Terrain vague (83) – Fantômes, revenants et mesures d’oubli

Photo © Christian Rosset

1er octobre 2026. C’est inévitable : quand un moment de pause se profile, une pile de livres, lus pour la plupart (probablement mal pour certains, mais cependant un peu plus que survolés) et non encore commentés, nous fait des signes afin qu’aucun d’entre eux ne soit oublié.

Même si cette pile est composée de plus de quarante ouvrages, nul ne le sera, du moins dans un premier temps – la mémoire ne cessant d’engranger ce qui surgit au Terrain vague, espace mélancolique irrigué par l’enfance, mais où la nostalgie n’a pas cours, entraînant la main à tracer quelques mots dès qu’un peu de papier est à portée. Un journal de lecture ne peut qu’être lacunaire ; et au moment de se mettre au travail, on a conscience que ce qui engage le corps en son entier disparaitra de la même manière que ce qui n’a pu être déposé noir sur blanc [En aparté. Il convient bien entendu de prendre ce genre de remarque avec humour ; et de ne surtout pas en faire une assertion, même si sa justesse se trouve un jour ou l’autre avérée.]

Ce matin, je retombe sur une note griffonnée à la hâte le 26 septembre alors qu’on était en plein débat – au sujet de quoi déjà ? La voici : « Un style commence à s’affirmer à force d’accumuler des fautes de copie. Le plagiat est nécessaire, mais encore faut-il le rater. Et la fois suivante, rater mieux. Ce qui fait que l’IA, incapable de commettre des fautes, car dénuée d’inconscient, n’est en rien utile à la création. Ou si peu… Et si l’on s’en sert, il ne faut pas le cacher, plutôt en profiter pour faire des cut-ups avec le résultat, pris comme un ready-made, ou déconstruire cette matière, par jeu et pour, à nouveau, accumuler les fautes de copie… » Rien de neuf sous le soleil, mais le rappeler n’est peut-être pas du temps perdu.

1. Avant de tirer de cette pile quelques livres en attente (disons huit, auxquels pourra se greffer à la dernière minute un neuvième plus ou moins imprévu), je tente de me remémorer ce qui reste gravé en moi de la première projection de presse du dernier film de Hong Sangsoo, Le Jour de son retour, qui a eu lieu le 3 septembre. Je suis depuis des années le parcours de ce cinéaste coréen, griffonnant quelques notes à chaque sortie d’un de ses longs métrages (en salle ou en vidéo), sans jamais porter le moindre jugement susceptible de hiérarchiser cette filmographie que j’ai toujours pensée comme formant un tout indissociable (on en est à combien d’opus aujourd’hui ? 34 ? Ou 35, si on compte Nowhere to Lay My Eyes, présenté cet été à Locarno, mais encore inédit en France).

Le cinéaste épurant toujours davantage son cinéma, quiconque prétend en rendre compte devrait faire de même, et d’autant plus s’il ou elle se sent attaché à cet univers singulier par des affinités secrètes (ce qui n’empêche pas de prendre ponctuellement distance, mais sans que la force de cet attachement ne s’affaiblisse). Comment – et cette fois plus que jamais – ne pas se retenir de garder le silence ? Un silence volontiers laudateur, hanté par nombre de sensations, d’émotions, de réflexions, d’indices, parfois discrets, parfois explicites – tout dans ce nouvel opus étant, une fois encore, précisément écrit –, mais en conscience que cette épure formelle mise en œuvre en rend la lecture très ouverte.

Le Jour de son retour sort au cinéma ce 7 octobre : belle incitation à reprendre le fil d’échanges jamais interrompus avec son auteur. Mais nous ne le faisons qu’après avoir revu en vidéo son film précédent, Ce que cette nature te dit, nettement moins « minimaliste », même si tout en retenue, afin de saisir leurs différences (usage ou non de la couleur, nombre de plans, cadrages, montage…) qui participent aussi à la signature du cinéaste qui, en dehors de la prise de son, cumule les postes (scénario, réalisation, photographie, montage et musique) – la direction de production étant, depuis quelques années, assurée par Kim Minhee, par ailleurs actrice principale de Nowhere to Lay My Eyes.

