Émilie Devèze : « esquisser une éthique du rapport au vivant » (mont des Ourses)

mont des ourses, détail de la couverture © éditions du Sonneur

mont des Ourses immerge les lecteur·ices à Ici, un village enclavé de montagne, aux côtés d’Hazel et de son père, Jean-Code, gendarme violent et autoritaire. Un meurtre est commis et Hazel décide de mener l’enquête. Peu à peu, l’adolescente s’émancipe des brutalités qu’elle observe et qu’elle subit. Elle rencontre, dans la montagne, d’autres manières d’être au monde. Dans un style proche de l’oralité, le roman d’Émilie Devèze mêle poésie subtile et ironie, par le biais d’images fortes et parfois déroutantes. L’écriture est brute, sans concession ni détour, tout en reflétant une certaine candeur.
Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, l’autrice explore en quoi la forme du conte écoféministe lui permet de raconter l’extrême violence, intime comme sociale, tout en ouvrant le chemin de solidarités et d’autres possibles.

Avez-vous pensé mont des Ourses comme un conte, dans son sens premier, traditionnel, c’est-à-dire comme un outil de socialisation et de transmission ?

Dans sa structure, mont des Ourses présente des traits caractéristiques du conte traditionnel. Cette parenté tient aussi à l’expérience de l’héroïne et aux seuils qu’elle franchit : les passages entre l’humain et non-humain, le connu et l’inconnu, l’enfance et une forme de responsabilité et d’engagement. En façonnant et véhiculant une sensibilité, le texte esquisse une éthique du rapport au vivant. Ce qui se transmet ici, contrairement au conte traditionnel, ce ne sont pas des leçons reposant sur une morale explicite, mais des gestes, des attentions, des manières de percevoir, de reconnaître les signes. En ce sens, il me semble que le texte fonctionne bien comme un outil de socialisation, non pas en prescrivant d’autres normes, mais en accompagnant vers une autre manière d’être au monde, d’habiter le monde.

Lorsque vous écriviez, aviez-vous en tête un lectorat spécifique, avez-vous imaginé le livre lu, ou peut-être partagé sur scène ? Autrement dit, comment les structures du conte (narration, présentation des personnages, écriture proche de l’oralité) participent-elles de sa forme comme de sa dimension potentiellement scénique ?

Aux prémices de l’écriture, influencée par l’âge de mon héroïne, j’ai d’abord pensé que ce texte s’adresserait à un lectorat adolescent. Je me suis toutefois rapidement rendu compte qu’il pourrait être lu par ce public sans lui être réservé. S’il avait subsisté le moindre doute, mon éditrice, Valérie Millet, l’aurait levé en acceptant le manuscrit. De fait, si je suis surtout lue par des adultes, aujourd’hui des professeur.es documentalistes et de français se sont emparé du texte et l’ont mis entre les mains de leurs élèves de lycée, ce qui me réjouit particulièrement et donne lieu à des échanges riches.

J’ai beaucoup travaillé — à haute voix — la musicalité du texte. Il est certain qu’une lecture sur scène dans sa forme originelle la mettrait particulièrement en valeur. Toute autre forme nécessiterait une profonde adaptation, car si le texte porte une forme d’oralité, il repose très peu sur le dialogue. Fondamentalement, j’ai moins pensé à la scène qu’à un story-board de film d’animation tels que ceux de Miyazaki ou Hosoda. La philosophie écologique de leurs œuvres, leur esthétique sensible, leur dramaturgie burlesque, leur forme d’animisme qui pense un continuum du vivant ont fortement imprégné mon écriture.

L’action du récit se situe dans le village d’Ici (« le village ne portait pas de nom »). Comment situez-vous Ici ?

Ici — l’adverbe — est l’endroit d’où on parle. Dans mont des Ourses, il est le point d’ancrage d’un ethnocentrisme, le point de référence unique à partir duquel les cousins croient possible de pouvoir penser l’autre, sans jamais se décentrer. Il est le foyer, l’épicentre d’un aveuglement où se concentrent fermeture, biais, erreurs de jugement. Le village dont on pense qu’il s’appelait Cul-de-sac à l’origine a perdu son toponyme devenu inutile. En effet, un lieu qui se vit comme isolé, autosuffisant, n’éprouve plus le besoin de se nommer précisément. Il devient générique. Disparu des cartes, Ici échappe aux représentations. Sans coordonnées géographiques, il ne renvoie plus qu’à lui-même. Il devient son propre et unique référent, le reste du monde devient étranger… et menaçant.

