Nombre d’expositions dans les musées (Georges Perec, modes d’emploi à la BnF, Cézanne et nous au Grand Palais, Kurt Schwitters. Le chaos-monde 1918-1948 au Musée Picasso, Stéphane Bordarier et Daniel Dezeuze dans les Collections du Musée d’art moderne Paris), ou dans des galeries (Anthony Caro chez Templon, Saül Steinberg chez Claude Bernard, Fabio chez Huberty & Breyne, etc.), de commémorations (Michel Foucault 100 ans, Bill Wyman, 90 ans), de sorties de films (Les Recommencements d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter dont nous avions parlé ici, il y a un an), pourraient donner matière à plus d’un épisode de Terrain vague, si le temps – partagé, d’écriture à lecture – devenait tout à coup extensible à l’envi.
Nommer étant déjà déposer un indice, un signe de piste, on pourrait en rester là, même s’il faut quand même indiquer que ce qui nous a le plus impressionné, malgré les fichus cadres qui étouffent ses toiles, c’est Cézanne, dont, soit dit en passant, on ne peut percevoir la Sainte-Victoire qu’en l’absence de Heidegger (que Deleuze ne cite jamais dans son cours Sur la peinture), afin de la prendre pour ce qu’elle est : dépôt de couleurs sur support, ce qui est déjà un miracle quand la touche, et le ton, sonnent aussi juste – l’inouï dans sa paradoxale simplicité, dont une vie ne suffira pas à relever la force d’ensorcellement ; seules les fautes de copie, assumées et interrogées de manière sensible, conduiront ses successeurs à tirer quelque chose de non anecdotique de la « leçon cézannienne » qui, même si le peintre a été le « phare » de tout un siècle, est tout sauf un cours magistral. Cézanne, c’est ce silence assourdissant qui n’en finit pas de résonner, entretenant des échanges qui ne passent pas nécessairement par les mots (même si parfois par des sons). Dire la vérité en peinture suppose de couper les ponts avec le « discours sûr » afin de frayer avec – ce qui ne nous conduit à préférer certains textes de fin regardeurs, comme Madame Cézanne de Dominique Fourcade, repris dans magdaléniennement, où on peut trouver aussi ce poème :
“toute la vie j’ai fredonné
sur proposition du réel
je crois que Cézanne a fait pareil
tantôt j’ai fredonné en silence, et tantôt pas
jusqu’à fredonner le silence
Cézanne de même”
Quant à Perec, ce n’est pas une mince affaire que d’exposer un écrivain. N’ayant pas vu, donc lu, le catalogue de cet accrochage au titre un peu convenu (Georges Perec modes d’emploi), je ne saurais rien en dire, sinon témoigner qu’après avoir piétiné une bonne heure avant d’entrer (ce qui m’a permis de croiser Pierre Getzler, son plus ancien ami peintre, dont l’émotion visible donnait du sens à ce sur-place dû au surtourisme perecquien qui atteint là un sommet), j’y ai passé autant de temps que possible, et en suis sorti, non pas plus instruit (comme dirait le capitaine Haddock), mais heureux d’avoir senti ces archives aussi vivantes, comme si la mort, pourtant à l’honneur, avait été conjurée.
1.
Cependant, la matière principale de cette constellation critique est composée de livres, tirés de la pile des lectures en attente qui ne cesse de gagner en épaisseur, non parce que le nombre d’ouvrages augmente, mais parce que les derniers arrivés sont, pour la plupart, fort épais : atteignant facilement les cinq cents pages et dépassant parfois les mille, ce qui nous conduit à devoir les défendre avant de les avoir lus intégralement – mais rien de grave, nous avons la vie pour rattraper ça –, l’urgence étant de témoigner de leur mise à disposition, et non d’en faire le tour complet avant de tourner la page. Il y a les livres que l’on range de suite dans la bibliothèque et qu’on ne sort ensuite que rarement ; et ceux qui restent longtemps sur la table de chevet, et sur lesquels on revient parfois par surprise, parce qu’ils sont là, et que l’humeur du moment nous y invite.
