Diacritik publie l’entretien mené par Thanasis Minas pour le média grec O Anagnostis à l’occasion de la parution en grec de leur livre Littérature et révolution (aux Éditions Divergences, 2024). Dialogue entre l’écrivaine et sociologue Kaoutar Harchi et l’écrivain Joseph Andras.
Auteur : Thanasis Minas
Claude Adelen n’est pas un poète prolixe, mais chacun de ses livres compte, une douzaine depuis 1968, plusieurs fois récompensés par des prix (dont l’anthologie Légendaire (Flammarion, 2010), qui permet d’en découvrir un vaste empan), comme ont compté ses chroniques de poésie dans la revue Action poétique, en partie rassemblées sous un titre éloquent : L’émotion concrète (Comp’Act, 2004). Son dernier recueil, l’ultime si on l’en croit (mais faut-il le croire ?), est sans doute le plus beau.
Que ce soit dans les médias, à l’université ou dans les rayons des pépinières, l’intérêt pour les plantes va grandissant. Néanmoins la plupart des personnes les envisagent encore comme enracinées et fixes, tandis qu’on le sait à présent, les végétaux développent des stratégies de coévolution afin de rester mobiles et d’ensemencer le monde. Quels sont leurs différents modes de migration ? Qui sont les championnes du vagabondage ? En quoi la colonisation a-t-elle été un accélérateur de déplacements ? Entre domestication et liberté, qu’est-ce que les histoires de migration révèlent sur les peuples ? À travers vingt textes, l’ouvrage paru aux éditions Manuella en février 2024 réunit des penseurs émérites pour essaimer les réflexions et déboulonner nos préjugés sur les plantes invasives et les déplacements des végétaux.
Rencontre avec Marion Grange et Bronwyn Louw, deux chercheuses en littérature qui ont dirigé Les Migrations des plantes, ouvrage collectif qui rassemble une trentaine de contributeur.ices artistes, chercheurs et chercheuses, scientifiques. Ce livre nous plonge dans un faisceau de récits autour des plantes et de leurs migrations. À partir de plusieurs points de vue, prismes et focales, nous nous retrouvons dans des échanges intimes, informels où l’espace végétal devient un foyer de rencontres, où les frontières disparaissent.
La poésie de Ronelda Kamfer (1981- ), voix réputée incontournable de la poésie sud-africaine contemporaine, est souvent rapportée aux expériences de violences qu’elle a traversé au Cap : gang, drogues, pauvreté, violences intrafamiliales… Si de toutes évidences sa poésie est marquée par ces expériences elle ne saurait se résumer à des éclats de vie hantés par un passé douloureux. Le cœur de son recueil Chinatown semble d’avantage travaillé par une question en lame de fond : comment vivre quand nous sommes presque ontologiquement assigné.es à la survie? Que faire de la colère ou de l’amertume ? Et comment se maintenir droite sans tirer sa révérence ?
Je n’y allais pas pour faire un reportage
Encore moins pour faire la révolution
Non
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit
Joseph Ponthus, À la ligne (2019)
Le récit de Claire Baglin, En salle, qui paraît dans la collection de poche « Double » des éditions de Minuit, démultiplie les côtés — l’enfance et l’âge adulte, l’usine et le fast-food, au sein de l’empire des frites la salle et le drive — et, quel que soit l’espace, un écart, un pas de côté qui refuse à l’histoire tout manichéisme ou sentiment sans partage. Il est rare d’entendre une voix aussi originale et aussi posée dès un premier roman. Celle de Claire Baglin s’impose, comme héritée du récit social mais brûlante d’une singularité farouche et quasi insaisissable.
Parce que c’était lui, parce que c’était moi – tel pourrait être l’incipit du livre d’Arnaud Rodriguez, tant la fulgurance passionnelle semble marquer de son sceau indélébile la rencontre inattendue de l’auteur et de son Autre.
