Constellation de printemps (5): Rencontres (Marcel Cohen, Moondog, Glenn Gould, Bernard Noël)

© Alix Rosset

S’il est toujours stimulant de réagir après lecture d’un ouvrage qui nous a “parlé” (même si son écriture s’avère aux antipodes de ce qu’on entend par parole ; même si dans un premier temps les mots nous manquent pour transcrire ce que notre corps et notre mémoire ont enregistré), il l’est davantage encore quand cet ouvrage dégage de vraies qualités graphiques. Souvenir des plus communs : l’émotion qui saisit l’écrivain au moment où, son livre venant de sortir des presses, il peut enfin le toucher, humer ses odeurs, d’encre et de papier, et en tourner les pages. Il m’est arrivé d’entendre, de la bouche d’auteurs pourtant exigeants, que leurs écrits pourraient être imprimés sur n’importe quel support, à partir du moment où le manuscrit est respecté. Mais personnellement, je n’ai que peu de plaisir à lire les ouvrages mal fagotés, mal composés, mal imprimés (et ne parlons pas des liseuses ou l’on peut changer la mise en page ou la police de caractères à volonté). Dans la réussite d’un livre imprimé, tout compte ; et tout devrait être pesé, jusqu’aux détails les plus insignifiants.

Comment peut-on se croire éditeur (et non marchand de contenus), si on n’est pas soi-même – ou si l’on n’est pas entouré d’une ou d’un – graphiste compétent et inventif ? La plupart des “petites maisons d’édition” accordent grand soin à la réalisation de leurs ouvrages. Aussi est-ce un plaisir que d’accompagner nos notes de lecture par quelques reproductions de couvertures bien composées, même s’il arrive parfois que telle ou telle image (selon nous) déplaisante ne s’y complaise. Mais, au-delà de la question du goût, ou des affinités, tout est en premier lieu affaire de placement – d’accordage avec les mots “typographiés” sur la couverture. Quand cette image “fait sens” par une coordination réussie entre mise en valeur d’un “sujet” – ou plus simplement d’un titre – et travail spécifiquement graphique, pourquoi (reprise du thème) ne déposerait-on pas nos préférences, voire nos obsessions, au vestiaire, afin de pouvoir en apprécier ce qui, jusque-là, nous avait rebuté ?

1. C’est le cas de Rencontres et partis pris (Écrits sur l’art, 1976-2020) de Marcel Cohen que vient de publier L’Atelier contemporain, un éditeur dont on ne peut que louer le travail, tant pour la pertinence de son catalogue que pour la qualité de fabrication des ouvrages qui le composent. L’ensemble des livres des diverses collections – Essais sur l’art ; Écrits d’artistes ; & ; Monographies ; Littérature ; Studiolo – rassemblés sur une même table (comme ça se fait dans les salons dont nous sommes malheureusement privés depuis plus d’un an) a fière allure. Et même si chacun d’entre nous préférera tel titre plutôt que tel autre, cette somme dégage une impression de cohérence d’autant plus forte qu’éprouvée sur la durée (2013-2021 : une bonne soixantaine d’ouvrages publiés, dont cette année 9 titres + 5 poches annoncés entre mars et juillet). En couverture de ce livre, comme toujours fort bien maquetté (relevons le nom de la conceptrice graphique : Juliette Roussel), une œuvre d’Arnulf Rainer – Schmiere, “technique mixte sur photographie, 1972” –, de celles qui ont le don de repousser mon regard, avant de l’attirer, non sans une certaine inquiétude. Il n’est donc pas inutile, afin de contrer l’effet réducteur d’une première rencontre superficielle avec cette œuvre d’un artiste, depuis longtemps repéré (je me souviens de son expo de 2006 chez Lelong), mais encore peu familier en ce qui me concerne, de lire ce qu’en dit Marcel Cohen (p. 156) : “En mai 1975, pour sa première exposition personnelle en France, la galerie Stadler montrait un étonnant petit portrait d’Arnulf Rainer tranchant singulièrement sur les trente-cinq œuvres exposées. Le visage était comprimé par un bas de femme comme en utilisent les cambrioleurs. Les yeux clos, les lèvres pincées, les oreilles écrasées, les joues rebondies, faisaient penser à un plongeur en apnée aux limites de la suffocation. Ce n’était pas assez : la face, parsemée de griffures au crayons gras, était délimitée par de larges traits de gouache, comme en pratiquerait un policier acharné à souligner les caractéristiques d’un cliché anthropométrique. Le titre Schmiere, de l’expression argotique « faire le guet », « guet-apens », marquait assez le caractère tragicomique de l’entreprise.” Puis notre vif regardeur note que “ce n’était pas encore l’essentiel”, qu’au-delà de l’autodérision, “le visage reflétait une sérénité vraiment déconcertante, comme si un équilibre inavouable était enfin atteint.” On serait tenté de tout recopier : ce texte bien entendu, mais aussi tant d’autres de ce recueil dense et superbement écrit, chacun d’entre eux nous incitant à prolonger notre lecture, donc à suivre l’auteur, en dépit de nos préjugés envers certains artistes, nous permettant ainsi d’échapper au caractère dérisoire du commentaire platement subjectif.