D’une durée de 85 minutes (soit 23’ de moins que Ce que cette nature te dit et 22’ de plus qu’In water), Le Jour de son retour, où l’on redécouvre plusieurs figures familières – ce cinéma nécessitant le concours d’admirables comédien(ne)s –, est en noir et blanc. Composé d’assez peu de plans, dont plusieurs longs plans séquences cadrés de manière identique, il joue plus que jamais avec l’idée de variation, s’aventurant parfois à la limite de la répétition, mais au sens « théâtral », quand il faut rejouer une scène avec fidélité, mais sans reproduire à la lettre ce qui a eu lieu les fois précédentes. Donnons, pour information, le « pitch » que nous a fait passer le distributeur, Carlotta Films : « Suite à son divorce, une grande actrice coréenne retourne sur le devant de la scène, 12 ans après sa dernière apparition à l’écran. À l’occasion de la sortie du film, elle s’entretient avec plusieurs jeunes journalistes venues l’interroger sur son nouveau projet, mais aussi sur sa vie personnelle et les raisons de sa séparation. » La frontière entre ce qui peut s’apparenter à une forme d’aveu et ce qui relève d’une interprétation distanciée est sans cesse interrogée, de manière souvent souterraine. Il est donc nécessaire de faire travailler sa mémoire, si l’on veut apprécier avec justesse les infimes déplacements qui dynamisent ce qui pourrait aussi passer pour une forme de « critique de l’interview » à laquelle je suis sensible, ayant longtemps exercé cette activité à la radio : un exercice parfois vain, mais aussi éclairant s’il avance, de reprise en reprise, mettant à nu diverses contradictions qui ne sont jamais de l’ordre de la confession, mais bien plutôt quelque chose à déchiffrer, qui résiste aux interprétations trop immédiates. Le Jour de son retour est un portrait d’actrice, cette dernière devant être regardée à travers un miroir à plusieurs faces – trois de préférence –, avant de reprendre le chemin de la scène. C’est d’une bouleversante simplicité ; autrement dit, d’une complexité manifeste. En parler davantage supposerait en avoir fait plusieurs lectures, ce qui se réalisera bientôt (mais en ce début octobre où j’écris ces notes, je n’en suis qu’à une).

Hong Sangsoo, Le Jour de son retour, Oh Yunsu et Song Sunmi © 2026 Jeonwonsa Film Co.

2 & 3 octobre. Lu L’Éléphant de Patrick Modiano, acquis mécaniquement dans la maison de la presse de ma petite ville de banlieue (il est là, je m’en saisis et passe à la caisse), avant de rejoindre le colloque Jean-Pierre Faye à l’IMEC, sous un soleil plus lumineux qu’écrasant. 90 pages de texte, avec l’équivalent, au total, de 26 ou 27 pages de blanc (sans qu’aucune d’entre elles ne soit entièrement blanche) – ce qui nous fait, disons, 63 pages (2 x 31 + 1) de 31 lignes chacune, si on ne compte pas les surfaces dépourvues de signes typographiques. J’imagine que c’est pur hasard, mais le relever m’enchante – comme ce petit livre m’a enchanté. [En aparté. Les romans de Modiano, on en oublie en grande partie la trame narrative après lecture. Ça participe à leur charme. Puis ils nous reviennent à l’esprit de manière plutôt effilochée. Ils insistent. Ce qui fait qu’on les relit volontiers pour relancer certains moods, certaines harmonies, certains rythmes, certaines syncopes, auxquels nous tenons plus que tout. Ils nous projettent « loin, très loin dans l’avenir », à la mesure de cette forme, une fois encore, d’oubli, dont nous avons intensément besoin.]

Ce « nouveau » roman, je l’ouvre en découvrant cet incipit : « Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ? » ; et le referme, comme toujours, avec quelques fantômes en tête, ou plutôt quelques revenants. Ce qui contribue le plus à cet enchantement (ou envoutement, si l’on préfère), inévitablement mélancolique, ce sont ces retours (le personnage surnommé « l’éléphant », quasi-double par la taille, mais un peu trop gros, de l’auteur, nous informe qu’un « des rares livres de philosophie qu’il avait lu » était « l’éternel retour du même »). Seuls les obsessionnels arrivent à retenir à ce point notre attention, d’autant plus s’ils sont experts es-variations – et peu importe qu’ils ne soient pas férus de mathématique (« l’éléphant » n’ayant pu faire médecine parce qu’il a passé un bac latin-grec, alors qu’il aurait fallu choisir maths). Et quand, vieillissant, ces obsessionnels vont vers l’épure, comme Hong Sangsoo, ou bien avant lui Stravinsky (ne parlons pas de Beckett), c’est encore mieux.

