Au bout de plusieurs années, on se rend compte que le festival de Cannes est une sorte de boucle infinie où chacun.e redevient pendant toute la durée la version plus légère, peut-être plus inconséquente et immature, de lui où elle-même.
Vous retrouvez des personnes que vous ne croisez pas le restant de l’année mais avec qui vous travaillez depuis 10 ans et qui pendant 15 jours sont plus proches que vos amis et votre famille, partagent avec vous quelque chose que le reste de vos proches ne comprennent pas.
Je parle du festival de Cannes mais cette caractéristique est très propre aux intermittents et aux journalistes de l’audiovisuel. Travailler en équipe sur des périodes très courtes et très denses vous lie étrangement. Mais cette intimité appartient à un lieu, un temps, un cadre. Elle cohabite difficilement avec la vie civile.
Pour revenir à Cannes, car c’est ici la promesse de ce journal, l’impression d’éternel recommencement festivalier est d’abord dû aux journées qui commencent tous les jours à 6h59 pour pouvoir s’inscrire à temps aux projections qui se déroulent 4 jours plus tard. Car le nombre de places est limité et le nombre de journalistes illimité. Chaque matin est donc un exercice de frustration et de stress renouvelé.

Tel le hamster dans sa roue, à 6h57 le réveil sonne, à 6h59 le critique est connecté au site du festival, à 7h vous avez entre quelques minutes et quelques heures – selon la couleur de votre badge, pour vous saisir des dites places, les plus chères étant celles de la compétition officielle.
Petit récap couleur du badge : il est évident qu’avoir un badge presse rend les choses plus faciles. Mais au sein de cette catégorie, plusieurs niveaux : les nouveaux venus – en jaune –, ceux qui devront se lever très tôt tous les jours au risque de passer de longues journées à regarder la mer sans voir un seul film ; bleu, l’entre deux ; rose, vos journées deviennent sympas, des réveils plus tardifs, de la place aux projos, des coupes files pour accéder aux salles, ça y est vous commencez à arriver.
Et rose pastille. Là vous avez gagné, vous êtes rédacteur en chef, on vous aime, bravo à vous.
Nouveauté 2026 : les chiens d’aveugles ont également un badge. Se pose la question : comment être certain que le chien sur la photo est bien le chien face à soi ? Faut-il un physionomiste canin ? Je n’ai pas la réponse.
Dans ce vaste jeu digne des intrigues du château de Versailles se joue tout de même le fait de voir les plus beaux films du monde – en toute simplicité. Ceux qui vous font comprendre le réel dans lequel nous vivons.
Enfin, parfois, ils font surtout comprendre qu’ils sont beaux mais assez énervants. Prenez le film de Charline Bourgeois-Tacquet. La réalisatrice, révélée en 2021 avec son film Les Amours d’Anaïs, montrait aujourd’hui en sélection officielle sa nouvelle création : La vie d’une femme. C’est l’histoire de Gabrielle, une chirurgienne maxillo-faciale – incarnée par Léa Drucker, à l’accent du 7e arrondissement fort prononcé – qui oscille entre l’impression d’être un dieu tout puissant ressuscitant les visages et une envie de fragilité dans l’amour. En vrac les mots clefs sont là : une mère atteinte d’Alzheimer, une relation infidèle lesbienne, une passion pour sauver des vies. Ça me fait un peu grincer des dents mais le film est beau.

Le vrai moment cinéphilique pour moi aujourd’hui a été Nagi Notes de Fukada Koji. Déjà car être bouleversé par un film à 15h15, entre un sandwich pris à la va vite et l’angoisse d’être en retard à la projection suivante, est pour moi un tour de force. Ensuite car tous les topoïs sont déjoués.
Yuri, jeune divorcée, vient rendre visite à son ancienne belle-sœur sculptrice dans la petite ville japonaise de Nagi. Évidemment, cette dernière va commencer à la sculpter, mais le film s’écarte immédiatement du piège de l’histoire d’amour et vient raconter le destin mêlé de nombreux personnages. Sur fond sonore de bruits de guerre – Nagi abrite un lieu d’entrainement pour les soldats – on se demande
comment composer avec sa vie et ses atermoiements.
Fukada Koji crée des scènes de superposition sonores : pendant que l’une découpe à la scie un rondin de bois, l’autre se confie. Si cela peut être assez désagréable auditivement au premier abord, cela dit quelque chose du bruit du monde, de la radio, de la télé, et de la nécessité de parler par-dessus.
Alors quand l’actrice principale dit avec beaucoup de sincérité : « Je doute que la grâce m’habite », ça m’émeut. Parce que faire face à sa propre médiocrité est la chose la plus difficile au monde. Car l’entendre dire cela dans une salle remplie de journalistes et d’intermittents angoissés par les contextes changeants du monde de la culture résonne différemment. Et aussi car réaliser que nous ne serons jamais les génies que nous avons désiré être mais que nous sommes quand même beaux, c’est peut-être là aussi la force du cinéma.