Commençons avec Carnet d’un client, publié aux Éditions Allia, sans nom d’auteur. 530 pages, assez sidérantes, ou pour le moins inattendues, non par ce qu’elles racontent, mais par la manière dont elles rendent compte d’une activité secrète, sans qu’on ne sache vraiment pour quoi, ni pour qui cet anonyme s’est donné cette peine, et qui ne peuvent être appréciées qu’à petites doses, sans suivre nécessairement l’ordre chronologique de leur écriture. Voici l’affaire : « Après la mort de son mari, une femme trouve une caisse sous son bureau. À l’intérieur plusieurs carnets. Dans ces carnets, le journal exhaustif de vingt ans de fréquentation de prostituées, de la fin des années 1990 à la fin des années 2010, et dont elle ignorait tout. » Dans sa préface, intitulée Dépositaire malgré soi, elle écrit : « Un monde parallèle se dévoile sous mes yeux. Ce sont au total 245 récits de relations tarifées, scrupuleusement et minutieusement rapportées sur deux ou trois feuillets. » Carnet d’un client n’est pas un livre « excitant » à lire (du moins pour qui n’a jamais désiré monter avec une prostituée), sinon par ce qu’il dégage d’étrangeté, en mettant en rapport, de manière souvent maniaque, très détaillée, parfois romanesque, mais avec le plus souvent une forme de retenue : lieux, objets, professionnelles, durées, prix… avec pour seul dénominateur commun : le narrateur lui-même, pas toujours en situation flatteuse. « Pour moi – écrit sa veuve – c’est le séisme. Quarante-trois ans de vie commune, que je remets de suite en question. 245 passes énumérées, méticuleusement relatées. Un secret niche là, dans notre appartement. Se sachant méchamment malade, pourquoi n’a-t-il pas pris ses précautions ? »
De ce client, on ne saura rien, même si quelques informations ont été discrètement glissées, comme le fait qu’il a déjà publié – quoi ? (aucune information à ce sujet). Mais, comme ses archives intéressent une institution en Suisse romande, ce n’est pas un inconnu. « Son obsession, entretenue sur une telle durée, était-elle de multiplier les expériences sexuelles ou bien cette exploration même lui fournissait la matière d’un projet d’écriture ? » Aujourd’hui publié, en tant que « document rare », ce Carnet « raconte un client parmi les autres et revêt, par là même, un caractère exceptionnel. » Mais quel passage choisir pour donner un indice sur le ton employé, plus ou moins constant ? Il faudrait recopier plusieurs paragraphes pour que ça commence à raconter quelque chose d’un peu consistant – et parfois triste. Paris – lundi 31 août 1998 – 17h rue de Budapest • 200 fr : « Près de la gare Saint-Lazare, par un bel après-midi de fin d’été, la rue de Budapest, étroite et montante, proposait une petite dizaine de professionnelles. Plus ou moins fardes et fanées, les dames, lasses, alanguies, attendent le chaland. Quelques cafés, quelques vieux sex-shops. Une ambiance de fin de parcours. » Ce qui touche le plus est ce qui rend compte de l’attente, des passages à vide, des rapports tarifés où il ne se passe que ce qui a été convenu : contrat respecté. « Sur le lit rouge, elle rejoint avec plusieurs coupons de papier-Kleenex. Elle enfile tout de suite le préservatif. Qu’elle enveloppe de Kleenex ou qu’elle essuie avec. Drôle de ballet de petits papiers blancs. » / / « Au lit, elle va se conduire comme si elle était en manque. Merveilleuse comédienne, complice accomplie de l’amour kilométrique. » / / « Le dimanche, me dit-elle, est un bon jour. Moins de passage, mais ceux qui viennent ici savent pourquoi. » Régulièrement, notre anonyme révèle un goût prononcé pour les travestis : « C’est dense, ça dance. Il/elle sourit, et me montre sa large langue qui sort et rentre dans le massif si blanc de ses dents. Je me paluche avec plein de vivacité, j’ai retiré, avec son accord, mon condom et ça vient avec un final de molle tuyauterie phallusienne, mais avec une réelle éjaculation de gouttelettes. » Avant le rapport comme après, les chaussures collent sur le sol. Il y a du folklore, mais jamais d’angoisse, au sens de Bataille. Et au final, l’ennui, enfin une certaine monotonie, est au moins autant au programme que la jouissance : « Le temps, indolent, s’écoule. »
