement à la rencontre des paysages de Marilyn, la nécessité d’écrire un « quelque chose » m’est venue : si aujourd’hui tout peut être enregistré, capté, ce spectacle semble faire figure d’exception – peut-être justement parce qu’il relève d’une expérience mystique et que souvent, face à la beauté et au mystère de la rencontre, ne peut subsister que la sidération d’une épiphanie. Ainsi, agissant à rebours, à contre-temps presque, j’ai avancé ce texte pour nommer, dire, cet endroit entre l’ombre et la lumière – ce geste que j’ai pensé comme une contre-archive : celle du sentiment et de l’émotion.

Le recueil Dialogues en public réunit le courrier des lecteurs du magazine communiste Vie Nuove adressé à Pasolini de 1960 à 1965. Des centaines de lettres venues de toute l’Italie le pressent alors de prendre position. Au gré d’échanges entrelaçant les différents aspects de son œuvre (sur Antonioni, Joyce, le marxisme ou bien l’Évangile), le poète-cinéaste y prodigue des conseils, explicite ses convictions et son geste créateur.

« Je suis né le 1er avril. Ce n’est pas sans impact sur le plan métaphysique », avait déclaré Milan Kundera dans un entretien, en 1970, ajoutant, ailleurs mais toujours en 1970, que l’« on doit presque toujours au succès au fait d’être mal compris » : mal compris puisque peu lu en Tchécoslovaquie, son pays de naissance qu’il dut quitter, mal compris en France après des années de grâce quand son passé le rattrape à l’automne 2008. Ce « mal compris » fut une forme de d’ethos pour l’écrivain, récemment disparu, qui a toujours cultivé ce rapport au monde et à ses lecteurs, dans un décalage constant, géographique, linguistique, ironique. C’est ce mystère qu’Ariane Chemin a interrogé dans un feuilleton du Monde, du 17 au 22 décembre 2019, paru sous forme de récit aux éditions du Sous-Sol et désormais disponible en poche chez Points.

Diacritik poursuit sa nouvelle série critique « Peintures d’expo » en compagnie de Siryne Z. qui, cette semaine, a décidé de planter son chevalet au beau milieu de l’exposition « Füssli, entre rêve et fantastique » qui se tient jusqu’au 23 janvier 2023 au musée Jacquemart-André à Paris. L’occasion, en peinture et en gouache, de revenir sur cette exposition d’ampleur consacrée au peintre de l’imaginaire et du sublime.