On ne rapportera rien de l’histoire ici racontée – d’autant plus qu’on la connaît déjà, même si en réalité on en ignore à peu près tout, tant elle résonne avec les récits antérieurs de Modiano. Ce qui fait qu’on est loin, en effet, d’en avoir fini avec celui qui écrit page 81 de L’Éléphant : « Un homme de lettres de quatre-vingt ans qu’il avait rencontré dans sa jeunesse lui avait confié qu’il voulait abandonner le roman : au bout de quelques pages, il perdait le fil de ce qu’il avait rédigé précédemment et répétait les mêmes mots et les mêmes scènes sans en avoir conscience. Pour le rassurer, Van Walle [« l’éléphant »] lui avait dit que cela n’avait aucune importance. Au contraire, cette allure titubante donnerait plus de relief à ses romans. Le lecteur serait sûrement sensible à ce mouvement mystérieux, entre la mémoire et l’amnésie. »

2. Avant de passer à la constellation de huit livres prévue, je calcule combien de signes (espaces comprises) je dispose pour en rendre compte. Disons 22400 au maximum (selon une règle non écrite mais suivie depuis plusieurs années), soit 2800 en moyenne pour chaque volume, ce qui n’est pas si mal pour un « article papier », même si on a pris l’habitude, en ligne, de déborder sans compter. Il va falloir se montrer concis.

Lire les fantômes de Maxime Decout, aux Éditions Corti, « part d’une hypothèse  : Georges Perec aurait laissé un ultime “grand œuvre”, dissimulé par fragments dans ses textes, et composé d’œuvres fantômes  imaginaires, autrement dit de textes qui n’existent que par leur mention à l’intérieur d’autres textes. » Le sous-titre de cet essai, qui prend souvent forme de fiction, voire d’autofiction (qui nous offre le plaisir de nous égarer, tout en restant attentive à ne pas nous perdre), ou si l’on préfère de journal intime, est Perec contre-enquête. « Le narrateur de Lire les fantômes est chercheur. Ayant pris acte du fait que “Le fantôme est celui qui ne fait pas son lit”, il essaye de le trouver. Pour y parvenir, il hante l’ancien appartement de Perec et tente de se faire spectre à son tour. » Maxime Decout prévient, page 20, qu’il préfère les excessifs aux minimalistes. On se dit que ça commence mal. Pourtant son livre est un des plus plaisants à lire côté « essais » depuis un bail. Il nous tient en alerte du début à la fin, même s’il lui arrive, de temps à autre, d’en faire un poil trop. Et dispense via Perec un goût prononcé, et pour le coup partagé, pour les fantômes, en faisant souvent montre d’humour, et même de dérision, voire d’auto-dérision, envers nos marottes, qui peuvent devenir des travers. « Je reçois ce matin un mail d’invitation au colloque de Cerisy sur Hugo Vernier “avec ou sans Perec” […] J’ai tout de suite envie de répondre positivement bien que je me sois promis de fuir ces grands raouts académiques dont le principal mérite est de permettre d’observer les mœurs de ses congénères. » Vernier est le « plagiaire par anticipation » imaginaire du récit de Perec, Le Voyage d’hiver : un membre éminent de la « spectrothèque du narrateur, bibliothèque d’un nouveau genre ». Et Decout, qui a contribué à La Pléiade Perec en ayant, entre autres, rédigé la notice du Voyage d’hiver, écrit que peut-être « la dernière grande œuvre de Perec et Le Voyage d’hiver de Vernier n’ont jamais existé. Qu’importe après tout ? Ce n’est pas seulement le livre que je cherche : c’est l’ombre qu’il projette » ; avant de relever « parmi les scénarios les plus obsédants chez Perec, […] celui de l’angoisse sans cause identifiable ou de la mélancolie, dont les symptômes se déclinent entre insomnie, indifférence, apathie et amaigrissement, aussi bien chez l’homme qui dort, Voyl dans La Disparition [etc.] ». Et déclare, un peu plus loin : « J’envisage [de] me faire enfermer dans une bibliothèque après l’heure de sa fermeture et ainsi devenir un fantôme parmi les livres. Une silhouette floue qui se dissout entre les rayonnages. » Mais il lui faut constater « avec sidération » qu’« une bibliothèque est un lieu de vie et de mort. La poussière qui s’exhale des ouvrages et des étagères m’emplit les narines de son odeur d’humus et de pourrissement : à la fois promesse d’autres vies puisées dans les livres et signe d’une lente décomposition de la matière. » Ajoutons, pour conclure ce bref montage : « et si, en réalité, je n’étais qu’un personnage qui erre dans un monde sans existence en dehors de l’esprit malicieux de l’auteur en train de l’imaginer ? Un fantôme dans une bibliothèque fantôme ? »