Si on utilise un moteur de recherche pour lister les titres de livres comprenant le mot légèreté, on a des chances de tomber rapidement sur La légèreté de Catherine Meurisse ou L’insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera. Il faudra compter maintenant avec Légèreté de Pascal Dethurens, premier des quatre ouvrages publiés à L’Atelier contemporain qui vont être ici recensés en suivant leur ordre de parution qui coïncide avec celui de leur épaisseur (du plus « mince » – 300 pages – au plus épais – près de 1200 pages). « Le projet de cet essai – Légèreté – est de faire, à partir de textes littéraires et philosophiques, ainsi que de sources iconographiques, une exploration de la notion de légèreté. […] Son objectif est de montrer qu’il n’y a rien de plus riche de sens que la légèreté. “Là où la légèreté nous est donnée”, écrit Blanchot dans L’Espace littéraire, “la gravité de manque pas.” Seul un esprit lourd, c’est-à-dire un esprit malhabile, lent, étroit, ce qu’on nommait un mauvais plaisant, peut s’offrir le luxe de la dénigrer. » Ce que nous ne ferons pas, car nous sommes plutôt en accord, surtout si Légèreté nous conduit à Less is more – Mies van der Rohe y étant cité, comme tant d’autres avec lesquels il est plaisant de dialoguer.
Mais comment raccorder ce nouvel ouvrage au précédent ? Justement à partir de ce texte où Mies est cité (un des quarante, entourés par un prologue et un épilogue, composant ce livre comme autant de variations) : Et maintenant, qu’est-ce qu’on enlève ? « On dirait une formule de strip-tease. Et c’est presque une technique de strip-tease. Il suffit de remplacer un corps par une maison. […] C’est Frank Lloyd Wright qui parle. […] Il faut retrancher. Construire, mais enlever. » Dans Légèreté, il est question d’art, de poésie, de philosophie, d’Histoire, et même du capitaine Haddock (encore lui) ou de Marilyn Monroe ; mais, me semble-t-il, fort peu de musique (il est vrai que ce qu’on entend par musique légère n’est guère excitant ; on préférera le minimalisme satien ou ce silence de tension qu’avaient en partage Webern et Stravinsky), même si La Tempête de Shakespeare nous fait nous remémorer Purcell.
Mais, ne débordons pas, et reprenons simplement une citation tirée du quatorzième texte, Le Karumi de Basho : « Le haïku est par excellence le poème de la légèreté. À les lire par grappes, tous réduits à l’expression la plus brève […], on se demande si, à tout prendre, c’est une forme d’euphorie de la langue qu’on ressent, le prodige de dire en si peu de mots, ou plutôt une secrète mélancolie. […] Basho sait que la vérité des choses […] tient à ce que, toutes, elles vivent toujours leurs derniers instants. Tout ce qui est, dans le haïku, est en ce qu’il ne sera plus. Inutile d’en faire un drame […] » Et notons que, parmi les thèmes initiant ces variations, on trouve les bulles de savon, les mobiles de Calder, un philosophe volant (« ce qui est bon est léger », si bien que « tout ce qui est divin court sur des pieds déliés » – Nietzsche), les Leçons américaines de Calvino, les Odes de Pessoa, ou Parménide (le « léger » est-il positif, alors que le lourd est « négatif » ?), traités avec la légèreté qui leur convient, donc avec le sérieux nécessaire : sans superflu.
