Bernard Lenoir ou la gloire (The Black Sessions)

Bernard Lenoir © Anne Khun

Le communiqué de presse qui accompagne la sortie du livre de photographie de Bernard Lenoir et Robin François qui paraît aux éditions Harper Collins indique poliment que C’est Lenoir – l’émission diffusée sur France Inter durant plusieurs décennies – doit sont statut culte à son « intégrité musicale ». C’est fort juste bien que la réalité possédât un atour beaucoup plus franc : avec Lenoir se tenait derrière le micro un producteur sans pareil, prodigieusement curieux, aussi pointu dans ses goûts que généreux dans leur partage et leur transmission, intègre et discret : « Ma timidité m’a toujours tenu à l’écart de l’insupportable culte du selfie, laissant supposer une vieille amitié avec des artistes à peine rencontrés »,  écrit-t-il dans sa préface.

Mais Lenoir reste surtout pour les auditeurs des soirées d’Inter l’insigne auteur (absolument jamais remplacé dans cette radio) d’une programmation sacrément engagée dans, pour, par le rock. Et opérant dans tous les sens du terme engagement. Petit souvenir d’auditeur : après un discours du fraîchement réélu Jacques Chirac en 2002 s’expliquant sur les emplois fictifs de la Mairie de Paris, le producteur avait ce soir là ouvert à 21h son émission de façon raw et comme à son habitude sans générique avec le titre Il nous ment du groupe toulousain Fabulous Trobadors. Réponse directe par la musique à absolument tout, tel était le programme chaque soir. Bravoure éternelle de Lenoir qui semble fixée dans l’ambre sucrée du temps pour qui se replonge aujourd’hui dans son œuvre de radio à l’époque sordide de l’acide CNews.

Accompagné par l’excellente et adorée réalisatrice Michelle Soulier (à qui il rend un hommage appuyé – « Mon arme fatale » – en fin de préface), il a, entre 1992 et 2011, produit 330 Black Sessions au sein du mythique studio 105 de la Maison de la Radio. C’est lors de ces concerts ouverts strictement gratuitement au public et diffusés en grand saut dans le vide du direct que le photographe Robin François shoote artistes, ambiances et corps du flux musical radiophonique. Voici l’impeccable Jarvis Cocker, au faîte de la gloire de son groupe Pulp en 1995. Voilà Liz Fraser des Cocteau Twins, éblouie par ses propres rêves fractals quand elle chante dans toutes les dimensions. Et ici Dominique A, jeune punk retenu, profond et déterminé.

Lenoir évoque en légende des souvenirs, des anecdotes précises et des pensées toujours aussi justes sur les interprétations des groupes lors de leurs apparitions tant et si bien que le lecteur se demande pourquoi les Black Sessions et leur producteur ont disparu finalement si vite de l’antenne de France Inter ; bonjour ou bonsoir Philippe Val le nigaud. Mais il file sur l’application de Radiofrance où 55 Black Sessions sont en écoute. Il pioche dans ses souvenirs, les agrandit grâce aux photos du livre et s’aperçoit qu’il y a là une vraie légende à l’œuvre puis finit par se demander en souriant : peut-être serait-il temps de renommer le 105 Studio Bernard Lenoir ?

The Black Sessions, Bernard Lenoir et Robin François avec la collaboration de Nicolas Plomée, éditions Harper Collins, novembre 2026, 336 p., 29 € 90