Ces quelques fragments d’un jeu de piste, sans cesse relancé, suffiront-t-ils à inciter à se précipiter sur ce livre épatant qui ne cesse de tirer, de tisser, des fils, afin de faire tomber qui le suit dans ses rets, tout en laissant tout-un-chacun(e) libre de ses mouvements, car – on est bien d’accord – « les œuvres ne peuvent plus être considérées comme achevées et closes. » Lire les fantômes est une pratique essentielle au Terrain vague où on a plaisir à « effacer les genres et détricoter sans y paraître les concepts de texte et d’auteur » tant rien n’apparaît plus certain. Partageons donc ce plaisir, frayons entre fantômes en devenir, et arrêtons là nos divagations pour ne pas déborder.

Perec est un autre de Rosine Inspektor paraît dans la collection Les Portraits de La Bibliothèque, maison d’édition de haute tenue dirigée par Jacques Damade. C’est aussi une belle surprise, à laquelle il convient de donner écho. Commençons par reprendre ce que nous découvrons sur le large premier rabat de la couverture : « Mêler la lecture d’un écrivain et les méandres de sa propre vie en une danse légère et non dénuée de mélancolie. Se frayer un chemin dans l’œuvre, d’Un homme qui dort à La Disparition, et croiser les oulipiens sur la route. S’essayer au lipogramme. Là résident les charmes de ce livre-rendez-vous avec Perec. » Cela donne un petit livre qui nous fait le plaisir de « commencer par la fin » : « Si je n’étais pas tombée amoureuse de B. dont c’était l’écrivain préféré (ex æquo avec Borges), / si nous ne nous étions pas séparés, / si je ne m’étais pas retrouvée l’été dernier ne sachant quoi faire de moi-même / et cherchant des armes pour lutter contre la tristesse, / étant donné que ne pas penser à B. était impossible / et qu’il valait mieux encore chercher comment penser à lui / autrement, / sans savoir comment, / je n’aurais peut-être pas rouvert Un homme qui dort ». Etc. La mélancolie est une fois de plus à l’honneur – c’est une humeur qui s’accorde aux contraintes. L’Oulipo a bien plus besoin de mélancoliques que de carriéristes ; et la virtuosité n’est pas notre affaire. Perec est un autre s’achève par un lipogramme dédié à Ian Monk. Mais entretemps, on aura pu lire quelques passages émus, et fort bien articulés : « Si Perec est l’homme qui empoigne sa vie, je me verrais plutôt comme la femme qui tremble (un peu). Ou plutôt qui oscille : d’une humeur ou d’une attitude à l’autre, mais aussi entre plusieurs pôles. »

N’ayant pas de suite adhéré à Un homme qui dort – c’est Espèces d’espaces qui aura été, à mes 18 ans, la porte d’entrée de cet univers –, je prends plaisir à relever que son adaptation cinématographique (que je n’ai jamais vue) conduit l’autrice à écrire que « dans le film est frappant l’effet de contraste produit par la voix off qui dit des phrases terribles (elles sont innombrables) superposées à l’image d’un jeune homme qui vaque, imperturbable, à ses occupations. » Ainsi qu’un peu plus loin : « Il y a quelques mois, un jeune homme (ou un homme jeune) [En aparté. Réminiscence de Blanchot ?] m’a dit avoir adoré ce film, et m’a immédiatement cité cette phrase : “une bassine de matière plastique rose où trempent six chaussettes”, qui est répétée, à plusieurs reprises dans ce texte. J’ai d’abord été épatée (“comment tu te souviens de cette phrase ?”), puis un peu déçue quand il m’a dit l’avoir mixée lors d’une soirée au Batofar. » Mais, comme je sens qu’on atteint le nombre limite de signes, je dois arrêter le montage, non sans avoir noté que Perec est un autre traite, entre autres et en tous sens, l’idée-même de manque – Rosine Inspektor remarquant, entre autres, que Perec n’a pas écrit de roman d’amour, alors qu’il aurait voulu se frotter à tous les genres. Mais elle se montre cependant sensible à ce qu’elle a retenu, et qui l’a comblée, lisant Perec, qui tourne souvent autour du manque, de l’absence, de l’effacement. Et que manque-t-il au fond, dans un lipogramme, à part une lettre ?