Qu’est-ce qu’approcher une œuvre par le regard ? Dans ce texte de 1995, Autoportrait aux yeux clos, Marcel Cohen constate qu’une fois ce “petit autoportrait” acquis (lors de sa première exposition, soit deux décennies plus tôt), il n’est “pas certain qu’on approche mieux une œuvre en la regardant pendant vingt ans. Sans doute finit-on par la modeler à sa convenance, par la surcharger de toute une strate d’impressions confuses qui la perturbent. Mais on peut tout aussi bien dire qu’une œuvre n’est jamais qu’une proposition de sens (un dépôt de savoir pour reprendre l’expression de Denis Roche), que son sort dépend du regardeur et qu’en somme, pour le meilleur ou pour le pire, c’est là son destin naturel.” C’est quelque chose qui m’interroge depuis longtemps : écrire sur des œuvres d’art que l’on peut regarder au quotidien chez soi, ce n’est pas la même chose que de réagir à l’apparition soudaine de l’inconnu. Et pourtant, il me semble qu’on ne s’habitue jamais à une œuvre d’une certaine force : qui vise à autre chose qu’au décoratif. Même si on ne peut prétendre la redécouvrir chaque matin, le dialogue que l’on a établi avec elle est en reprise incessante, et son pouvoir de sidération étrangement préservé, comme inépuisable. Selon la saison, l’heure, la lumière, la confrontation se renouvelle – défie l’usure. C’est pour cela qu’on ne s’en lasse pas, qu’on peut vivre avec toute une vie, avant de laisser cette œuvre amorcer de nouveaux échanges avec qui nous survit. Rien n’est jamais figé, l’écriture “sur” n’étant qu’une suite de relevés d’états provisoires d’un dialogue sans fin – ou plutôt : toujours en cours.

