La scène intérieure de Marcel Cohen

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure © Folio (détail de la couverture)

     Marcel Cohen est mort le 31 juillet.
J’ai relu Sur la scène intérieure. Faits.
     Souligné des passages, pris des notes.
J’ai attendu.
Je n’osais pas.
J’avais peur de le trahir, de les trahir.

De trahir :

Maria Cohen. Convoi n° 63 du 17 décembre 1943.
Jacques Cohen. Convoi n° 59 du 2 septembre 1943.
Monique Cohen. Convoi n° 63 du 17 décembre 1943.
Sultana Cohen. Convoi n° 59 du 2 septembre 1943.
Mercado Cohen. Convoi n° 59 du 2 septembre 1943.
Joseph Cohen. Convoi n° 59 du 2 septembre 1943.
Rebecca Chaki. Convoi n° 59 du 2 septembre 1943.
David Salem. Convoi n° 75 du 30 mai 1944.

De trahir sa mère, son père, sa sœur, ses grands-parents paternels, deux de ses oncles et une grand-tante disparus à Auschwitz en 1943 et 1944.
Marcel Cohen avait six ans, un enfant. Il est resté avec leur absence. Jusqu’à son dernier jour habité par leur absence.
C’est pour cela, selon ses mots, que « ce livre devait être écrit », ce livre « fait de souvenirs et, beaucoup plus encore, de silence, de lacunes et d’oubli. »
Pour Marcel Cohen, « Une seule certitude : c’est bien l’ignorance, la ténuité et les vides qui rendaient cette entreprise impérative. »

MARIA
(qui se faisait appeler Marie)

La police française ne remettait aux Allemands que les nouveaux-nés âgés de plus de six mois. Après son arrestation, Marie fut donc internée à l’hôpital Rothschild dans l’attente que sa fille, Monique, qui avait trois mois, ait l’âge requis pour la déportation vers Auschwitz, via Drancy.

Objets, infiniment sujets :
. Le petit coquetier, retrouvé chez une amie à qui Marie l’avait offert soixante-dix ans plus tard.
. Sa dernière lettre. « La lettre est rédigée au crayon sur un papier quadrillé arraché à un cahier d’écolier. (…) Comme tant d’autres, ce message sera jeté par-dessus les barbelés du camp et posté par un inconnu. Conservée dans le portefeuille de mon oncle pendant des années, cette lettre a été si souvent relue que les pliures ont découpé la page en quatre rectangles égaux. Des lambeaux de phrase ont disparu, ou sont illisibles. De même, les larmes ont effacé quelques mots (…). Marie parle surtout de Monique et de son fils, dont elle se demande s’il « reverra jamais ses parents ». « Lorsqu’il s’agit de conclure, c’est le mot « adieu » qui lui vient à l’esprit. (…) À côté de sa propre signature, elle a aussi signé pour sa fille Monique. Celle-ci a alors sept mois et deux jours. »

Souvenirs :
. Une paire de gants et un livre qui attendaient sur la tablette couvrant le radiateur, près de la porte d’entrée. « Dans la rue, livre et gants dissimulaient l’étoile jaune chaque fois que nécessaire. »
. La grande malle vide en osier où Marcel Cohen, enfant, aimait se cacher. Le rituel voulait que Marie et Jacques  fassent semblant de le chercher.
. L’odeur entêtante quand Marie ouvrait son sac à main, « mélange de poudre de riz, de parfum, de rouge à lèvres. (…) Souvenir d’avoir plusieurs fois enfoui le visage dans le sac vide avec le sentiment d’être au cœur d’un mystère. »

JACQUES COHEN

Objets, infiniment sujets :
. Le petit chien (retrouvé chez des cousines) que Jacques avait confectionné pour son fils, avec une chute de toile cirée jaune bourrée de crin.
. Son violon (retrouvé chez un cousin) qui « a survécu à sept déménagements et n’a pas été joué depuis soixante-dix ans. »
. Une résille pour ses cheveux.
. Un étui à cigarettes.
. Un ours brun en bois sculpté, servant de cendrier.