Penser par les sens, sentir par l’esprit de Robert Storr aux éditions de L’Atelier contemporain est une formidable compilation d’écrits – établie par Francesca Pietropaolo, traduite et annotée par Laurent Perez – d’un auteur qui s’est un jour défini comme étant devenu « critique par accident », car il s’était tout d’abord destiné à la peinture. Mais, à l’arrivée, ce n’est pas plus mal qu’un critique ait une pratique artistique affirmée ; avoir mis les mains dans le cambouis aide à ne pas tomber dans le piège de proférer des jugements péremptoires et malvenus. Et souvenons-nous de ces mots de Jean Frémon, dans Louise Bourgeois – Intérieur / Extérieur : « Heureusement Robert Storr était là pour apporter une touche humaine. »
Né en 1949, Storr fut un temps conservateur au MoMA de New York où il a notamment exposé en 1991 les dessins d’Art Spiegelman. C’était la première exposition de cette institution consacrée à la bande dessinée : « Maus ne relève pas du divertissement, pas plus qu’il n’est la version moderne de quelque fable d’Ésope ou une allégorie du totalitarisme à la manière de La Ferme des animaux. C’est un ouvrage historique et autobiographique, entrepris dans une période révisionniste où l’idée même d’une quelconque histoire, a fortiori narrative, puisse avoir de la valeur auprès d’un large public, subit sur tous les fronts de constants assauts. » Il s’est aussi intéressé à Robert Crumb et a écrit à son sujet un assez long essai dont les premiers mots sont : « Ceci n’est pas un texte critique ». Et en effet, c’est beaucoup mieux ça : quasiment un manifeste.
Mais ne débordons pas, et notons simplement que son premier livre publié en 1986 est consacré à Philip Guston, un artiste sur lequel il n’a cessé de revenir, car il lui a permis – en compagnie de Louise Bourgeois et quelques autres – de relancer une réflexion sur « le caractère narratif et autobiographique » de l’œuvre. Manière de s’opposer à toute forme silencieuse, ou non démonstratrice, d’un besoin de (se) raconter ? C’est bien plus complexe, heureusement. Car on trouve aussi dans ce livre un texte remarquable sur Robert Ryman, dont il qualifie plusieurs fois l’œuvre de « belle » à couper le souffle. « Je n’ai rien contre l’histoire de l’art. Mais je ne crois pas qu’elle doive venir en premier – ni même en dernier. En premier et en dernier vient l’expérience ; c’est entre les deux que se posent toutes les questions d’interprétation – qui ne servent pas tant à éclairer les œuvres elles-mêmes qu’à épousseter les toiles d’araignées idéologiques qui les recouvrent. L’idée du dernier tableau en fait partie. »
Donc, en résumé : vive les accidents ! Surtout quand ils permettent de tisser un dialogue avec Eva Hesse, Kara Walker, Ellsworth Kelly, Jasper Johns ou David Smith (et tant d’autres). « À mes yeux, la critique d’art est dialogique par définition », écrit-il, avant de citer Ezra Pound : « Ce que tu aimes bien demeure, / / le reste est déchet. » On refermera provisoirement ce livre on ne peut plus attentif, ouvert, donc « humain », par ce fragment d’un texte rédigé pour le catalogue d’une exposition de Jasper Johns en 2017 : « Le sens précis de l’œuvre de Johns nous échappera toujours, dans la mesure où il ne réside pas dans les corrélations fixes ou littérales de signes, de symboles ou de référents, mais dans les caractéristiques évolutives de leur flux perpétuel. Cette mystérieuse combinaison de métamorphose et de quiddité est sa vérité. »
Penser avec les yeux de Jean Hélion – articles et entretiens, 1924-1987, édition établie et présentée par Pierre Brullé, publiée par l’Association Jean Hélion et L’Atelier contemporain – est d’une richesse hallucinante, même pour qui connaît bien cet artiste, peintre et écrivain aussi infatigable qu’exigeant, auquel nous avions consacré une grande partie d’un épisode d’avril 2024 de Terrain vague. Commençons par relever qu’il s’agit cette fois de penser « avec » et non « par ». Composé de plus de 1000 pages, ce recueil s’ouvre par un texte de présentation de Pierre Brullé, où ce dernier remarque que si Hélion est bien « un formidable penseur », il « affirme […] la primauté du plaisir de peindre et le souci d’éviter que les idées ne fassent obstacle à l’expérience sensuelle de la peinture ». Suivent quatre cahiers couleur de 16 pages assemblant des photos et surtout des œuvres de l’artiste entre 1924 et 1983. Puis pour moitié les articles et, de même, les entretiens (eux aussi longuement présentés par Pierre Brullé), dont quelques inédits, non encore rassemblés en volume : de quoi passer des jours et des nuits, tant rien n’est indifférent. Après avoir fait quelques virées plus ou moins aléatoires dans cette somme (tout en jetant un œil sur les ouvrages d’Hélion par quatre fois présents dans ma bibliothèque) et y prenant à chaque fois grand plaisir, je repose ce livre en compagnie de quelques autres en attente d’être rouverts. Que demander de plus ? Sinon : mettre en pause le temps sans perdre le pouvoir de tourner les pages.