Jérôme Prieur a déjà publié aux Éditions fario, dans la collection « Théodore Balmoral », Lanterne magique et Mon reliquaire. Un troisième titre paraît aujourd’hui : Ma librairie – Lire, regarder, écrire, qui rassemble 38 écrits plus 1, auxquels on doit ajouter diverses notes et un index. Mais au Terrain vague, ce qui pourrait être pris pour des textes « sur » (Proust, Fargue, Thomas, Paulhan, Sarraute, Barthes, Sterne, etc.) doit, en réalité, être considéré plutôt « avec », c’est-à-dire en dialogue avec divers fantômes d’une petite bibliothèque que Prieur a constituée « au gré de ses lectures, selon ses goûts et ses passions », montrant ainsi qu’il n’est pas seulement « critique littéraire » ou « documentariste », même si telle revue ou programme audiovisuel a incité plus d’un article, ou récit. Il faut aussi comprendre qu’il est homme d’écoute (l’œil aux aguets) autant que d’écriture (en prospecteur, arpenteur, traceur de chemins qui mènent quelque part), ce dont témoigne ce rassemblement d’écrits, dont le plus ancien date de 1976 et le plus récent de 2025, qui est aussi (nous souffle-t-on à l’oreille) un « récit de formation » en forme de puzzle respectant davantage les obsessions de son auteur – qui tient volontiers son journal, ou tend à composer une forme d’autoportrait (une fois encore dans un miroir à trois faces) – que l’ordre chronologique de leur rédaction. Le fait que cet ensemble soit à ce point personnel, et aussi peu laborieux, nous touche, de lecteur à lecteur, comme de créateur à créateur : d’homme-livre à compositeur d’images et de sons.

Comme nous n’avons pas la possibilité de tout mettre à plat, privilégions ce qui nous a fait rire, par exemple dans En tournant chez Proust, journal tenu pendant le filmage par Raoul Ruiz des séquences du Temps retrouvé où Prieur interprète Monsieur Verdurin : « Entre les prises, Robbe-Grillet félicite Ingrid Caven de participer l’admiration qu’il éprouve lui-même pour son œuvre ». Ou ce qui nous touche le plus, comme cet adieu à Henri Thomas concluant une longue séquence à son sujet : « Colette Thomas, “celle qu’on appelle « ma première femme » comme si j’étais Barbe bleue”, souriait-il, le regard perdu. Nous n’avions jamais osé lui avouer que nous l’avions retrouvée, que nous l’avions rencontrée, que nous lui avions parlé autant que faire se pouvait, échangeant des mots qui n’avaient plus la valeur commune, les essayant sur un échiquier invisible, à mesure que les jours baissaient dans la villa de sa jeunesse jusqu’à atteindre l’obscurité, les limbes. » Le reste étant de cet acabit, inutile s’appesantir en recommandations. « La littérature n’est ni sociable ni “aimable”, quoi qu’on fasse semblant d’en penser, c’est un art du secret dont il faut seulement espérer s’approcher ». De même pour le cinéma, loin d’être oublié dans cette Librairie non figée, qui décline un art du temps. C’est bien pour cela qu’on lit, qu’on regarde, qu’on écrit – qu’on écoute et partage cette curiosité inépuisable pour ces activités mystérieuses chez Jérôme Prieur –

3. – ou chez Jean Frémon, qui reprend, dans de nouvelles versions, deux ensembles de textes sur/avec Antoni Tàpies et Louise Bourgeois, des artistes dont il a été proche, en marchand, commentateur et ami.