Antonio Saura, Foule (1971) © L’Atelier contemporain

J’ai nommé la galerie Stadler à laquelle Marcel Cohen a été étroitement associé, “Jacqueline, [son] épouse, [l’ayant] dirigée pendant trente ans jusqu’à [sa] fermeture définitive.” Nombre de peintres sur lesquels Cohen a écrit y ont exposé. Outre Rainer, on peut citer Alexandre Delay, Kazuo Shiraga et surtout Antonio Saura qui est l’artiste qui revient le plus régulièrement (pas moins de sept fois) dans Rencontres et partis pris. Mais on y trouve aussi d’autres noms, parmi lesquels Richard Long, Bram Van Velde, Pierre Buraglio, Didier Demozay ou Jan Dibbets. Sans oublier les absents – ceux qui auraient pu y être : “J’ai finalement écrit sur très peu d’artistes, vous savez. Et presque toujours accessoirement, parce que, simplement, l’occasion s’est présentée. Je l’étonne même que cela puisse faire un livre” dit-il à Nathalie Jungerman en ouverture de ce recueil d’Écrits sur l’art. “Quant aux artistes que j’aime et sur lesquels je n’ai rien écrit, ils sont légion.” Et même si on ne peut que regretter l’absence de quelques pages sur Christian Boltanski, ou Claude Viallat (mais, soyons patients, elle viendront peut-être un jour prochain), cela fait un livre – oui ! – qui vaut la peine, non seulement d’être lu, mais relu, car non répétitif, d’une grande richesse : une suite d’essais d’un écrivain mu par cette exigence bien formulée (dans Notes à propos de Colette Brunschwig, ainsi résumé en 4e de couverture) : “Tenter d’expliquer une œuvre, c’est la désamorcer. Et il n’y a aucun moyen non plus d’éviter cette réduction. On peut seulement tenter de retarder ce moment le plus longtemps possible. Et c’est en retardant ce moment que nous nous ouvrons à l’œuvre.”

Richard Long, Une ligne en marchant en Laponie (1983) © L’Atelier contemporain

Dans ses Notes pour Richard Long, Marcel Cohen cite Tchouang-Tseu, Denis Roche, Roger Caillois, Novalis et beaucoup d’autres. L’écriture est polyphonique, tout en restant singulière, au plus près de l’art de cet artiste dont il écrit très justement que “Certaines œuvres n’en restent pas moins invisibles à quelques centimètres. D’autres peuvent disparaître en quelques heures ou n’être jamais identifiées comme telles. Beaucoup n’existent que dans la mémoire, pour ne pas dire l’imagination, de Richard Long (p.134).” Marcel Cohen citant volontiers dans ses écrits, je fais ici de même, à propos justement de cet “art de la citation” – ou du fragment (Le risque, le bon, et le juste – entretien avec Nathalie Jungerman, p.12) : “Pour une exposition à Bordeaux, intitulée Jouer dans le jardin, Jean-Louis Froment m’avait demandé d’écrire sur le thème de la représentation. Mais je ne suis pas un historien d’art, ni un esthéticien. J’ai donc cherché des citations qui, dans la mesure du possible, parlaient aussi d’arbres, de feuillages, de jardins, du paysage et de la peinture en général. Nous avons fait imprimer ces citations et disposer les cartels dans le Jardin botanique, selon l’ordre qui semblait le plus logique. Chaque arbre était donc flanqué d’un texte expliquant par quel moyen on pouvait, malgré toutes les impossibilités, le faire entrer dans un tableau. […] Certains visiteurs ont apprécié. D’autres n’ont pas vu du tout en quoi mon travail avait pu consister. C’était un peu vexant car j’avais passé énormément de temps à rechercher ces citations […]. C’était un travail beaucoup plus difficile, en fin de compte, et plus long, qu’écrire un texte personnel dans lequel, par la force des choses, j’aurais repris à mon compte telle ou telle idée.” Et l’on peut noter au passage que si l’on retrouve les noms plus ou moins attendus d’Edmond Jabès, de Matisse, de Baudelaire, de Barthes, de Ponge ou encore de Maurice Blanchot, on relève aussi ceux de Jean Thibaudeau, Roger Giroux et Jean-Claude Montel. Mais ce sera par quelques lignes de Marcel Cohen lui-même que cette trop brève excursion dans ce livre de Rencontres et partis pris s’achèvera : “On a dit que l’art était né avec la capacité de s’étonner. Sur les sites du paléolithique, on a retrouvé des objets dont on n’a jamais découvert l’usage, des cristaux de quartz, par exemple. L’hypothèse a été avancée que ces objets ne servaient à rien. Ils avaient été ramassés parce qu’ils suscitaient une intense curiosité et plus de questions que de réponses.”