De plus en plus d’artistes travaillent avec du « vivant ». Le contexte écologique y incite. La naissance du bio art dans les années 1980 en avait amorcé le mouvement avec, par exemple, l’encodage d’un dessin dans l’ADN d’une cellule par Joe Davis (Microvenus, 1986). Aujourd’hui, la connaissance a évolué, les sensibilités ont changé et les dimensions éthiques, environnementales et sanitaires résonnent d’une toute autre force. Elles réactivent sous un jour nouveau la question : tout est-il permis aux artistes ?
Et si l’un des genres majeurs pour penser les liens du réel et de sa mise en récit était la biographie ? Non l’autofiction qui déplace le curseur vers la réinterprétation imaginaire d’une existence attestée, mais bien la biographie. Elle a longtemps été méprisée après des décennies d’œuvre rabattue sur la vie de son auteur puis condamnée par le textualisme faisant fi de tout lien entre l’homme et l’œuvre.
Ella Balaert, originaire d’Avranches, est romancière, nouvelliste, dramaturge, poète. Elle a publié une vingtaine de livres, plusieurs fois honorés par des prix, notamment le prix Boccace 2021 pour son dernier recueil de nouvelles, Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces (Des femmes-Antoinette Fouque, 2020). Normalienne agrégée, elle a exercé différents métiers avant de se consacrer entièrement à la littérature au sein des ateliers qu’elle anime et des associations d’auteurs et autrices (administratrice de la SGDL). Elle vient de publier De plume et d’ailes aux Éditions Des femmes-Antoinette Fouque.
A u cœur d’Une écologie décoloniale, sorti en poche chez Points il y a quelques mois (janvier 2024), un problème dont Malcom Ferdinand emprunte la formule à Hannah Arendt : comment « faire monde ».
En 2014, Eula Biss achète une maison et elle entre ainsi dans « l’escalier en colimaçon » de l’avoir et se faire avoir, comme le condense le titre de son livre, articulation d’éléments contradictoires pour dire des sentiments eux-mêmes complexes face à cet achat quand on ressent aussi un « inconfort face à ce confort ». Devenir propriétaire sera pour l’autrice l’occasion de réfléchir à de grands sujets (le capitalisme, l’art) à travers de petites choses, de penser des phénomènes sociaux et collectifs via son cas particulier, faisant d’Avoir et se faire avoir un texte singulier, ni vraiment essai ni pleinement roman, journal et recueil de moments et de lectures, selon la facture si singulière que quelques autrices américaines impriment au genre de l’essai (déconstruit, et comme froncé) qui devient une « expérience de démantèlement de soi ».
Que peut l’écriture ? Comment rapprocher les êtres et se jouer des failles ? C’est sans doute cette énigme qui aimante Fanny Lambert, dont l’œuvre poétique et romanesque s’essaie aux nombreuses formes du langage pour relancer le jeu du désir. Nourrie par le cinéma et les arts plastiques, elle interroge la place des corps, de l’amour ou de l’absence, de ces présences vivantes que l’instant fait et défait tout à la fois. Cet entretien revient sur son parcours d’écriture, se faisant l’écho d’une création contemporaine forte et insituable, voix singulière hantée par ce qui nous échappe et mue par les sensations.
Danser au bord du monde : le titre du livre d’Ursula Le Guin cité en exergue du dernier roman de Céline Minard, désormais disponible en poche, pourrait en être la ligne de force comme de basse. Mais Plasmas ne se laisse pas saisir si simplement : tout de brisures et réflexions, d’échos et combinaisons, le récit déroute autant qu’il fascine, à l’image d’un univers aux lignes (dés)accordées. Si Céline Minard réinvente la forme du livre-monde, comme le suggère la quatrième de couverture de Plasmas, c’est bien dans la concentration et l’éclatement, seules formes possibles pour dire le chaos qu’est et sera notre univers, dans un récit qui le ressaisit comme une danse.