Le petit chien et le violon, dont « l’âme n’est plus en place et se promène dans le corps de l’instrument », sont devant Marcel Cohen tandis qu’il écrit.

Souvenir :
. L’odeur de la gomina dont il s’enduisait les cheveux. « J’aime encore l’odeur de la Gomina : douceâtre, légèrement citronnée. »
Par contre, aucun souvenir d’avoir entendu jouer son père. Quand « on portait l’étoile jaune, il n’était pas utile, pendant l’Occupation, de se rappeler à l’attention des voisins, ou à celle de la concierge. »
La dernière fois que Jacques entendit jouer du violon ce fut sur la rampe de Birkenau. « La musicienne Esther Béjarano, qui faisait partie de l’orchestre féminin du camp, rappelle que les exécutantes étaient tenues de jouer à chaque arrivée d’un convoi de déportés. La musique avait pour fonction de rassurer les hommes et les femmes qui descendaient des wagons et qu’on s’apprêtait à pousser, quelques minutes plus tard, dans la chambre à gaz. »

MONIQUE COHEN

Sa petite sœur, sept mois, oui, sept mois, elle avait sept mois, un bébé.
Aucune photo de Monique.
Aucun certificat de décès.
 » Monique, officiellement, est encore en vie. »

Objet, infiniment sujet :
Sa gourmette, sa gourmette de nouveau-né, qu’elle n’a peut-être jamais portée.
Elle se trouvait dans une bourse en peau blanche, qui « était dissimulée dans une petite cavité aménagée par Jacques derrière une plinthe de l’appartement. ». Un voisin, qui connaissait la cachette, la récupéra et la remit après guerre aux frères Cohen.

SULTANA COHEN
(grand-mère paternelle)

Souvenirs :
. Son « mouchoir imbibé d’eau de Cologne » qui « dépasse de sa manche relevée ».

(Marie aussi dissimulait son mouchoir dans une manche.)

. La « soupe aux poireaux pommes de terre » du dimanche soir, en hiver.

MERCADO COHEN
(grand-père)

Souvenir :
« Une présence muette » dans un vieux fauteuil près de la fenêtre de la salle à manger, un livre à la main. En hiver, il a toujours froid, « une couverture lui tient lieu de châle ». Ses mains sont froides (« Il aime prendre mes mains dans les siennes et les caresser »).

JOSEPH COHEN
(oncle)

Souvenir :
Lui aussi, l’eau de Cologne, chaque matin quelques gouttes sur son mouchoir, son odeur enchantait Marcel Cohen.

« Je peux donc dire, et sans erreur possible, quelle odeur se dégageait de Joseph, le 14 août 1943, boulevard de Courcelles, lorsqu’il me prit pour la dernière fois dans ses bras, avant d’être arrêté par la police française. »

REBECCA CHAKI
(grand-tante)

Une photo. Mais il n’est pas certain que cela soit elle.

Souvenir :
Le froufroutement de ses jupes noires dans la pénombre.

DAVID SALEM
(frère de Marie)

Séparé de sa femme, Perla, sur la rampe de Birkenau, il tente de la rejoindre et meurt sur les barbelés électrifiés. Les SS pendent son cadavre à la vue de tous pour que sa mort serve de leçon. Les détenus le surnomment le « pauvre petit David ».
Perla survécut au camp. Elle n’évoquait jamais les circonstances de la mort de David. Un jour, en tête à tête, Marcel Cohen y fit allusion. Elle lui répondit : « Alors tu sais, comme moi, que David a eu une belle mort. »

Souvenirs, objets, traces, d’eux, sur la scène intérieure de Marcel Cohen.

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Faits, Gallimard « L’un et l’autre », 2013 et Folio.