Samuel Beckett : That’s it ! Maylis Besserie (Le tiers temps)

Samuel Beckett (bandeau du livre Le tiers temps de Maylis Besserie)

à Maylis Besserie et paru tout récemment, Le Tiers Temps porte en bandeau le visage si caractéristique de Samuel Beckett. Visage sombre, ridé, buriné, séduisant aussi. Dans ce premier roman, Maylis Besserie va nous faire suivre en séquences plus ou moins courtes des sketches monologués correspondant aux derniers mois de la vie de Samuel Beckett, mois passés dans une maison de retraite sise dans le XIVe arrondissement de Paris. C’est bien là que Sam a fini ses jours et qu’il y a reçu des soins.

C’est là qu’il s’est remémoré passions, souffrances, joyeusetés et jouissances d’une vie entre Irlande dublinoise et Paris ou encore entre Roussillon en Provence et Ussy dans la Marne. Sites et épisodes y sont réels et peuvent provenir de la riche biographie que nous devons à Deirdre Bair (Samuel Beckett, Fayard, 1979) ; humeurs et méditations y sont davantage imaginées encore qu’elles passent toutes par le monologue qui porte l’écrivain au long du récit.

Mais, quoi qu’il en soit de la véracité des anecdotes ou des pensées, il faut accorder  à Maylis Besserie d’avoir su créer un climat Beckett ou, mieux encore, une émotion Beckett. Pour peu que nous ayons fréquenté littérairement le cher Sam, nous ne pouvons nous y tromper : il est bien là tout entier. Mais bien seul aussi désormais : son épouse Suzanne Deschevaux-Dumesnil s’est éteinte naguère ; James Joyce n’est plus de ce monde, ni Roger Blin qui osa mettre en scène En attendant Godot, non plus que Lucia, danseuse et fille de Joyce.

Maylis Besserie (photographie F. Mantovani/Gallimard)

Seul ou presque, Jérôme Lindon vient encore rendre visite au vieil homme et le trouve par exemple aux mains d’un coiffeur observant que l’écrivain a encore le poil dru. C’est à cette occasion comme à d’autres que qu’éditeur et auteur vident ensemble et sans piper mot une entière bouteille de whisky.

Caduc, se déplaçant avec peine, le vieux Beckett désormais retraité semble devenu l’un des personnages de ses drames et romans. Il se retrouve de la sorte au nombre de « tous ceux qui tombent », — et il tombe vraiment en dépit des conseils d’un kiné vigilant. On pourrait même dire qu’il rejoue Fin de partie parmi un personnel dévoué mais qui ne sait pas ou qui sait peu qu’il en est à soigner un prix Nobel de littérature, ce prix qu’en 1969 Lindon est allé recevoir pour son ami à Stockholm. Saluant son Godot, le dramaturge se souvient du cercle magnifique qui sut imposer la mise en scène à Paris de la pièce qui devint énorme succès mondial. Mais écoutons Beckett dressant un bilan à ce sujet dans son style haché : « Ce diable de Godot. Si Godot existe, je veux dire au théâtre. C’est par la grâce du seigneur Blin qui a remué ciel et terre. Blin, plus croyant que moi. Pas difficile. Il s’est donné tant de mal. Ils se sont tous donné tant de mal. Suzanne, Blin, l’Éditeur. Pour Sam l’esclavagiste. Le Pozzo en puissance. Celui qui attendait en se tournant les pouces. Qui attendait que d’autres tournent les pages. Suzanne les a distribuées. Des centaines de pages envoyées — bouteilles à la mer. Presque toutes échouées. Quelques-unes rescapées. Atterries par chance sur les genoux de l’Éditeur. » (p. 131)

À côté des souvenirs, le meilleur du livre est sans doute dans les échos de la vie en maison de retraite d’un vieux monsieur qu’un rien impatiente mais que maints détails amusent encore quand il peut exercer sur eux sa verve. Diable de Beckett donc tout comme diable de Godot.

Maylis Besserie lui doit beaucoup en ce qu’elle le recrée et le pastiche avec un réel talent. D’elle, on serait tenté de dire qu’elle invente un genre avec son Tiers Temps qui est une réussite. Un genre qui se confondrait avec les derniers jours d’un vieillard se survivant à lui-même et pas si mal en fin de compte. THAT’S IT !

Maylis Besserie, Le Tiers Temps, éditions Gallimard, février 2020, 184 p., 18 € (12 € 99 en ePub ou pdf) — Lire un extrait