La question des territoires — entre repli dans un territoire enclavé de montagnes et possible renouveau (le mont des Ourses comme lieu de l’utopie) — est également très présente au fil de votre texte. La montagne y est personnage. Même si le registre littéraire est celui de la fable, diriez-vous que votre récit est situé (dans l’espace et temps) ?

Je n’ouvre pas le texte par « il était une fois », mais par « il était un village » pour annoncer qu’il ne se contente pas de relater des événements, mais les inscrit d’emblée dans un cadre situé. Cet enracinement spatial est déterminant, car il met en relation les mentalités et l’implantation de ce lieu coupé du monde. Reste que le lien de causalité demeure incertain : on ne sait pas tout à fait si cet isolement produit le repli et la régression de l’humanité ou s’il en est la conséquence. Les barrières de montagne, obstacles physiques, contribuent évidemment à l’enfermement, mais le figurent aussi. Il en va de même pour l’organisation sociale locale qui réserve la parole et le pouvoir aux hommes, pour le climat et la nature vécus comme hostiles. Le contexte temporel est plus diffus : c’est une époque où les voitures existent, mais où l’absence de technologie (téléphone portable, GPS) ne vient pas entraver les fugues. Pour autant le texte ne vise ni la ruralité de montagne ni une époque révolue. Son sens dépasse largement cet espace-temps sur lequel je zoome. Ce n’est qu’un point d’appui, une réalité de départ à partir de laquelle l’écriture s’est déployée.

Le mont des Ourses est l’un des deux repères géographiques du récit, avec le village d’Ici. Le premier semble incarner l’utopie par contraste avec le second qui réunit tous les travers sociétaux. Pourriez-vous nous dire ce qui vous a conduit à ce choix de titre (et des majuscules), qui nous semble lié à l’utopie et au féminin ?

En effet, le mont des Ourses est le lieu de l’utopie, dans le sens où le féminin et le femelle y ont une place hors la domination et y sont nommés, au même titre que le masculin et le mâle. Le titre initial du texte était L’âge bête dont j’aimais la polysémie. Il faisait référence à la fois à cette appellation infamante de l’adolescence et à une nouvelle période de l’histoire où les Hommes s’admettraient bêtes et vivraient dans l’harmonie avec tous les autres animaux. Il présentait l’inconvénient d’être déjà très utilisé, alors pour des questions évidentes de référencement, j’ai dû en chercher un autre. mont des Ourses par sa dimension collective s’est imposé assez facilement. Je n’aurais pas voulu mettre Hazel en avant au détriment de l’idée de communauté. La charte graphique des Éditions du Sonneur prévoit des minuscules en tête de ses titres, ce choix typographique s’est diffusé dans le texte assez naturellement pour « mont ». Quant au terme « Ourses », il a pris une majuscule, car il dépasse la simple désignation de la femelle plantigrade. Il fait office de titre, de distinction. Être une Ourse, c’est être à l’image d’Ursula — prénom dont l’étymologie le lie aux ours.es — une juste, une guide. C’est aussi être comme l’ourse, une accusée à tort.

Votre roman aborde certains des sujets les plus violents au sein de nos sociétés contemporaines (violences intra-familiales, violences de genre, violences inter-spécistes, populismes, exils et frontières, etc.), mais avec une écriture ciselée, des jeux de langage, des touches d’humour, d’ironie, parfois de candeur… Est-ce que le recours à cette langue si particulière, et donc à une certaine forme de distance, vous aide vous-même (dans l’écriture) à appréhender les multiples violences du monde ?