2. On ne le sait que trop, certains artistes sont aussi – et parfois même avant tout – des personnages. Leur excentricité, leur sens du spectacle, les rend “remarquables”. C’est le plus souvent intentionnel – mais pas toujours. Glen Gould et Moondog, que l’on n’aurait pas imaginé placer côte à côte (malgré certaines de leurs addictions communes, Bach, par exemple), sont, certes, des personnages singuliers, mais certainement pas avant tout. Même s’ils peuvent devenir personnages, même si leur vie est matière à récit, il faut commencer par écouter, ou réécouter, leur musique – qu’ils en soient interprète ou compositeur, peu importe –, jusqu’à mémoriser certaines pièces, avant de se lancer dans la lecture de ces deux livres que les Éditions de la Philharmonie de Paris viennent de publier dans leur nouvelle collection “Supersoniques” – le  projet de cette collection étant de “mettre en récit et en image des personnalités qui, par le pouvoir des sons, ont donné forme à une œuvre, un monde, une théorie, une utopie… bousculant les frontières entre les disciplines et transformant la société. Elle vise à formuler ce qu’est pour nous, aujourd’hui, la musique crée hier.” Ces livres ont 64 pages format 16x20cm présentant un texte inédit imprimé en assez gros caractères avec en contrepoint des dessins en couleurs plus ou moins illustratifs (ou même figuratifs) imprimés pleine – simple ou double – page. Les deux premiers volumes sont Moondog, la fortune du mendiant de Guy Darol & Laurent Bourlaud et Glen Gould, fiction d’Élie During & Alain Bublex. Soit : Untel raconté par… Difficile de préciser à qui s’adresse cette collection dirigée par Sabrina Valy (dont le design graphique est assuré par Sylvia Tournerie). Au “grand public” en quête de quelque éclairage de manière plus ou moins ludique (ce qui, au fond, ne serait pas une mauvaise idée) ?

 

Avant de se lancer dans une rapide traversée de ces deux premiers titres, il convient comme déjà noté de faire une petite recherche – surtout en ce qui me concerne au sujet de Moondog, car pour Gould, ayant passé une bonne partie de mes jeunes années en compagnie de ses disques, c’est pour moi plus simple, même si j’en ai oublié quelques-uns au fil du temps, suite à une réécoute décevante, ou plus banalement parce qu’ils ont fini par se perdre dans ma discothèque, encore et toujours en expansion (tandis que ses Écrits, sa Correspondance, les nombreux essais qui lui ont été consacrés, et bien entendu Le Naufragé de Thomas Bernhard, sont toujours en bonne place dans ma bibliothèque).