Antoni Tàpies – La substance et les accidents a paru une première fois aux Éditions Unes en 1991 avec des encres de l’artiste réalisées pour l’occasion. Le même éditeur en propose une édition revue et augmentée, rassemblant des écrits publiés entre 1983 et 2024 plus un bref inédit. Le résultat est aussi beau que passionnant, même si l’on n’est pas inconditionnel de Tàpies (mais cependant attentif à son travail, surtout après avoir vu la rétrospective proposée par le Museo Reina Sofia à Madrid au printemps 2024). Difficile d’en prélever un passage – il faudrait en monter une bonne douzaine… Mais après réflexion, voici (en ouverture de Tàpies et les lieux, 2003) : « Déchirés depuis toujours entre l’amour et la haine des images, les hommes s’adonnent à a peinture. Désir et haine mêlés font de cette passion un mystère. Le mystère de la peinture suscite des gloses, incite à l’interprétation. Interpréter, c’est ce que fait celui qui traduit dans une autre langue, celui qui transforme en sons les notations musicales. Équivalences provisoires, lectures de l’imprononçable. Il y a des œuvres que le commentaire vide, épuise, replace, annule. La grande peinture, celle qui s’offre en se refusant, reste là, chose muette, drapée dans son mystère. La peinture de Tàpies est de ce type, elle se prête volontiers au commentaire, elle le nourrit mais en même temps, elle lui résiste, elle se garde de lui céder. »

Antoni Tàpies © Antoni Tàpies / Jean Frémon / Éditions Unes.

Dès le premier texte de ce recueil, Le Corps immense du vide (1983), il est question d’Une aventure de l’objet. Frémon écrit après avoir cité le peintre (« Je ne crois pas avoir jamais été un peintre abstrait, bien que j’utilise des éléments abstraits dans tous mes tableaux, il y a toujours quelque chose de très concret ») : « Tout élément du réel transposé dans un tableau appartient à l’ordre de l’imaginaire avant d’appartenir à l’ordre du réel. (C’est l’imaginaire de l’artiste qui l’a découvert, choisi, emprunté ou figuré.) / Mais inversement […] : tout élément de l’imaginaire, dès que posé sur la toile, appartient désormais à l’ordre du réel. Cela vaut pour la matérialité, la densité, la composition, ce que le geste a déposé là de peinture, de vernis, de poudre. Cela vaut aussi bien pour le vide, l’espace réservé où aucun geste positif n’est intervenu pour laisser une trace. Ce vide est matériel, il est de l’ordre du réel. »

Louise Bourgeois – Intérieur / Extérieur est le titre du second volume de Jean Frémon, cette fois directement en poche, dans la collection « Studiolo » de L’Atelier contemporain. Il reprend pour commencer un assez long texte (pas loin de 150 pages), Louise Bourgeois Femme Maison, paru en 2008 aux Éditions de L’Échoppe, proposé dans une version largement revue et augmentée, suivi de quatre textes plus courts, publiés au Promeneur, chez P.O.L ou Fata Morgana, et d’un inédit, Louise et Marguerite [Duras]. En préface de ce recueil (auquel il faut ajouter Calme-toi Louison chez P.O.L pour obtenir un des plus beaux portraits d’artiste qui soient), Frémon écrit : « Ceci n’est pas l’essai d’un historien de l’art que je ne suis pas. C’est une chronique, rien de plus. » Comme nous sommes solidaires de cette attitude, il y a du plaisir à suivre celui qui n’a cessé d’approcher cette artiste qu’il fut le premier à exposer à Paris. Ce livre composé de fragments, organisés parfois à la manière d’un journal, ou d’un carnet de bord, témoigne de la délicatesse de cette approche, qui prend parfois allure de danse périlleuse : parfois animée d’un souffle véhément, mais aussi légère, et remarquablement honnête envers son sujet, ne se laissant pas prendre par la légende, tout en lui reconnaissant une singularité sans pareil en tant que « personnage » et « artiste ». Plus d’une trentaine d’illustrations, parfois en couleur, ajoutent à cette petite somme un supplément d’information et de plaisir visuel fort appréciable. Ces deux ouvrages de Jean Frémon, si différents, sont, au fond, complémentaires. On les rangera à proximité de ses grands ouvrages chez P.O.L comme Gloire des formes ou Le Miroir magique.

Louise Bourgeois Intérieur / Extérieur © Jean Frémon / L’Atelier contemporain.