Il y a bien des registres possibles pour évoquer ces violences, y compris en recourant à une écriture frontale traversée par la violence elle-même. Je l’aurais vécu comme une facilité. D’autre part, j’avais peur de me perdre dans une colère trop lourde à porter, à la fois en tant qu’autrice qui passe du temps à écrire son texte et s’en contamine, et à la fois en me plaçant du point de vue de la personne qui lit. Je n’avais pas envie de cette surcharge, de cet écrasement qui donne l’impression de subir, voire de revivre ces violences. J’ai donc travaillé une prise différente, plus oblique, qui se trouve être aussi, plus dans ma nature, qui relève plus de ma sensibilité. Abordée dans une perspective singulière — y compris sous des apparences de naïveté et de plaisanterie —, la brutalité n’en est pas moins mise en exergue. Au contraire. Je crois que mon approche permet de ne pas la normaliser, que ma voix rend supportable de s’y confronter, tout en faisant appel au sens critique/écocritique de celle ou celui qui lit. J’ai voulu explorer cette prise de distance qui n’est pas un retrait, mais une mise en mouvement qui décentre d’une évidence qu’on ne regarde plus.

Le personnage d’Hazel, jeune adolescente au cœur du récit, est en totale opposition avec tous les personnages masculins du roman, comment avez-vous pensé ce personnage, comment s’est-il construit par rapport aux autres ?

Au début de l’histoire, Hazel apparaît comme une somme de soumissions. Elle survit sous les multiples emprises d’un père, des gendarmes d’une caserne, des cousins du village. Elle est une enfant tenue d’obéir, une adolescente privée de l’espace nécessaire pour se construire, un être dont le genre est défini par rapport à une norme patriarcale. Elle est l’être adverse de son père, son « autre » de proximité sur lequel il exerce sa domination. Mais elle ne se réduit pas à ce rapport à eux. Elle est aussi le double — entre autres — de l’ourse, de Fauve et d’Ursula. Sans égale avant d’arriver à Ici, elle se projette dans de nouvelles assignations dès son arrivée : le statut de coupable idéale, la condition d’être vivant domestiqué, la réalité de silenciation et de haine de la femme libre. Ayant intériorisé sa soumission, elle n’en prend conscience qu’à travers les dominations dont d’autres font l’expérience. Ce sont à la fois cette tyrannie des hommes et cette porosité empathique avec les vulnérables qui ont modelé son personnage.

Tout au long du livre, on confond parfois humain et non-humain : Hazel et son chien, qui sont traité·e·s avec la même violence par le personnage du père, Jean-Code. Ce dernier développe une obsession pour une ourse qu’il considère coupable de meurtres, jusqu’à lui-même prendre les traits d’un ours… Quelles relations inter-espèces avez-vous souhaité explorer ?

J’ai effectivement travaillé sur cette perméabilité humains-bêtes, en partant de l’idée que l’Homme est un animal comme les autres. L’intention étant d’ébranler la hiérarchie spéciste qui contribue au désastre écologique que nous « vivons ». En effet, on peut faire l’hypothèse que c’est parce que les bêtes sont considérées comme de simples ressources disponibles que l’Homme s’en proclame propriétaire et s’autorise, à son seul profit, la prédation unilatérale jusqu’à l’extinction. Je m’intéresse au contraire à l’idée d’une rencontre, d’une continuité du vivant, de points de passage possible entre les corps, les manifestations, les cris. Cette relation poreuse entre êtres vivants — respectueuse, mesurée sans être forcément dénuée de dévoration — tend vers la symbiose, un mode d’association bénéfique à la survie de tous. Ce commun qui émerge, ce fonctionnement d’écosystème, se présente alors comme la seule promesse de pérennité.

Vous faites le choix de nommer certains personnages, notamment féminins (Hazel et Ursula), et d’autres non (tous les « cousins » du village). En quoi le choix ou non-choix d’un prénom permet de modeler un personnage, de le définir sans passer par une description exhaustive ?

Le prénom ou son absence est un outil narratif puissant. Les cousins et leurs convictions racistes et sexistes transmises de génération en génération nécessitaient une appellation globalisante, relevant de l’archétype. Hazel porte un prénom, car il l’inscrit dans une lignée de femmes et une intention, un projet de vie que sa mère lui a transmis en la baptisant. C’est pour sa connotation que j’ai choisi le prénom d’Ursula. En plus de l’idée d’une animalité, il est clairement une référence à l’étoile de la Grande Ourse et sa fonction symbolique de repère et de guidance. Un signe qu’Hazel repère dès leur rencontre.