De Moondog, je n’ai gardé en mémoire qu’assez peu de choses : certaines images – comme celles des pochettes de ses deux vinyles chez Columbia, découverts aux environs de mes 15 ans dans les bacs des disquaires, non loin de ceux qui m’attiraient davantage – et le vague souvenir de quelques articles dans la presse de cette époque lointaine (il me semble qu’on parlait de lui dans Actuel et Rock & Folk). Depuis cette absence de rencontre demeurée curieusement présente, j’avais cultivé sans trop réfléchir une certaine méfiance envers ce personnage, né Louis Thomas Harding Jr en 1916 à Marysville, Kansas, ayant perdu la vue en 1932, devenu Moondog en 1947, associé à divers courants musicaux en apparence contradictoires, accoutré à la fois comme un héros wagnérien et un clochard céleste, figure mythique des rues de New York avant de finir ses quinze dernières années en Allemagne, mourant à Münster le 8 septembre 1999 (donc la veille du 09/09/99). C’est en quasi-ignorant que j’ai d’abord écouté en 2014 Le viking de la 6e avenue, un essai radiophonique de Léa Cohen et Gaël Gillon (produit et diffusé dans le cadre de Creation on air sur France Culture), qui avait retenu mon attention par ses qualités de réalisation, sans pour autant m’inciter à creuser l’affaire de plus près. Ensuite, fin 2018, les éditions Super-Loto ont produit un objet-livre-disque assez étonnant : ‘Elpmas’ (Moondog) revisité, “recueil de bandes dessinées de 84 pages 27x26cm, couverture en typographie dont écriture braille en gaufrage, intérieur couleurs, carré-cousu-collé, accompagné de deux disques vinyles et d’un code de téléchargement”, réalisé à partir d’une idée originale d’Amaury Cornut (déjà signataire d’un essai paru en 2014 aux éditions Le Mot et le Reste), et associant des créations musicales de l’Ensemble 0 à des récits graphiques de 8 auteurs (dont Laurent Bourlaud). Une belle prise de risque éditoriale merveilleusement façonnée : une excellente ouverture à cet univers musical pour lequel j’ai fini par trouver, à force, quelques portes d’entrée, me laissant dériver sans trop d’a priori, tout en gardant l’esprit critique en éveil, histoire de ne pas se faire avoir par une séduction trop immédiate (cette naïveté cependant touchante, que ses “héritiers” ne retrouveront jamais) – même cela peut être agréable, certaines sensations physiques, avant tout liées au son, ayant le pouvoir de nous faire oublier certaines lourdeurs de l’environnement extra-musical de ces pièces instrumentales, comme ce casque à cornes et cette lance nordique si peu minimalistes.

Et aujourd’hui, ce petit livre, lui aussi très singulier : Moondog, la fortune du mendiant de Guy Darol & Laurent Bourlaud. Guy Darol est un écrivain (né en 1954) dont le nom m’est familier depuis l’époque (la seconde moitié des années 1970) où, en opposition à Tel Quel, nous jouions la carte de la revue Change, certains membres de ce collectif, tels Jean-Pierre Faye, Philippe Boyer, Jean-Claude Montel (ainsi que quelques proches), se retrouvant au sommaire d’une autre revue, plus secrète, mais néanmoins agissante, Dérive, qu’il codirigeait avec deux de ses amis. Mais, très vite, ce fut la dispersion, chacun se retrouvant brutalement dans son coin, certains enfermés tels Merlin dans leur bulle solitaire, d’autres encore susceptibles de s’ouvrir à des retrouvailles épisodiques et aléatoires. Darol s’intéresse volontiers aux outsiders, ce qui rend son travail précieux (en proximité parfois avec celui de Jean-Michel Espitallier). Il est l’auteur notamment de cinq essais sur Frank Zappa, dont une biographie parue chez Folio en 2016, ce qui en fait aujourd’hui un des meilleurs exégètes de celui qui est perçu aujourd’hui en tant que compositeur et non en pur “singulier du rock”. Cela fait que je me suis plongé avec confiance dans ce livre bref et incisif, où texte et images s’accordent parfaitement. Guy Darol s’avère, comme toujours, un formidable narrateur : à la fois passeur et inventeur – ou plutôt transformateur (il fait d’ailleurs de son “sujet” un “homme du Change incontestablement” et on ne peut que lui donner raison). La fortune du mendiant est un conte non édifiant : une histoire qu’on nous chuchote à l’oreille avant de nous endormir et qu’on écoute, non en enfants sages, mais en explorateurs d’un chemin rêvé. Ne nous lançons pas dans une réduction de ce récit qui se lit d’une traite ; relevons simplement ce passage (au moment où Moondog pénètre “dans l’espace sacré du studio Columbia”, le 3 juin 1969) : “L’ancienne église de style victorien possédait une voûte haute de trente mètres. C’était, à Manhattan, le sanctuaire acoustique où s’étaient recueillis avant lui Duke Ellington et Billie Holiday. Dix ans plus tôt, Miles Davis avait enregistré en deux jours Kind of Blue, peut-être son plus grand chef d’œuvre. Entouré d’une cinquantaine de musiciens, Moondog n’avait qu’une journée pour réaliser son programme. / Il était composé de pièces unies par la diversité. […] Le rythme était le propre de Moondog et il en usait au moyen de tous les instruments mis à sa disposition : vents, cordes et percussions. Tout n’était que battement, et cette palpitation venait d’un cœur réglé sur les hauteurs de l’émotion. / Moondog, ainsi nommé, avait rencontré le succès. […] Glorieux, il continuait cependant de vivre en mendiant.” Je passe sur certains épisodes édifiants, comme sa rencontre avec Philip Glass (qui lui offrit l’hospitalité) : “Dans ces moments d’entente parfaite, quelqu’un décréta que Moondog était le père de la musique minimaliste. Ce qu’il réfuta aussitôt, prétendant qu’il était plutôt un continuateur de Bach et de Beethoven et qu’il appartenait exclusivement à l’univers de la musique classique” – ce qui était, d’un côté comme de l’autre, un leurre. De ses pièces les plus fameuses, celle que je trouve la plus attachante, d’une mélancolie ayant le don (paradoxal ?) de mettre l’auditeur en joie, est Bird’s Lament, composée à la mémoire de Charlie Parker : quelque chose comme un baume – un peu moins de deux minutes que l’on peut se passer en boucle, à la manière des Musiques d’ameublement d’Erik Satie. Mais, si je n’arrive toujours pas à adhérer à l’écoute continue des enregistrements des  innombrables opus de notre mendiant aveugle, ce qui me conduit à sauter certaines plages (notamment les pièces pour piano, d’une candeur parfois désarmante, mais cependant préférables à la roublardise de la musique néo-tonale post-minimaliste), plus j’avance dans ce récit, plus je me sens, y compris musicalement en présence d’un fantôme en chair et en os : bien plus vivant que ce qui revient en contrebande avec lui.