D’autres livres des Éditions Unes – comme les Quatrains de Pessoa qui bénéficient d’une nouvelle traduction, tout en préservant la préface de feu Henri Deluy, qui affirmait que, « dans cette poésie de peu d’abondance, rien n’a l’air d’être retenu » – et de L’Atelier contemporain – comme Penser par les sens, sentir par l’esprit de Robert Storr, un « critique par accident », plusieurs fois présent dans Louise Bourgeois Femme Maison : « Heureusement Robert Storr était là pour apporter une touche humaine à ce théâtre pathétique » [alors que deux ouvrages de plus de mille pages signés Jean Hélion ou Gaston Chaissac nous arrivent] – trouveront rapidement place ici après la pause de mi-trimestre.

Je vais devoir aller trop vite dans ma lecture – à la fois amusée, intriguée, et reconnaissante pour le flux d’informations qu’il dissémine – de Pourquoi La Joconde ? L’invention d’un chef d’œuvre de Philippe Comar, dont nous avons récemment rendu compte d’un livre-somme, Le lien et la grâce. Ce nouvel essai est en 32 chapitres plus un préambule. Il paraît lui-aussi directement en poche, dans la collection « folio essais » chez Gallimard. « Longtemps restée inconnue du grand public », La Joconde commence à « acquérir un début de renommée » grâce à George Sand ou Théophile Gauthier, avant d’être volée en 1911, puis retrouvée. Elle attire aujourd’hui, nous dit-on, 18000 visiteurs par jour. Affublée de moustaches par Duchamp, détournée autant qu’adulée, elle est devenue peu à peu invisible par et pour elle-même, tout en ne perdant rien de ce qu’elle déploie de mystérieux pour qui ne s’arrête pas à son fameux sourire, auquel il serait cependant dommage de ne pas répondre. Pour rester dans le ton de cet épisode, reprenons quelque lignes du chapitre Mélancolie, le 24e : « Le portrait peint par Léonard, parce qu’il fixe la réalité en la rendant à jamais immobile sur un tableau, ne pouvait trouver meilleur sujet où s’accomplir que celui du visage mélancolique de Monna Lisa. La mélancolie est un état affectif où le temps semble suspendu dans un éternel présent, entre un passé qui ne passe pas et un futur sans cesse repoussé. Son expression reflète moins un arrêt sur image qu’un état figé dans la durée – une pose qui est d’abord une pause. Aussi le portait de la Joconde peut-il apparaître à bon droit comme l’archétype du portrait. » Imparable – et le reste, aussi documenté que brillant, même si parfois légèrement injuste envers les provocations de nos contemporain(ne)s, est du même tabac.

Cela doit faire maintenant six ans que nous suivons, pas à pas, les avancées de la collection « Transatlantique » publiée par ER Publishing aux bons soins d’Élodie Rahard. On en est au quatorzième volume – le premier ayant été consacré à Martin Barré. François Morellet est au programme, ce dont on ne peut que se réjouir, tant cet artiste a su associer de hautes exigences formelles à un sens de l’autodérision, plus que jamais recommandable si l’on désire se frayer un chemin dans le monde qui nous attend. Après avoir fêté de centenaire de François Morellet, le 30 avril dernier, nous pouvons maintenant nous plonger dans l’exploration transatlantique de l’œuvre de cet artiste « autodidacte, figure majeure de l’abstraction géométrique de l’après-guerre et précurseur de l’art minimal », par sept contributeurs et contributrices des deux côtés de l’Atlantique, en édition bilingue français / anglais, sous la direction d’Erik Verhagen. Intéressant en effet de se pencher sur « la réception états-unienne de Morellet, dont la “carrière” de l’autre côté de l’Atlantique a été sinueuse et semée d’embuches ». Bien des artistes ont gagné à fréquenter de près son travail, qu’on ne pourra réduire, ni même intégrer à quelque école en « isme » que ce soit. Parmi les artistes sollicités, Duncan Youngerman, compositeur franco-américain, élève de György Ligeti et collaborateur de La Monte Young, ouvre davantage encore le champ d’enquête. Fils du peintre Jack Youngerman, né lui aussi « en 1926, année de la mort de Claude Monet, grand précurseur de l’abstraction et des séries », et de Delphine Seyrig, il témoigne des échanges continus entre Morellet et son père, qui savaient aussi bien l’un que l’autre « rendre la vie belle » – donc, de leurs affinités et de leurs bifurcations : « Le Latin (F.M.) se tourne définitivement (dès 1955) vers la froideur et la rigueur extrême. Le protestant (J.Y.), vers le lyrisme et la volupté. Chacun a embrassé ce que l’autre a rejeté. La complémentarité et parfaite. » En tant que compositeur, Duncan Youngerman note : « mon étude de l’œuvre visuelle de Morellet – assez tardive bien que je la connaisse depuis ma jeunesse – m’a révélé une autre façon d’être cérébral, plus sympathique et légère, tout en étant extrêmement incisive. » Bonne idée de coopter, parmi ces artistes des deux côtés de l’Atlantique, un musicien. Notons pour finir que le travail de François Morellet continue de produire ses effets, sans compromission posthume. Et comme il n’y a pas d’image dans les livres de cette collection, il vous faudra les chercher ailleurs, ce qui ne devrait pas être bien difficile.

