La chute par inattention et toute fraîche réactualise les anciennes dont le souvenir s’est effacé, mais le scanner révèle les cicatrices. Alexander Kluge, cinéaste, juriste, écrivain, conteur, essayiste, animateur et producteur de télévision — impossible de lister complètement ses domaines — a ce don de passer du particulier, voire du biographique au général et inversement.

La date, creuset du récit, apparaît dès l’incipit : « Le vendredi 13 novembre 2015« . Mais les attentats hanteront l’histoire de leur présence/absence, en périphérie, presque une métaphore, celle du titre : Un état d’urgence. Cet état d’urgence, c’est le quotidien au temps du terrorisme, d’une peur diffuse, de l’horreur, sur les écrans, dans les chairs. C’est aussi le désir, cet état de siège du corps et de l’esprit, pour Louise occupée par Maxence.

« Ce n’est pas dans une île de la Sonde,
ni dans une contrée du Pacifique que ces événements ont eu lieu,
c’est sur notre terre, celle de l’Europe » Marguerite Duras

Des mots de Duras, de sa douleur à attendre Robert Antelme, envahissent, dès le commencement, le film d’Emmanuel Finkiel. On est au plus près du souffle de la jeune Marguerite filmée en gros plan et portée à l’écran par une Mélanie Thierry très inspirée et dont on croit pouvoir toucher le grain de peau si fin, de peau de rose.

« J’entretiens un rapport assez distant à la mélancolie » confiait, il y a quelques semaines, Paul Otchakovsky-Laurens à la sortie de son film Éditeur, alors considéré comme reviviscence d’un homme et désormais, depuis cet accident de voiture qui lui ôté la vie en Guadeloupe cette nuit, à tenir comme son lumineux et confiant testament.

Célia Houdart

Après les remarquables et poétiques Carrare et Gil, Célia Houdart revient en cette rentrée 2017 avec sans doute son plus beau roman : le délicat et feutré Tout un monde lointain. Racontant l’histoire presque au bord d’être tue de Greco, décoratrice à la retraite sur la côte d’Azur, qui fait la rencontre dans une villa abandonnée du couple formé par Tessa et Louison, Célia Houdart offre un récit du sensible où chaque personnage entre progressivement au contact du monde, du vivant et de la matière.
Diacritik a renconté Célia Houdart le temps d’un grand entretien pour évoquer avec elle ce roman qui s’impose comme l’un des plus importants de l’année.

« La vie est le noyau poétique des poèmes ; pourtant, plus le poète s’efforce de transposer telle quelle l’unité de vie en unité artistique, plus il se révèle un bousilleur » déclare avec autant de férocité que de lucidité aguerries Walter Benjamin à propos d’Hölderlin afin de dire de la poésie cette irrémédiable tension, toujours relancée, toujours désirée qui consiste à vouloir trouver depuis le poème la formule d’une vie – la chance inouïe d’une vie vivante. Peut-être faudrait-il confier ces quelques mots énergiques de Benjamin qui montrent combien la poésie doit apprivoiser et versifier autant que libérer le vivant comme escorte lumineuse à la lecture du splendide et comment nous voilà moins épais, nouveau recueil poétique d’Anne Portugal, paru ces jours-ci chez P.O.L.

Hubert Lucot
Hubert Lucot

Dans quelques semaines paraîtra aux Éditions P.O.L le prochain livre d’Hubert Lucot, À mon tour. Cet ouvrage sera le dernier qu’aura écrit celui qui vient de mourir dans la nuit du 18 janvier 2017.

Rendre hommage à cet écrivain né à Paris en 1935, dire combien son œuvre compte et comptera ne peut se faire sans avoir aussitôt à l’esprit le titre d’un autre de ses livres, publié également chez P.O.L en 1984, Langst.

Christine Montalbetti, La vie est faite de ces toutes petites choses

Sophie Quetteville a lu une grande partie des romans de cette rentrée, elle animera un grand nombre de tables rondes avec leurs auteurs. Elle nous livre ses choix et coups de cœur. Chaque fois, un court résumé et un extrait du texte. Aujourd’hui, Christine Montalbetti, La vie est faite de ces toutes petites choses (aux éditions P.O.L.).

Alexander Kluge
Alexander Kluge

« Les supérieurs hiérarchiques les plus élevés ne sont pas rapatriés par leurs camarades haut placés : Hanns Martin Schleyer n’est pas récupéré en 1977, le feld-maréchal Paulus n’est pas sauvé en 1942. Les pannes ont lieu aux points de contact entre les compétences centralisatrices : la 6e armée et ses voisins en 1942 ; la police criminelle (BKA) de Rhénanie du Nord-Westphalie, Erfstadt-Liblar en 1977. Dans sa cellule de l’ancienne prison de Tegel, Horst Mahler parle des morts de Stammheim, de son programme politique d’il y a six ans : une erreur pour laquelle néanmoins des gens sont morts, méprise stratégique dans les années 1970-1978 – la position du feld-maréchal von Manstein au sujet de Stalingrad en 1943 : des erreurs on ne peut plus évitables sur le fond, des victoires perdues ou volées, « erreur de gestion ». Etc., etc. Bien que tous les détails relatifs au chaudron et au temps présent puissent être mis en relation, ainsi qu’un nombre incalculable d’exemples le souligneraient, « … L’histoire de toutes les générations disparues pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » = Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 504 –, il convient d’insister sur le caractère profondément révolu et inaccessible de Stalingrad du point de vue actuel. Il n’est personne en Allemagne qui ressente, voie ou pense comme l’un des intéressés de 1942 (c’est l’auteur qui souligne). »

Nous avons tous en tête l’image d’un enfant noyé. Nous entendons les réactions politiques, les mises en perspectives géopolitiques, regardons des reportages, certains s’engagent, aident, accueillent. D’autres se focalisent sur des questions de vocabulaire, migrants ? réfugiés ? D’autres encore tempêtent, voudraient fermer les frontières, au nom de ceux qui souffrent, déjà, ici. En mars 2015 paraissait Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? de Frédéric Boyer (P.O.L.). Il est bon parfois de relire. Tout était déjà .