Passages littéraires : rue Lucien-Leuwen, Stendhal, Genette

La rue Lucien Leuwen, dans le 20° arrondissement, est l’une des rares voies parisiennes à porter le nom d’un personnage de roman.  Promenade littéraire.

Il existe désormais une promenade Dora Bruder (dans le 18° arrondissement), inaugurée par Patrick Modiano le 1er juin 2015 et dans laquelle l’écrivain s’est promené avec Augustin Trapenard dans un récent numéro de 21 cm. Mais ces voies sont deux exceptions parisiennes.

L’ancien chemin de Charonne a reçu son nouveau toponyme par décret préfectoral du 2 février 1977, devenant rue Lucien-Leuwen. C’est une voie privée, ce qui est en adéquation totale avec la volonté de Stendhal de s’adresser à des happy few. Et si la rue s’ouvre au 3ter rue Stendhal, elle se termine en impasse, ce qui dit aussi quelque chose d’un roman, on le sait, demeuré inachevé comme des destinées des (anti-)héros de romans d’apprentissage du XIXe siècle.

Le personnage stendhalien est principalement lié à Nancy, il ne figure donc pas dans le Carnet d’adresses (2010) de Didier Blonde — « Chaque fois que je rencontre dans un roman l’adresse d’un personnage, troublé, j’hésite, suspends ma lecture, m’arrête. J’examine dans tous les sens cette carte de visite qui m’est présentée, l’air de rien, comme une invitation. L’auteur me fait signe, c’est là qu’il me donne rendez-vous, il faut que j’aille y voir » — ni, tout aussi logiquement dans son Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature (2010), invitation double à la promenade et à la lecture, l’écrivain se rendant « sur place », dans ces lieux réels où vivent des personnages fictifs.

C’est chez Gérard Genette, dans Bardadrac (2006) que l’on croise cette rue alors hapax, à l’entrée « Accueil ».
Genette, dans ce livre qui est tout autant une biographie intellectuel, qu’une théorie critique, une autobiographie ou un dictionnaire,  évoque sa naissance rue Pelleport et les quelques mois passés rue Orfila, séparée « des frondaisons du Père-Lachaise par une rue, un passage et une impasse Stendhal, et même une rue Lucien-Leuwen — exemple rare, peut-être unique, et dont j’ignore la date et les circonstances, d’une voie publique dédiée à un héros de fiction ; j’ai bien connu jadis un passage Bournisien, qui donnait dans la rue Vercingétorix, mais il a sombré depuis dans quelque sinistre « rénovation » et je doute que son héros éponyme ait été le maladroit confesseur d’Emma Bovary. La dédicace à Lucien serait, à mon avis, mieux à sa place à Nancy, sous des persiennes vert perroquet, mais on a sans doute jugé que le personnage serait heureux de voisiner avec son créateur — qui pourtant n’a sans doute jamais, de son vivant, traîné ses guêtres dans ces terrains alors plus que vagues, et qui depuis « repose » en personne, si l’on peut dire et sous l’épitaphe que l’on sait, au cimetière Montmartre. Pour faire bonne mesure, cette rue Leuwen est aujourd’hui fermée par une « Résidence Butte Stendhal » qui charge un peu ridiculement une barque commémorative aussi zélée qu’incongrue, même si je crois savoir que Louis Althusser vint un jour y finir une mourante vie ».

Gérard Genette, Bardadrac, Seuil, « Fiction & Cie », 2006, p. 12-13.