C’est le premier dimanche d’automne. Nous sommes couchés dans une prairie en amont de Montricher. Au fond du tableau, le Mont-Blanc comme une boule de papier froissé et, à nos pieds, au bout des bois, la canopée de béton de la Fondation Michalski. Invités aux journées sur l’Écriture des lieux, nous avons eu le plaisir d’apprendre que Jean Hegland est en résidence à la Fondation.

Dans Un féminisme décolonial, Françoise Vergès développe un point de vue critique sur le féminisme pour en repenser les conditions de possibilité et les finalités. Il ne s’agit pas de nier la pertinence et la nécessité d’une pensée et d’une politique féministes mais de produire une nouvelle dynamique – et de nouvelles alliances – qui ne répéterait pas les impasses et points aveugles qui font du « féminisme civilisationnel » un nouveau moyen d’oppression.

Après l’Anthropocène des géologues, le Plantationocène de l’anthropologue Anna Tsing, le Chthulucène de la biologiste Donna Haraway, voici le Narratocène annoncé par l’écrivain Léo Henry. L’idée même d’un « Narratocène » est extrêmement séduisante et mystérieuse, comme une promesse de relire la crise actuelle à l’aune de la réalité humaine liée à sa capacité de créer des fictions, de se sauver par les récits, de se transformer par l’imaginaire – et quoi d’autre encore ?

Selon Guattari, une des caractéristiques de l’époque contemporaine est  que les situations écologiques, politiques, économiques, institutionnelles, psychiques, subjectives, technologiques, etc., sont connectées entre elles, chacune impliquant les autres et réagissant sur les autres. Ces situations incluent des conditions, des effets et problèmes ayant des implications qui résonnent immédiatement à l’échelle de la planète.

Nos sociétés se reconnaissent à une « accumulation de spectacles » ; nous vivons dans nos écrans comme des papillons dans l’hypnose des lampes ; et malgré cette inflation de productions imaginaires, malgré cette boulimie d’images et de fictions, « notre part de création personnelle est devenue moindre que celle d’une blanchisseuse du XIXe siècle » (Leroi-Gourhan, 1965).

« À quoi ça pourrait ressembler, un roman du XXIe siècle ? En quoi ça serait différent d’un roman du XIXe, par exemple ? », se demande Pierre Ducrozet dans la note d’intention qui accompagne L’Invention des corps, son dernier roman, couronné du Prix de Flore, qui paraît en poche chez Babel.

Diacritik inaugure une série d’entretiens explorant les nouvelles écologies du récit : que peut la littérature dans un monde en crise ?
Les éditions Wildproject célèbrent cette année leur dixième anniversaire : l’occasion de lancer cette série par un grand entretien avec leur fondateur, Baptiste Lanaspeze.

« Anthropocène », « Capitalocène », « Occidentalocène » : les mots sont multiples pour désigner une seule et même crise, celle que traverse notre monde, abîmé — abîmé parce qu’en mauvais état, abîmé parce qu’en plein effondrement, pour reprendre le titre d’un essai de Jared Diamond. États du lieu depuis l’arpentage mené dans le dernier numéro de la revue Critique, dirigé par Marielle Macé et Romain Noël.

« J’ai épinglé la carte — une carte en papier »

Quatorze lignes de mire (le titre original du livre, Sightlines), 14 récits au plus près de soi comme de la nature, tel est le Tour d’horizon que propose Kathleen Jamie, répondant au double programme des nouveaux récits écopoétiques : une manière renouvelée, ouverte, curieuse, patiente, d’observer le monde (ce qu’Anna Tsing nomme art of noticing), depuis l’apparent détail qui contient un univers ; un nouvel art du dialogue et de la conversation.

« L’antisémitisme est un épouillage. Se débarrasser des poux, c’est une question d’hygiène. Ce n’est pas une vision du monde. » Pas plus que l’antisémitisme n’était pour Heinrich Himmler une affaire de Weltanschauung, pas plus son discours de Kharkov n’était une métaphore. À Auschwitz et à Majdanck, les Juifs choisis pour l’exécution étaient entassés dans des chambres de désinfection anti-poux équipées de fausses douches et des employés du camp versaient des cristaux de Zyklon B – un insecticide développé pour l’éradication des poux dans les immeubles et sur les vêtements – à travers les trous du plafond. Dans cet étrange hiver trop doux que démange la fin du monde, le jour de la profanation du cimetière juif de Quazenheim, je lisais Insectopédie et cette histoire des Juifs allemands métamorphosés en poux par le Reichsführer SS, Circé prophylactique et myope à moustache en brosse-à-dents.

Prenez un tube de verre, une boîte de conserve ou un carton : placez-y des objets quotidiens, des messages, des photographies, des journaux, des livres, etc. Enterrez votre inventaire avec la mention « ne pas ouvrir avant 2957 » (ou n’importe quelle date dans un futur lointain). Vous aurez créé, comme Warhol et tant d’autres, l’une de ces Capsules de temps qu’inventorie Xavier Boissel dans son dernier livre, paru aux éditions Inculte.
Que nous disent ces time capsules de nos espoirs comme de nos peurs, de notre rapport au temps et à l’espace ? Autant de questions prolongées dans un grand entretien avec Xavier Boissel.

Quasi nubes, velut naves, sicut umbra…

Baudelaire aimait lui aussi ces vastes dilutions de nacre : « Les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages… » En haine ou dépit du beau idéal, il exilait ces beaux de l’air à l’entrée du Spleen de Paris et condamnait la poésie à ne plus se soucier du ciel. Il fallait désobnubiler – au sens propre, désennuager – les peintres de la vie moderne.

« Cet ouvrage est l’histoire d’une communauté », écrit Amy Goldstein en ouverture des Remerciements de son livre, Janesville. Une histoire américaine, qui vient de paraître aux éditions Bourgois dans une traduction d’Aurélie Tronchet. L’histoire d’une communauté qui tente de se relever et de se reconstruire après la fermeture de l’usine automobile qui faisait vivre ses habitants.

Premier roman nucléaire, La Centrale d’Elisabeth Filhol est un procès verbal dans tous les sens du terme : récit clinique comme aventure du verbe. De ces textes qui happent et hantent, d’une séduction étrange, tout autant romanesque que politique, sociale, de ces objets littéraires qui semblent des évidences, stylistiques, structurelles.