Mais ne débordons pas, et reprenons simplement quatre fragments repérés tard hier à la lisière du sommeil : 1. « En catégorisant chaque élément formellement, en l’opposant si vivement aux autres, Seurat viole en permanence la notion courante de l’apparence de l’objet. Il ne s’agit pas d’un enthousiasme de la main comme chez Cézanne, ni de maladresse. Les dessins ou les peintures de Seurat ne montrent que trop qu’il aurait pu dessiner et construire de manière classique, s’il l’avait voulu. Il y a renoncé au profit de rapports tendus. » Comme Poussin ou Cézanne, Seurat revient souvent chez Hélion. 2. « Je crois que l’art est toujours dans son climat avec l’humilité, une humilité qui n’a rien à faire avec la bassesse, ni avec le désespoir. Travailler réellement, c’est chercher chaque jour à franchir le mur de l’idée préconçue. […] Il y a un critère qui différencie la peinture de l’académisme : l’académisme est sans inquiétude, et la recherche du réel s’accompagne toujours d’hésitation et d’inquiétude (entretien avec André Parinaud) ». 3. « Matisse a su décrire le vivant sans l’assassiner. […] Le drame chez Matisse est une sorte de tension en fait tellement intense entre des choses très légères comme les espaces, qu’on n’a jamais vue. Enfin il arrive à trouver la densité de ce qui n’en a pas (entretien avec Paule Chavasse) ». 4. « Je sentais approcher la fin de mes moyens, la fin de ma vision. Alors je suis allé avec courage vers la chose non dite qui avait besoin de s’exprimer […]. J’étais arrivé au moment de la franchise parce que je sentais que j’allais bientôt me taire (entretien avec Daniel Abadie – son ultime, en 1987) ».
Toujours à L’Atelier contemporain, Mon sans-gêne d’épistolier notoire : 500 lettres de Gaston Chaissac choisies, présentées et annotées par Dominique Brunet. Mais comment écrire, ne serait-ce que quelques lignes, au sujet d’un ouvrage de près de 1200 pages grand format, montrant près de 1000 illustrations, en quadrichromie ? Que ce magnifique artiste qu’est Chaissac soit aussi un écrivain, et parmi les meilleurs, nous le savons depuis longtemps – Hippobosque au bocage continuant de produire ses effets, un demi-siècle après sa découverte (en ce qui me concerne) dans la bibliothèque du peintre Gaston Planet (1938-1981) qui vivait en Vendée et n’ignorait rien de ce « voisin » fameux qui pouvait achever une lettre à Francis Ponge en 1950 par cette formule : « Bien amical souvenir et bonjours à Monsieur le fantôme d’ont l’ongle s’est incarné, l’ongle seulement » (1950 – orthographe respectée). Mon sans-gêne d’épistolier notoire étant au moins autant à voir qu’à lire, il convient d’en montrer sans tarder une double page ; par exemple, cet envoi à Raymond Queneau :

139 destinataires, manière de témoigner du besoin de sortir de cette solitude qui pourtant stimule son travail quand, écrivant / peignant sur divers supports, il expérimente au quotidien sans relâche. Dans son introduction, Dominique Brunet écrit : « Chaissac écrit d’un seul mouvement, montre la même urgence que dans la peinture. Seul compte le flux de l’écriture dans la diversité de ses thématiques : “il écrit aussi comme les oiseaux chantent” (Anatole Jakovsky), offrant de l’inattendu, jouant et se jouant des conventions. » Comme le lui écrit Dubuffet : « Parler est une chose et écrire en est une autre […], tu arrives, dans tes lettres, à des façons d’écrire les choses qui sont douées de la vie comme est le parler (le parler des gens qui parlent bien) et je ne connais personne qui parvienne à cela comme toi et c’est pour quoi j’aime tant tes lettres. » Et Chaissac : « Vos souliers ! N’attendez pas la pluie pour vous apercevoir qu’ils sont troués » :

Ou cette lettre/poème du « strapasson Gaston Chaissac / à / Monsieur Pierre Brenon, agriculteur / art brut au village noirbrétier, / les Brouzils (vendée) / Monsieur, / Les landes, celles qui jadis étaient hantées / se retrouvent elles mêmes et lorsque / l’heure sonne au gros clocher résonne / le voilà en promenade / Monsieur, l’âme la plus belle eut-elle / un port de reine aussi prestigieux que / possible retournerait son sac à l’approche / du petit train lorsqu’il traverse la / forêt du bois menu d’où revient le / fourchu et sa fourche vermoulue piquée / des vers qui a fait son temps. J’ai / bien l’honneur de vous saluer de mes / salutations bien respectueuses et je / vous prie d’accorder à mon gazouillis / les étrennes d’usages. Gaston Chaissac » Sans oublier qu’il excelle dans l’art du Calligramme :

Et enfin – Jean Dubuffet à Jean Paulhan : « Je copie toujours les lettres de Chaissac et c’est mon travail favori qui me donne toujours un extrême plaisir. Quelquefois il écrit les mêmes choses à des personnes différentes et comme toutes ces lettres me reviennent cela me procure donc de recopier plusieurs fois les mêmes choses et mon plaisir à les recopier ne s’épuise pas… »
2.