Encore quelques mots au sujet du second livre de cette collection, Glenn Gould, fiction, qui s’ouvre ainsi : “En voyant les voitures ralentir et l’embouteillage se former devant lui, G coupe le cruise control et se prend à regretter de ne pas avoir prolongé son séjour jusqu’au lendemain.” Un Road Movie mettant en scène le pianiste canadien ? Avec des images “cinématographiques” (d’Alain Bublex, visuellement presque à l’opposé de celles de Laurent Bourlaud) ? Élie During, l’auteur du récit, est philosophe. Il a déjà écrit sur Gould – notamment “Logiques de l’exécution : Cage/Gould” dans la revue Critique en 2000. Cette fiction, bien conduite, est entraînante – je veux dire qu’elle nous transporte là où la musique se pense comme elle s’exécute : où elle est son, matière sonore autant que langage. “Ce n’est pas avec les mains qu’on joue du piano, mais avec son cerveau”. On se croirait chez Philip K. Dick. Et pourtant, quel toucher… Et puis cette prise d’écart, sidérante, radicale : “Il rêve depuis toujours de passer au moins un hiver entier au nord du cercle arctique. En attendant, il se remémore souvent ce rêve étrange : parachuté sur une planète lointaine, dans un autre système solaire, il réalise qu’il en est le seul habitant… / Pour chaque heure passée en compagnie d’êtres humains, il faudrait x heures passées avec soi-même. La solitude est la condition de toute expérience extatique.”

3. Ce 13 avril, Bernard Noël nous a quittés. Deux semaines ont passé, mais la nouvelle sonne toujours étrangement. J’ai recopié dans un de mes carnets ces mots qu’il avait un jour donnés en réponse à une enquête : “Quant à la question « Qu’est-ce qui vous autorise à écrire ? » (qui n’a sans doute pas pour rien l’aspect d’un faire-part mortuaire) je pourrais selon le moment répondre : – Rien.  / ou – Toi. / ou – Ma mort. / Tant que je suis en vie, je ne suis pas d’abord écrivain ; une fois mort je ne serai plus – même oublié – que cela.”

