Black Mirror, série dérangée et dérangeante

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Un miroir nous renvoie toujours deux images : la première, inversée, de celui ou celle qui se regarde, se voit, se contemple ; et la seconde, déformée, diffractée, d’une perception, à la fois tout autre et familière. Alors, Black Mirror, série d’anticipation ou série qui twiste la réalité ? La question se pose à chaque épisode glaçant – sans jeu de mot – par avance.

Pour les plus anciens, Black Mirror est sans conteste la forme moderne des Contes de la Crypte ou d’Alfred Hitchcock présente et dans une moindre mesure de la culte Twilight Zone. Avec une photographie et une esthétique qui tend vers le lisse et l’insipide glacé – tel le monde idéalisé filmé dans Real Human –, elle propose des situations ordinaires dans une uchronie ordinaire et dérangeante.

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La saison trois de Black Mirror est disponible en intégralité sur Netflix, un nouveau volet que l’on aurait pu prendre pour un épigone des deux micro-saisons précédentes tant les thématiques annoncées — l’omniprésence jusqu’à la prééminence des réseaux sociaux, l’immersion dans la virtualité ; la surveillance électronique ; la dénonciation, le harcèlement sur Internet ou la mise au ban publique… — pouvaient paraître redondants, voire identiques. Il n’en est rien. Ce troisième pan d’un monde (dans lequel la technologie a investi le quotidien) renvoie bien évidemment aux pratiques contemporaines, mais Black Mirror ne se contente pas de restituer ou d’inventer un après qui ne serait qu’un prolongement cauchemardé. Il est par trop facile de blâmer Internet si l’on ne tient pas compte du facteur humain : si la technologie ou le numérique occupent une place grandissante dans les sociétés aujourd’hui, il ne faut pas oublier un invariant, un dénominateur commun : l’homme.

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Black Mirror pointe l’(in)humanité, les déviances, les perversions. Black Mirror est-il dans l’hypothèse d’un demain monstrueux ou dans une représentation ? Déjà, les exemples de ce dont sont capables (et coupables) les utilisateurs des outils mis à leur disposition pour assouvir vices et altérations sont légions. Mais la série ne joue pas que sur la crainte d’une dégénérescence éventuelle. Elle travaille sur les peurs séculaires : la maladie, l’au-delà, la quête de jouvence et d’éternité, l’angoisse de la mort… A se demander si les scénaristes ne sont pas les observateurs d’une époque sans cesse en construction, en recherche d’elle-même.

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De fait, le visionnage de Black Mirror n’est pas une activité que l’on pourrait qualifier de divertissante : la série dérange, en ce sens qu’elle fait bouger les repères et sort le spectateur de sa zone de confort. De la même manière que l’on jouait enfant à se faire peur sous les couvertures entre copains ou que l’on prend plaisir à frissonner en lisant Edgar Allen Poe ou les meilleurs Stephen King, Black Mirror travaille sa propre mise en abyme, interrogeant ainsi son propos et son format. A se demander si elle n’est pas une forme d’expérience de Milgram : pour révéler comment et jusqu’où (et cette fois hors de toute contrainte, de toute autorité) l’on est capable d’accepter de regarder un spectacle qui va crescendo dans l’abjection.

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On pourra se poser une ultime question dès lors : pourquoi ? Pourquoi regarder une série qui trouble, bouleverse, fascine et rebute ? Parce que c’est le propre de la fiction que de dé-ranger, de faire sortir du cadre, de questionner l’époque jusqu’à tordre la réalité et repousser les limites de la perception que l’on peut en avoir. Ce que le monde lui-même ne se prive pas de faire. Black Mirror n’invente pas le futur, elle l’augmente.

Black Mirror, créée par Charlie Brooker, saison 3 (6 épisodes) disponible en intégralité sur Netflix.

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