16 octobre 2026. À enchaîner les lectures de nouveaux opus de Georges Didi-Huberman, à raison de plusieurs fois par an, il y a risque de tomber dans deux travers. Le premier est de croire que, devenu familier de ce travail amorcé depuis plus de quarante ans, il est possible, maintenant, de le traverser à vitesse rapide, sans rien perdre – ce qui est faux. Le deuxième est d’en faire une recension routinière, ce qui est pire que tout, sachant que l’activité consistant à établir des constellations de « nouveautés » doit fuir la routine, la seule raison d’être du « critique non-rémunéré » étant de relancer les dés. Après avoir recensé, entre 2020 et aujourd’hui, parfois longuement, sept titres « du même auteur » dans ce journal de lecture, je me limiterai cette fois à deux feuillets, dont le but est en premier lieu de déposer une trace du plaisir occasionné par la lecture de ce troisième volume de Faits d’affects, sur plusieurs semaines [En aparté. Pour qui serait intéressé par un rappel : deux liens vers des chroniques des deux premiers volumes dans À la frontière et Terrain vague].
Formes d’émois, questions d’éthique de Georges Didi-Huberman aux Éditions de Minuit est comme toujours d’une grande richesse, et ce dès son incipit – Chaque forme attend son heur – « bonheur ou malheur. Chaque forme attend son devenir et, avec lui, son destin affectif » –, avant d’établir nombre de variations à partir d’un projet de réflexion sur « donner forme à ses affects : pour les engager dans un rapport à l’autre », qui « revisite quelques grandes leçons philosophiques – Nietzsche, Benjamin… – sur la dialectique de l’affect et de la distance. Cette leçon est esthétique, puisqu’elle dépend des formes. Mais elle engage aussi notre tact envers autrui là même où nous sommes touchés, prolongeant notre réponse émotionnelle vers ce geste de responsabilité dont Paul Celan, Emmanuel Levinas ou Charlotte Delbo ont pu faire le cœur de toute éthique. » Warburg revient bien entendu ; et on croisera aussi l’admirable chien de Goya. Mais, comme les signes nous sont comptés, après avoir repéré un passage sur l’audace harmonique de Rameau, on relèvera quelques phrases d’un grand chapitre autour de – avec – Perec, où il est entre autres question d’un chapitre de W où celui qui « se souvient » (ou non) va avec sa tante « voir une exposition sur les camps de concentration. […] Où passent les émotions dans ce simple récit ? Dans les intervalles. Dans l’espace ajointant les contraires, c’est-à-dire dans la structure dialectique de ce qui s’écrivait, d’abord, comme un montage : le mot “exposition” frotté avec “concentration” […] » qui rime aussi avec “disparition”. Didi-Huberman parle un peu plus loin de « quasi lamentation », « parce qu’il y avait eu la souffrance de n’avoir pas pu dire adieu [à sa mère, “prise dans une rafle à Paris en 1943, puis envoyée à Auschwitz] dans l’histoire subie. Mais il y eut calligraphie – œuvre de lettres – dès lors que put se raconter une ou mille et une histoires, façon, peut-être, de savoir dire au revoir : de produire des revenances depuis les “blancs” mêmes de la disparition. » Il faudra explorer un jour la qualité singulière de l’écriture de l’auteur de Phasmes ou d’Aperçues, proprement sidérante pour un profane s’étonnant à chaque fois de suivre l’auteur page à page, toujours emporté – sans jamais fatiguer.