On ne peut s’empêcher de voir dans le personnage d’Ursula, un clin d’œil à Ursula K. Le Guin. Est-ce le cas ? Peut-on lire votre récit comme une variation sur sa fiction panier ?

Au-delà du prénom, il y a une proximité poétique et philosophique. Elle se situe notamment dans le rapport au vivant prônant la coexistence, l’objectif de la survie au lieu de la domination. La promotion d’une structure sociale alternative au sommet du mont des Ourses frôle aussi la pensée de Le Guin. De même, mes personnages féminins qui partagent un monde relationnel accèdent aux savoirs via l’écoute et l’observation de la nature et des bêtes. L’enquête d’Hazel avance par la récolte d’indices et de traces dans la montagne. En cela, on est dans une logique de cueillette, non de combat qui se résoudrait par la violence et la mort à l’épée. Tous ces parallèles possibles sont probablement l’empreinte d’une influence, mais je dois avouer que je n’en ai pas eu conscience au moment de l’écriture.

Qualifieriez-vous mont des Ourses de récit écoféministe ? Selon vous, en quoi est-ce une dimension importante de votre texte et, de manière plus générale, quelles sont vos sources d’inspiration dans la littérature écoféministe ? 

Oui, je revendique absolument ce qualificatif, à commencer par sa dimension contestataire. Dans le fond d’abord, le texte tisse sincèrement des liens étroits entre le vivant, le territoire et la pensée, il croise leurs récits. Il explore les zones de contact — marges, limites, frontières — par le parcours d’une jeune héroïne qui ne cherche pas à dominer, mais à habiter le monde. Ses sujets centraux diffèrent de la tradition. Elle agit dans un souci de justice, dans la relation, là où un récit traditionnel dessinerait peut-être un parcours vengeur. La présence quasi exclusive de femelles témoigne également d’une ambition de représentation du monde depuis un female gaze. Les formes de domination — qu’elles concernent les corps, les milieux ou les savoirs — sont, elles, pointées et dénoncées sans être traitées séparément, ni évidemment hiérarchisées. Elles apparaissent comme des manifestations d’un même rapport au monde, fondé sur la séparation et l’appropriation. La forme singulière et composite du texte s’inscrit aussi dans cette volonté d’écrire une contre-histoire qui se libère des codes et d’un regard masculin qui fétichise ou surplombe.

Mes influences tiennent à une fusion, une incorporation de lectures, d’expériences sensibles, de voyages et de rencontres. Le souvenir de mes sources est assez diffus, surtout plus de quatre ans après l’écriture. De nombreux textes se sont superposés depuis. Je ne sais plus ce qui a précédé ou suivi mont des Ourses. Je peux toutefois citer Françoise d’Eaubonne, Val Plumwood, Vandana Shiva, Maya Angelou qui ont balisé mon chemin.

Pour finir, nous aimerions revenir sur la notion d’utopie dont nous avons déjà parlé. Comment définiriez-vous l’utopie incarnée par le mont des Ourses ?

Oui, le sommet du mont des Ourses est un lieu d’utopie sous la forme d’un contre-modèle à une société hiérarchisée, capitaliste, fermée et délétère pour l’environnement. L’utopie est plurielle, à la fois égalitaire, écologique et libertaire. Hors les dominations générées par la hiérarchie — des vivants, des genres, des générations, des origines, des cultures, des modes de vie — tous les êtres vivants sont sur un pied d’égalité. La symbiose articule leurs relations, l’habitat est partagé, ouvert à ceux qui ont besoin d’un abri. C’est une contre-proposition à la notion de propriété, aux structures imposées — la famille, les normes sociales — au profit d’une valorisation de l’amitié, d’une liberté fondée sur l’échange et la solidarité. Il y a également une dimension importante de contribution collective à la circulation d’idées, d’expériences et de récits.

Émilie Devèze, mont des Ourses, éditions du Sonneur, janvier 2025, 96 p., 14 €

Cet entretien a été réalisé dans le cadre du séminaire « Grands entretiens » du Master Écopoétique et création d’Aix Marseille Université, par Valérie Charavel, Jacinthe Mazzocchetti, Élisa Novic et Lison Verriez.