Siri Hustvedt : « L’avenir est une fiction indéfiniment ajournée » (Ghost Stories)

Siri Hustvedt et Paul Auster, photographie en couverture du livre © Gallimard

Siri Hustvedt nous confie, avec Ghost Stories, un livre du deuil, après la mort de Paul Auster en avril 2024, Paul Auster, son compagnon de vie et d’écriture durant quarante-trois ans. Comment demeurer vivante, comment écrire encore alors que le « Paul et moi » a disparu, qu’à la douleur de la femme s’ajoute le vertige de désormais écrire sans lui ? Ghost Stories est cette survie, un livre bouleversant, incandescent, une forme d’œuvre commune, qui poursuit un dialogue littéraire que la mort elle-même ne peut interrompre.

« Je suis vivante. Mon mari Paul Auster est mort. » L’ouverture de Ghost Stories est sans appel. Un fait, indépassable, une brèche dans le temps. L’autrice rappelle des faits, comme pour en prendre conscience avec l’écriture : le diagnostic d’un cancer du poumon en janvier 2023, après une première alerte en novembre 2022, des mois d’espoirs et désespoirs au rythme des traitements, la survie dans ce que Siri Hustvedt nommait canderland, la décision prise par Paul Auster de mourir dans leur maison de Brooklyn, dans leur lumineuse bibliothèque et non dans une anonyme chambre d’hôpital. Le poignant début de Ghost Stories détaille des faits connus de tous les admirateurs des deux grands écrivains états-uniens, tant, pour une part, la célébrité a pour conséquence que l’intimité s’expose. Parmi les colères de Siri Hustvedt, l’annonce de la mort de Paul Auster qui a échappé à la famille.

Si le début du livre est le récit du temps out of joint, « détraqué » de l’après, Ghost Stories devient rapidement un texte échappant aux genres, mêlant documents et récit, tissant la prose de l’autrice à celle de l’écrivain disparu — ses lettres à leur petit-fils Miles, qu’il n’aura pas eu le temps d’achever, dans lesquelles il avait entrepris de raconter l’histoire des ascendants de l’enfant. Siri Hustvedt dépose dans le livre, comme autant de testaments et archives littéraires, des strates de textes hétérogènes, son propre journal durant la maladie de Paul Auster, les mails mensuels qu’elle envoyait aux amis pour dire où l’homme aimé en était de sa maladie, leurs lettres d’amour au cours de leur histoire. Ghost Stories rassemble un pendant, un avant (leur rencontre, la vie commune, les grands drames traversés) et un après — comment il lui faut recomposer avec l’existence alors qu’elle est désormais seule, seule comme femme, mère et grand-mère, seule comme autrice, cherchant en Wittgenstein, Barthes et tant d’autres des réponses à ce vide incommensurable. Dire avant, pendant et après, mêler les genres de textes revient à refuser le chaos qu’est la disparition, faire retour, recomposer.

Livre de deuil, Ghost Stories règle aussi quelques comptes, avec ceux qui ne voulaient voir en elle que l’ombre de Paul. Siri Hustvedt affirme sa singularité, tout en revendiquant, en des pages admirables de rage, d’amour, de combat qu’elle est « une créature du « nous » que nous formions, de ce ET ». Les deux écrivains se lisaient et s’éditaient, ils dialoguaient, ils étaient eux-même surpris que leurs proses se répondent à ce point. Il était Bartleby, elle était la Princesse au petit pois, et cette ironie douce-amère est sans doute ce par quoi Siri Hustvedt (sur)vit, dans l’acceptation qu’un couple puisse avoir une fin puisque « nous mourrons tous ».

Ces quarante-trois ans de vie commune sont-ils d’ailleurs terminés ? Sans doute pas. L’odeur des cigarillos de Paul la poursuit encore dans leur maison, elle l’a senti, près d’elle, le jour même de son enterrement, revenant sublime. Il innerve sa prose, ses souvenirs, ce livre immense de pudeur intime, malgré ce qu’il expose. Puisqu’ils ont toujours « coïncidé », avec Ghost Stories, il s’agit « de prendre Paul avec moi tandis que je continue de vivre », de poursuivre sa mémoire en nous. Paul Auster est dans les mots de Siri Hustvedt, Paul en Siri. Il lui (et nous) est revenu.

Siri Hustvedt, Ghost Stories, traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Joly, Gallimard, « Hors-Fiction », 432 p., 24 €