Après L’amitié dans tous ses états, Médiapop Éditions propose un nouvel ouvrage coordonné par Nicole Marchand-Zañartu et Jean Lauxerois, N’effacez pas mes cercles, « qui n’est pas une histoire du cercle, mais un essai qui tente à partir de trente-six images de montrer l’omniprésence et la force singulière de cette figure […] dans les champs de la pensée et de la création. » « Nous portons tous en nous des images de cercles, réels ou imaginaires, fascinés par ce tracé simple et parfait sans commencement ni fin, par son équilibre. […] Cercles innombrables du monde végétal, de la nature, de l’architecture, de la musique », écrit Nicole Marchand-Zañartu, dans son introduction. Le plus difficile aura été de les choisir, ces trente-six « cercles », présentés dans autant de doubles pages avec à gauche une image et à droite un texte (écrit par une douzaine d’auteur(e)s). On y trouvera en grande partie des œuvres d’art, mais aussi un relevé de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker, la Rose des tempéraments de Goethe et Schiller, un calligramme d’Apollinaire ou, de la main de Zola, la « répartition des influences héréditaires dans les Rougon-Macquart ». Peu de tondo, plutôt des cercles dans des carrés, ou des rectangles. Ou encore des bricolages « maison », comme ce disque fabriqué par Arnold Schoenberg pour son Quintette à vents op. 26 (1923/24), l’une de ses deux premières pièces écrites intégralement avec la série dodécaphonique :

Mais, parcourant ces pages, ce qui nous aura le plus frappé est peut-être le « décentrage » du Cercle noir sur fond blanc de Malevitch qu’il convient donc de donner à voir :

avant de recommander à qui tombe sur cet ouvrage de s’imprégner de toutes les images proposées, afin de les superposer à l’envi dans sa tête, sans produire de brouillage : créant plutôt une forme d’oscillation ; ou un jeu de construction. Jean Lauxerois : « Ainsi, quand il y a le chaos, l’abîme du monde qui ne tourne pas rond parce qu’il a perdu son centre, il faut le cercle. Le cercle qui circonscrit et délimite, qui unit l’espace et le temps, le vide et le plein, le mobile et l’immobile. Le cercle en ses limites. Entre le point et l’infini. Au commencement sera le cercle. Le cercle, à la limite. »
Pour finir en beauté cette constellation, trois livres aux Cahiers dessinés, suivant leur ordre de parution. 1. Dans la beauté je marche de Jean-Luc Favero. Six pages de présentation de Philippe Garnier et près de deux cent cinquante pleines pages de dessins au brou de noix sur des registres de comptes du XIXe siècle – cet ensemble produisant quelque chose comme une hallucination, non par leur virtuosité, certes indéniable, mais par ce qu’elles font passer de « présence singulière » d’une nature plutôt touffue, observée au plus près, et dispensant un sens des lointains. Garnier rapporte que Favero « a demandé aux arbres : “Apprenez-moi à dessiner et je vous protègerai.” »
Impossible de montrer correctement ici ces pages, sinon celle reproduite en couverture. Il faut donc se rendre en librairie où, une fois le livre en main, scruter cette infinité de détails proposée au regard qui a tout d’abord été saisi par la vision d’ensemble de l’image, éclairée le plus souvent par la lumière des sous-bois. Puis oublier provisoirement le lien, parfois conflictuel, de ces dessins à leur époque, afin de les regarder en tant que survivances d’un autre temps, non mesurable, même si au plus près d’un vécu irremplaçable – que l’on caractérisera, tout compte fait, comme le fruit d’une aventure… de notre temps.
