Yannick Haenel et Adrian Ghenie : la peinture contre-attaque

Adrian Ghenie (détail couverture du livre) © Adrian Ghenie / Actes Sud

 Amplifiant une prodigieuse passion déjà à l’œuvre dans La solitude Caravage paru l’an dernier chez Fayard, Yannick Haenel dévoile aujourd’hui Déchaîner la peinture aux éditions Actes Sud : un travail considérable sur l’œuvre du plasticien roumain contemporain Adrian Ghenie, né en 1977 et installé à Berlin.

Au moment où sort l’ouvrage, le monde est en train d’étouffer dans ses propres hurlements face à la menace du coronavirus dont l’urgence spectaculaire semble être une nouveauté de grande ampleur. Mais dès les premières pages, les visages en torsion et les aplats nerveux de Ghenie disent que nous sommes pourtant déjà dans l’onde d’un virus historique depuis très longtemps. Le propos de cet artiste considérable ? Un long cauchemar. « C’est l’extraordinaire pari d’Adrian Ghenie qui, avec une obstination qu’on n’attendait plus dans la peinture occidentale après les tentatives de Francis Bacon, de Willem de Kooning, de Gerard Richter ou d’Anselm Kiefer, trouve le courage de récapituler ce qu’il en est du cauchemar de l’Histoire, et invente une manière aussi puissante que radicale de s’en extirper pour refonder intégralement la peinture. »

Adrian Ghenie, The Collector 4 – 2009 – huile sur toile © Adrian Ghenie / Actes Sud

 

C’est déroutant mais vous avez bien lu et vous avez bien vu : il s’agit pour Ghenie de faire éclore une nouvelle fondation pour la peinture en plein milieu de l’énorme méiose d’un transhumanisme en gestation, d’une chirurgie esthétique aussi débridée que protéiforme et de croisements génétiques qui s’étendent sur la surface du globe. Tout à coup, on voit les formes du mal sur une toile : ils sont la trace d’un furieux carnage étendu dans le cours de l’histoire. Ghenie, que nous éclaire Haenel, montre Hermann Göring suicidé dans sa cellule, et sa propre version spectrale gonflée comme un ballon d’hélium sous le plafond. Hitler n’est jamais loin, Mengele rôde aussi, des loups fixent froidement, des saturations de couleur violine prennent à la gorge. Quel geste en réplique ?

« Adrian Ghenie crée la possibilité d’une opération qui relève de l’exorcisme : délivrer la peinture des gueules damnées qui la possèdent. (…) Peindre – oser peindre au 21ème siècle – consiste à désenvoûter un visible hypnotisé par la tournure maléfique du nihilisme. » Qu’est-ce que peindre, qu’est-ce qu’un peintre ? La double question se pose et Haenel ne cesse de préciser la réponse : « Peindre est un acte de voyance qui consiste à débusquer dans les débris du présent les pulvérisations occultes du passé. Une surface peinte dispose une trouée dans le visible par laquelle surgit une violence dont on n’a pas fini de mesurer l’impact. Chaque toile de Ghenie rouvre la boîte de l’Histoire. »

Voilà, un individu prend sur lui l’histoire complète de son art et aidé d’illuminations la pose sur la balance de son temps pour passer à l’action. Terrifiante révélation que la main d’un homme passé par l’enfer a peint ces tableaux, celle d’un historien d’un genre nouveau, armé de formes, de couleurs et qui n’hésite plus entre abstraction et figuration comme un artiste ou un critique feignant, l’affaire étant beaucoup plus importante. Cette « boîte de l’Histoire » à ouvrir, je la vois dans Twin Peaks de David Lynch, référence du peintre roumain.

« Il y a une histoire officielle, celle où les criminels ont la parole : elle n’est remplie que de dates, et d’une suite de massacres. Il est arrivé que cette histoire recoupe les « Temps modernes » : ainsi le récit glorieux de l’homme occidental devenant maître et possesseur de la nature, puis propriétaire du monde, s’est-il salement vicié, au point que la technique, en se pervertissant en industrie de la mort, s’est retournée contre son projet d’émancipation, révélant la courbure criminelle de l’Histoire moderne. »

Un peintre qui mériterait son nom se doit de montrer la trace de cette courbure. Dans son diagnostic aiguisé par la vision absolue de l’œuvre de Ghenie, Haenel et son extraordinaire concentration l’indiquent. Elle est ici, dans la figure de Darwin par exemple, prise comme avatar et mise en scène par Ghenie. Il faut imaginer pourquoi il se tient là. Peindre le naturaliste avec obsession n’a rien d’anodin, ce n’est pas un scientifique qui étudie pour faire avancer l’humanité dans son auto-compréhension. Il est bien plutôt une figure métaphysique solide pour le scientisme rayonnant.

Adrian Ghenie, Darwin and the Satyr – 2014 – huile sur toile © Adrian Ghenie / Actes Sud

Si au premier abord la peinture de Ghenie fait écho à celle de Bacon, c’est du côté de Van Gogh qu’elle est aimantée. Van Gogh en autoportrait inversé, Van Gogh en route vers Tarascon (sujet d’ailleurs travaillé par Bacon durant de longs mois), Van Gogh en semeur, Van Gogh mort. La grande peinture procède par grandes opérations. « Tous – Vincent Van Gogh avec ses soleils qui crèvent les yeux, avec sa solitude jaune et ses tournesols qui sont des volcans et foutent le feu au monde ; Francis Bacon qui distingue un trou à la place du visage et y fait se contorsionner l’univers avec un peu de bleu, de rose, d’orange ; Ghenie qui distingue ses collages à trouver la texture des mutations futures – , tous font exister enfin ce qui, du monde, existe mal, tous donnent des couleurs à ce ratage qu’est la Création et allument des visions qui, passant de l’un à l’autre, inventent une autre histoire du temps. »

Adrian Ghenie, Carnivorous Flowers – 2014 – Huile sur toile © Adrian Ghenie / Actes Sud

La virtuosité d’Haenel réside dans une clarté au centre de cette tempête picturale et dans l’authenticité d’une puissante pensée. On n’apprend rien de la vie de Ghenie dans « Déchaîner la peinture », et c’est tant mieux. On suit un écrivain total entre les lignes de sens violentes et foudroyantes des tableaux et grâce à lui l’histoire de la peinture se déploie naturellement jusque dans l’axe de l’ontologie : « Ce qui me déchire m’offre à l’unisson d’un univers qui ne cesse, en se fracturant, d’ouvrir un vide où j’existe. Le Dasein a ses aventures, elles naissent toutes d’un désabritement. » Lire Haenel, c’est à nouveau faire l’expérience éblouissante de l’envers du nihilisme. On est dans l’endroit du Dasein dont Heidegger ne cesse de montrer qu’il est justement projeté dans l’existence. La projection de la matière picturale correspond à la condition authentique de l’être-là et à sa position, dévalant dans l’univers : « Ce que Ghenie sent, ce qu’il pense, ce qu’il vit réellement, c’est ce qu’il peint. La peinture ne relève ni d’une opinion ni d’une idéologie : en se déchaînant, elle dit le déchaînement – elle n’est ni pour ni contre, la vérité du déchaînement, c’est lui-même. »

Adrian Ghenie, Self-Portrait with Horror Mask – 2016 – huile sur toile © Adrian Ghenie / Actes Sud

Yannick Haenel Adrian Ghenie, Déchaîner la peinture, Actes Sud, mars 2020. 224 p., 80 illustrations, 37 €