Bernard Noël © Maxime Godard / l’Amourier.

À l’ouverture de cette cinquième constellation de printemps, j’évoquais ces petites maisons d’édition attentives à l’aspect physique des livres qu’elles produisent. “Lurlure” en fait partie ; du coup on est attentif aux nouvelles publications de cet éditeur installé à Caen. Une des dernières, Arthur Rimbaud de Roger Gilbert-Lecomte, est la réédition soignée d’un volume paru en 1971 chez Fata Morgana avec une préface de Bernard Noël. Je ne me risquerai pas à commenter ici les textes de Gibert-Lecomte – Après Rimbaud la mort des Arts et Introduction à la correspondance inédite d’Arthur Rimbaud –, tous deux parus en 1929. Je me contenterai de conseiller à quiconque n’a pas accès à la première édition de se procurer cette dernière : ces deux écrits en valent la peine (mais les connaisseurs du Grand Jeu le savent), préférant relever quelques passages de la préface au titre percutant : La mort, le mot et le mort-mot. Même si Bernard Noël l’avait déjà intégrée dans la section Vers Roger Gilbert-Lecomte du troisième volume de ses Œuvres, La Place de l’autre, elle résonne ici autrement depuis ce 13 avril : “Qu’est-ce qu’un mort ? Un personnage imaginaire et cependant emprunté à la réalité ; quelqu’un qui a quitté l’existence pour devenir un être ; en somme l’analogue de ce qui constitue un mot. Les morts dont on ne parle pas sont comme les mots qu’on emploierait plus. Les autres morts font partie du langage, et le langage, dit Blanchot, « est la vie qui porte la mort et se maintient en elle ». […] Les véritables morts sont des disparus (nulle trace) ; les autres, ceux dont nous prononçons encore les noms, sont de morts-mots – des hybrides produits par le croisement de notre mémoire et de notre imagination.” Soulagé d’avoir pu lui faire parvenir, même au tout dernier moment, un écho de la belle réédition de son Dictionnaire de la Commune, mais soudainement privé de mots à l’annonce de la disparition de celui qui fut une des voix essentielles de notre temps (et qui ne s’effacera pas de sitôt), incapable de bâtir en peu de temps un hommage de circonstance comme savant le faire les experts en nécrologie des journaux, il m’a fallu chercher quelque chose de lui à recopier. C’est au fond miraculeux que ce livre de Gilbert-Lecomte sur Rimbaud (déjà une rencontre au sommet) me soit parvenu seulement quelques jours après. Comme un présent composé de mots pour combler une absence, au présent : “Il y a dans chaque mot un point où cesse le pouvoir et au-delà duquel commence l’expérience de ce qui, justement, échappe au pouvoir. […] Quiconque choisit d’écrire court le risque d’être un mort-mot, au sein duquel ne survit nul infracassable noyau d’immortalité, mais le seul renversement de la présence dans l’absence – la seule lutte de ce qui doit finir et de ce qui transgresse sa fin. À moins que le mot, à défaut du Livre dont rêva Mallarmé, ne remplace tout faute de tout : peut-être l’écrivain n’écrit-il que pour ajouter, avec son nom, ce mot à la langue commune.”

Marcel Cohen, Rencontres et partis pris, L’Atelier contemporain, avril 2021352 p., 25 €
Moondog raconté par Guy Darol & Laurent Bourlaud, Éditions de la Philharmonie de Paris, avril 2021, 64 p., 13 €
Glenn Gould raconté par Élie During & Alain Bublex, Éditions de la Philharmonie de Paris, avril 2021, 64 p., 13 €
Roger Gibert-Lecomte, Arthur Rimbaud, préface de Bernard Noël, Éditions Lurlure, avril 2021, 56 p., 9 €