2. Bascoulard, Le clochard qui s’aimait en femme est la première monographie, commentée par Patrick Martinat et Michel Thévoz, consacrée aux photographies de Marcel Bascoulard – un artiste bien connu de qui suit l’aventure éditoriale des Cahiers dessinés – « qui le montrent dans diverses tenues féminines qu’il a toujours lui-même confectionnées. » Après avoir rendu compte en mai 2023 de la réédition considérablement augmentée de Bascoulard, dessinateur virtuose, clochard magnifique, femme inventée (un des best-sellers, nous dit-on, de l’éditeur), il nous faut juste ajouter quelques mots en écho à cette suite de 150 photographies « prises par lui-même, par des connaissances et des anonymes », toutes précisément pensées, cadrées – et, elles-aussi, hallucinantes : apparitions insensées (une d’entre elles montrant par superposition un rare dédoublement) témoignant de la présence, assez folle, d’un être « en représentation vingt-quatre heures sur vingt-quatre », comme l’écrit Michel Thévoz : n’ayant « d’autre cause expressive que celle de l’indécidabilité».
Qu’ajouter à cela ? Comme pour le livre précédent, il faut aller voir où il se trouve, puis envisager l’aspect sériel de cette somme – donc faire jouer sa mémoire ; et surtout tenter d’oublier le contexte de la prise de vue, au moins le temps d’apprécier, pour chaque photo – en noir et blanc, mais parfois en couleur –, le « clivage entre sa tête hirsute et ses tenues apprêtées. » Et quand, à la toute fin, on redécouvre deux dessins à la plume et au lavis, ainsi que deux « cartes de géographie », se dire qu’une même signature – celle d’un « corps étranger » ? – en est à l’origine, sous le double signe du neutre et de l’excentricité la plus troublante.
3. Fantaisies de Roland Topor (en librairie le 5 novembre) dont Nicolas Topor signe la préface : « Il m’arrive encore régulièrement de voir surgir mon père. Le temps d’une apparition ou d’un souvenir trop court, fugace. » Fantaisies, ce sont deux abécédaires, des rébus en une seule image, des portraits les yeux fermés, des variations sur les usages possibles du phallus, des mots-images, des images à messages, des signes astrologiques, et une collection de chaussures en situation quasi onirique : de quoi rire, rêver, s’interroger, jouer… « Prendre des chemins de traverse, arpenter des domaines de création surprenants, îles au trésor dont lui seul connaît les cartes et les indices. Les cases, il les aime quand c’est lui qui les choisit et, parfois, elles ressemblent à des terrains de jeu », écrit Nicolas Topor. Ce petit livre – le plus léger de cette constellation invraisemblable en ces temps de manque (quelle semaine quand on y pense !) – tombe à pic pour donner congé de la plus belle manière : associant image et écriture, et faisant signe à Duchamp dans ces deux pages de rébus dessinés, tirées d’un recueil de lithographies paru en 1978 chez Yves Rivière, qui fut aussi éditeur d’estampes de Pierre Alechinsky, Bram van Velde ou Antonio Saura.

(à suivre)
Anonyme, Carnet d’un client, Éditions Allia, septembre 2026, 544 pages, 22€
Pascal Dethurens, Légèreté, L’Atelier contemporain, septembre 2026, 304 p., 25 €
Robert Storr, Penser par les sens, sentir par l’esprit, L’Atelier contemporain, septembre 2026, 464 p., 28 €
Jean Hélion, Penser avec les yeux, L’Atelier contemporain, octobre 2026, 1064 p., 30 €
Gaston Chaissac, Mon sans-gêne d’épistolier notoire, L’Atelier contemporain, octobre 2026, 1168 p., 39 €
Georges Didi-Huberman, Formes d’émois, questions d’éthique, Éditions de Minuit, octobre 2026, 432 p., 27 €
Nicole Marchand-Zañartu et Jean Lauxerois, N’effacez pas mes cercles, Médiapop Éditions, octobre 2026, 96 p., 20 €
Jean-Luc Favero, Dans la beauté je marche, Les Cahiers dessinés, octobre 2026, 256 p., 39 €
Bascoulard, Le clochard qui s’aimait en femme, Les Cahiers dessinés, octobre 2026, 176 p., 33 €
Topor, Fantaisies, Les Cahiers dessinés, novembre 2026, 224 p., 19 €