Paolo Giordano : « Le temps de l’anomalie est venu » (Contagions)

Paolo Giordano © éditions du Seuil

Paolo Giordano a écrit Contagions en quelques jours, entre la fin février et le début du mois de mars, alors que l’Italie entrait dans l’épidémie de Coronavirus et commençait à prendre conscience (et nous avec elle) de l’ampleur sans précédent d’une crise planétaire dont le sens comme les conséquences vont bien au-delà de la seule maladie. Prolongement et amplification d’un article publié par l’écrivain dans le Corriere della Sera le 25 février, le livre a été mis en ligne en accès gratuit par le Seuil, son éditeur français, qui le considère « comme une intervention d’utilité publique ».

Le titre italien du livre Dans la contagion (Nel Contagio) fait signe à la question du confinement, de la quarantaine nécessaire, qui, alors que l’écrivain le rédigeait, n’était pas encore une décision gouvernementale. Paolo Giordano avait, lui, choisi de se mettre en retrait de toute vie sociale, avant même que cela ne devienne une obligation, et il s’explique sur cette décision, qui est pour lui une éthique autant qu’une situation intellectuelle : si cette épidémie doit être « un intervalle de suspension de notre quotidien », lui décide « d’employer ce vide à écrire, manière d’être à la fois hors de ce déchaînement et pleinement dedans, « dans la contagion », dans une distance, une situation qui lui permet de réfléchir à « ce que l’épidémie dévoile de nous-mêmes ». Le « dans »  est une date, liminaire, « ce rare 29 février, un samedi de cette année bisextile », à la mesure de ce qu’est devenue l’époque, un exceptionnel coutumier, la catastrophe permanente, un dans qui n’a plus rien d’un moment isolé mais devient une époque : « ce qui arrive n’a rien de nouveau : cela s’est déjà produit et cela se reproduira »

L’étoilement de sa pensée, depuis le centre brûlant du Covid-19, explique le choix du titre français et de son titre au pluriel, Contagions, qui souligne cette diffraction : si l’Italie se retrouve « sur le podium » d’une « compétition anxiogène », celle du plus grand nombre de morts dus à une épidémie qui « brigue la première place parmi les urgences sanitaires de notre époque », la crise est mondiale, elle a un « caractère supra-identitaire et supra-culturel ». Non seulement parce que le virus ne connaît pas les frontières mais parce qu’il est « à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable ». L’épidémie de coronavirus nous permet de mesurer « la multiplicité des niveaux qui nous relient les uns aux autres, partout, ainsi que la complexité du monde que nous habitons, de ses logiques non seulement sociales, politiques, économiques, mais également interpersonnelles et psychiques ».

Contagions au pluriel donc, parce que, face à ce virus, c’est une autre contagion qui doit être espérée : celle qui passe par et dans les livres, la pensée, une réflexion sur ce monde comme il va (très mal) et le monde que nous devrions (pourrions) appeler de nos vœux et construire. La contagion est dès lors cet appel à la responsabilité de chacun, à un engagement, expliquant aussi la mise en ligne gratuite de ce livre le temps de l’épidémie, voulue par l’auteur, son éditeur, sa traductrice, Nathalie Bauer. À chacun de se saisir de ce texte, de le lire, de réfléchir, de penser ce moment terriblement angoissant mais aussi, peut-être (cela dépend de nous) porteur d’une prise de conscience. « Cette crise est en étroite relation avec le temps » : c’est la course contre la montre de la science et de la médecine pour trouver médicaments et vaccins, pour ralentir la mort annoncée des plus fragiles ; c’est la prise de contrôle du virus sur nos calendriers et emplois du temps ; c’est l’arrêt des économies mondiales. Une « force microscopique (…) a l’arrogance de prendre les décisions à notre place », elle nous enferme dans son « étau invisible » qui nous extraie de toute normalité. « Le temps de l’anomalie est venu. Nous devons apprendre à vivre dans cette anomalie, à trouver des raisons de l’accueillir qui ne soient pas uniquement la peur de mourir ». Les virus mutent et s’adaptent, ils reviennent sous des formes nouvelles : il est urgent de penser à un après.

© Christine Marcandier

Paolo Giordano est écrivain, il est aussi scientifique et docteur en physique. L’auteur turinois, révélé par La Solitude des nombres premiers (2008), explique que les calculs mathématiques ont toujours été son viatique à l’angoisse. Ils sont un instrument pour mesurer et comprendre, sortir la crise de son abstraction ou des noms qui lui ont été attribués, SARS-CoV-2 pour le virus, COVID-19 pour la maladie, « des noms fastidieux, impersonnels, dont le choix répond peut-être au désir d’en limiter l’impact émotif ». Dire la solitude justement dans laquelle nous sommes pris : celle de villes comme évidées, celle des malades dans les unités de soins intensifs, celle de nos assignations à résidence.

