Gérard Genette (1930-2018) : Figure 1

Il est des hasards dont on récuserait bien l’objectivité, n’en déplaise à Breton. Comme d’être en train de parcourir l’entrée « Bienvenue » de Codicille, pour tout autre chose, et de même lire ces lignes : Gérard Genette évoque sa consécration par la critique le considérant désormais comme « écrivain  » au moment de la parution de Bardadrac : « Au moins aurai-je rencontré d’avance des fragments de ma future nécrologie, et, comme disait un jour, à peu près, Paul Valéry, respiré quelques volutes de ma future fumée ». Et là d’apprendre la mort de Genette, cette après-midi, à 87 ans.
« Horizon. funèbre » (Bardadrac).

Pour qui a appris à lire dans ses Figures, a débroussaillé Stendhal ou Flaubert à partir de ses textes, a cité Palimpsestes ou La Métalepse jusqu’à l’overdose, a souri chaque fois qu’elle rappelait à ses étudiants que Seuils est publié au Seuil, qui a toujours truffé ses phrases de « narratologie », « transtextualité  » et autres structures pensées par Genette, qui a voyagé en Cratylie et attendait fiévreusement chaque nouvel opus de son abécédaire autobiographique (Bardadrac, 2006 ; Codicille, 2009 ; Apostille, 2012 ; Épilogue, 2014 et Postscript, 2016), la nouvelle vaut coup de massue.
Avec Genette, c’est une génération critique qui finit de disparaître, les géants, Derrida, Barthes, Todorov. Avec lui, avec eux, la diction était fiction, la critique une forme de création. Lire deux pages de Barthes ou de Genette, c’est apprendre à penser, certes, c’est trouver un rythme, une respiration et une inspiration.

« J’ai un dictionnaire à part moi  » (épigraphe de Bardadrac)


Bardadrac
et Codicille sont des autobiographies par étoilement de concepts, chacun ouvrant à un souvenir, une anecdote, une relecture ; ils peuvent prendre l’allure d’un nouveau Dictionnaire des idées reçues (« Médialecte ») ou d’un perecquien Je me souviens (« Souvenances »). C’est le nappé par le fragment, ce « combat de la forme brève et de la forme longue  » qu’évoquait Barthes dans La Préparation du roman. Si tout biographème est une forme d' »anamnèse factice », c’est « celle que je prête à l’auteur que j’aime » (Barthes par Barthes).
Procédons ainsi, par un choix presque hasardeux (subjectivons ce hasard à la noire ironie) dans Bardadrac et Codicille. Ainsi, peut-être, échapperons-nous à la fumée, en respectant cette forme du fragment presque appelée par Gérard Genette :

Amour : « En amour, disait Balzac, il y en a toujours un qui souffre et un qui s’ennuie » (relisant Adolphe, il aurait plutôt dit : « une qui souffre… »). Je ne sais quel mauvais esprit répondait : « Vous devriez peut-être changer de position ».

Braguette : « C’est embêtant quand on commence à oublier de la fermer — Le plus embêtant (répond Valéry, toujours pratique), c’est quand on commence à oublier de l’ouvrir ».

Distraction : Je ne sais plus où retrouver ce vers de Raymond Queneau, qui va loin : Toujours l’instant fatal viendra pour nous distraire. Je me demande seulement en quel sens il faut prendre ici le verbe distraire. Peut-être simplement soustraire ».

Gaffe : C’est « tout un art » par ses effets, comme on le voit bien chez le Bloch de la Recherche, mais c’est d’abord un don de nature : on naît gaffeur, et on le reste quoi qu’on fasse. Il me semble que Gide, qui ne répugnait pas à l’autodérision, tient dans son Journal un registre amusé, sinon admiratif, de ses meilleures performances. Un de mes bons camarades, historien par ailleurs, se savait en possession de ce don et en jouait en virtuose. Cette disposition tient surtout, je crois, à une forme d’étourderie qui est le manque chronique d’attention à la situation présente. Je ne jouis pas de cette infirmité (qui ne va certes pas sans avantage, car l’ahuri se repose où l’attentif se fatigue), mais il peut arriver que le gaffeur d’occasion surpasse le professionnel : vers 1953, je rencontre un de mes anciens professeurs, et je prends poliment de ses nouvelles : « Bien mauvaises, répond-il, j’ai perdu ma femme ». Sous le coup de l’émotion, je ne trouve rien de mieux à dire que : « Non, sans rire ? »

Nonsense : Tout le monde sait que le mot anglais n’a pas d’équivalent dans notre pauvre langue. En revanche,il n’est pas toujours impossible d’y traduire un spécimen de ce genre si typique. Assez logiquement, c’est l’auteur de Logique du sens (mais dans L’Image-mouvement) qui me rappelle cette inégalable performance de Groucho Marx (dans Un jour aux courses) : il prend le pouls d’un quidam et, au bout d’un temps, murmure : « Ou bien cet homme est mort, ou bien ma montre s’est arrêtée ». La merveille de ce nonsense, c’est qu’il marche (si l’on peut dire) dans les deux sens : « Ou bien ma montre s’est arrêtée, ou bien cet homme est mort ». Je me vois incapable de choisir, faute de savoir laquelle des deux versions est la plus cruelle ».

Ultima : On trouve un grand nombre de mots de la fin recueillis dans le livre que leur consacra Claude Aveline ; mais je me fie au choix qu’y fait le même Vialatte, et j’y fais mon propre surchoix : rien au-dessus, pour l’attention à autrui, de ce gendarme « qui se pendit en laissant ce petit billet sur la table de la cuisine : ”Il reste un peu de soupe dans le placard, ne la jetez pas, elle est encore bonne” » ; ni, pour le sens du timing, cette sortie de Lope de Vega : « Maintenant, je peux bien l’avouer, le Dante m’a toujours ennuyé ». On mourrait volontiers pour moins que cela. Bientôt, je pourrai avouer que je n’ai jamais pu finir L’Homme dans qualités (…).

Zou : Dans le quasi-dialecte de ma mère, hérité, via la Croix-Rousse, de ses plus lointaines origines méridionales, « Zou ! », généralement précédé de « Allez », signifiait tantôt quelque chose comme « Allons-y », tantôt « Allez-y sans moi », tantôt « Allez voir ailleurs si j’y suis ». C’était sa façon de prendre congé de quelqu’un , ou de quelque chose, et tout compte fait ce n’est pas la plus mauvaise. J’y obtempère volontiers, et je l’applique ici même sans plus tarder, puisqu’il faut bien, de temps en temps, faire une fin.

Zut : Ce pourrait être mon dernier mot.

Lire ici l’hommage de Johan Faerber