Après Oiseaux (2021) et Chiens (2023), Fromages est le troisième livre « cartonné couleurs 160 / 210 cm » de Jochen Gerner aux éditions B42 (qui ont aussi publié du même auteur Journal et Caniscope en 2024). Après un Inventaire chromatique réel et imaginaire, suivi d’un Inventaire graphique authentique et fictif, ces 200 variétés de fromages dessinés sur des pages de carnet « composent un inventaire de reliefs abstraits, réels et fictifs. » Pour reprendre les mots du dessinateur en ouverture de son texte liminaire, « ces volumes divers restituent un tableau périodique d’éléments cubiques, tronconiques, tubulaires, parallélépipédiques ou sphériques. / Quelques variétés s’éloignent de l’abstraction et s’apparentent à des briques de terre cuite, des pavés de granit, des blocs de marbre ou de calcaire, des toitures ou des pyramides. » De Roquefort en Tomme météorique, d’Oldenburg Weeding cheese en Capra Giotto, de Mimolette Association en Brocciu doppiu, de Motte Marta Pan en Pavé de mai, « l’enjeu de cette nomenclature illustrée [était de] représenter un monde vivant – tout à la fois faune et flore –, évoquer la structure, la minéralité et la matérialité, les effluves et les saveurs de ces formes simples. »

Fromages. Mont-Vully rouge et Brebis baies benday © Jochen Gerner / Éditions B42.

Après plumes et poils, matières, croutes, moisissures et autres signes graphiques méticuleusement observés ou fruits d’une imagination raffinée (« parmi ces formes étranges et vaporeuses, poilues ou ondulées, de teintes rouge piment, bleu acier ou vert moisi, figurent des fromages réels »), conduisent à une nouvelle et très concrète représentation d’un monde à dévorer des yeux.

Fromages. Gour noir © Jochen Gerner / Éditions B42.

Et peut-être à découvrir entre chien et loup, au réveil des oiseaux, ou encore quand apparaissent des fantômes amicaux… Fromages nous fait rêver à une potentielle expansion tétralogique de ces inventaires dessinés au feutre à encre de Chine pigmentée sur des cahiers d’écolier – le support ne comptant pas pour rien dans cette affaire aussi délicate que jubilatoire (à suivre)

Hong Sangsoo, Le Jour de son retour, distribution Carlotta Films, au cinéma le 14 octobre 2026
Patrick Modiano, L’Éléphant, Gallimard, Octobre 2026, 112 pages, 16€
Maxime Decout, Lire les fantômes, Éditions Corti, octobre 2026, 186 pages, 20€
Rosine Inspektor, Perec est un autre, Éditions La Bibliothèque, septembre 2026, 96 pages, 14€
Jérôme Prieur, Ma librairie, Éditions fario, octobre 2026, 280 pages, 24€
Jean Frémon, Antoni Tàpies, Éditions Unes, août 2026, 120 pages, 22€
Jean Frémon, Louise Bourgeois Intérieur / Extérieur, L’Atelier contemporain, octobre 2026, 256 pages, 9,50€
Philippe Comar, Pourquoi La Joconde ?, Éditions Gallimard, « folio essai », août 2026, 160 pages, 8,60€
Transatlantique – François Morellet, ER Publishing, septembre 2026, 144 pages, 20€
Jochen Gerner, Fromages, Éditions B42, octobre 2026, 216 pages, 29€