© Christine Marcandier

Contre la macabre et terrible litanie du nombre de contaminés et de morts — « cette étrange comptabilité (qui) tient lieu d’arrière-fond » à nos journées, il choisit la perspective pédagogique et éclairante du scientifique : il explique le patient zéro, le R-zéro (R0), la vitesse et le mode de contagion, les schémas sont simples et accessibles, appuyés sur des images claires pour expliciter la complexité sans la réduire : bille, robinet, trait de stylo. C’est notre « imaginaire » qu’il nous faut aussi changer : voir au-delà du présent, apprendre la prudence, ralentir, comprendre que « l’effet cumulatif de nos actions singulières sur la collectivité est différent de la somme des effets singuliers ». Nous sommes nombreux, « chacun de nos comportements a des conséquences globales abstraites et difficiles à concevoir. Dans la contagion, l’absence de solidarité est avant tout un manque d’imagination ».

Aucun homme n’est une île


est ce livre, dans sa manière de nous donner à voir donc à comprendre, en liant mathématiques et littérature, en nous permettant de changer d’imaginaire donc de récit, ce qui passe par un texte rhizomique, lui-même exponentiel depuis des fragments qui sont autant de manière de saisir et illustrer ce qui pourrait échapper. « Aucun homme n’est une île », Paolo Giordano le rappelle en citant John Donne — et l’on pourrait citer la suite du texte que cette formule qui a tendance à éclipser : « Chaque homme est partie du continent, partie du large. Si une parcelle de terre est emportée par les flots, c’est une perte égale à celle d’un promontoire. La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas. Il sonne pour toi ». Nos responsabilités doivent s’élargir, sortir de l’abstraction et de l’invisibilisation de l’altérité. Là est notre « défi », individuel comme collectif, un défi à l’échelle de l’humanité, alors qu’est mis en lumière, de manière terrible, combien les êtres humains sont « ultra-susceptibles » (d’être contaminés) « du fait de leurs conditions sociales et économiques », combien nos habitats, nos élevages intensifs, notre empreinte sur les écosystèmes permettent « un déchaînement meurtrier de causes et d’effets » : « les virus comptent parmi les nombreux réfugiés de la destruction environnementale ».

Tel est aussi le « défi » que relève à lui seul ce livre : donner à entendre et comprendre, mettre sous nos yeux ce que nous refusons de voir, sortir de nos confinements qui ne datent pas des quarantaines, dans un texte qui n’est jamais anxiogène mais toujours factuel et, de ce fait, porteur de perspectives élargies. « La contagion est une invitation à réfléchir » et en particulier au « paradoxe de notre époque : alors que la réalité devient de plus en plus complexe, nous devenons de plus en plus réfractaires à la complexité ».

© Christine Marcandier

Le texte de Paolo Giordano est situé, d’un point de vue temporel comme géographique : en Italie, « dans la contagion », au moment où le pays tout entier est secoué par une crise sans précédent, où le gouvernement italien n’a pas encore pris la décision du confinement de toute sa population. Il mêle réflexions biographiques et collectives, mathématiques et littéraires, économiques et environnementales. Contagions est un journal extime au contraire de tous ces textes de confinement publiés par certains qui ne prennent aucunement la mesure du monde et de l’Autre. Aujourd’hui plus de 175 pays sont touchés, les morts se comptent par dizaines de milliers, les contaminés par centaines de milliers. Il est impossible de mesurer, encore, l’après qu’un virus nous construit — ni quand cet après commencera.

© Christine Marcandier

Contre la passivité et la solitude qui nous menacent, Paolo Giordano publie un manifeste dont la force est dans son in-actualité : sa pertinence n’est pas liée au seul contexte, elle dépasse largement le moment. Et comme lui nous pouvons avoir peur, non pas seulement de tomber malade mais « de découvrir que l’échafaudage de la civilisation » que nous connaissons « est un château de cartes » ; avoir « peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle ».

Cet après, c’est à nous de le construire, non à un virus qui nous a « surpris impréparés et vierges, sans anticorps ni vaccins », qui nous impose son calendrier et son rythme. A nous de reprendre la main, de considérer la seule chose que ce virus a révélée — cela a été le terrain de sa propagation, à nous d’en faire une force et voir « que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels. Dans la contagion nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté ».

Paolo Giordano, Contagions (Nel Contagio), trad. de l’italien par Nathalie Bauer, éditions du Seuil, mars 2020, 64 p.

Le texte est en accès gratuit sur le site des éditions du Seuil, en suivant ce lien. Il sera vendu 9 € en librairies, dès réouverture de ces dernières.

L’auteur s’est engagé à reverser une partie de ses droits d’auteur à la l’urgence sanitaire et la recherche scientifique.