Mathieu Lindon ne se souvient pas

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Dans le dictionnaire subjectif et irraisonné qu’est Bardadrac (Seuil, 2006, p. 275), Gérard Genette écrit à « Mémoire » que cette dernière a des « parties mates et des parties brillantes » ; « par ses angles morts, ses taches aveugles et ses trous noirs, elle est évidemment un filtre : trier, exclure, choisir, garder et jeter, transformer, interpoler, extrapoler, composent l’essentiel de sa fonction ».

Lister, en somme, penser/classer aurait dit Perec, non ce dont on se souvient mais ce qui échappe à la mémoire immédiate, ce qui se situe dans les angles morts, les taches aveugles et les trous noirs, se voit décentré. Tout ce qu’on ne peut dater ou dont on peine à retrouver l’origine.

Se dire, c’est sans doute explorer les lignes de fuite de la mémoire, ce que nos oublis disent de nous, ce que le futile révèle d’essentiel, l’accessoire de fondamental, les inconduites d’une ligne de vie. Tel est l’art poétique de l’extraordinaire Je ne me souviens pas de Mathieu Lindon qui vient de paraître chez P.O.L.

« Je ne me souviens pas de la différence entre ne pas se souvenir et ne plus se souvenir, il y eut pourtant un moment où elle me passionna. (…) Je ne me souviens pas que se souvenir et oublier ne sont que marginalement antonymes, un peu comme tout le monde et moi ne sont pas synonymes ». De toute façon, tout souvenir est récit et fiction. Mathieu Lindon prend le contrepied de Perec et Brainard, assume la part ludique et oulipienne du procédé mais sans l’effet de liste fragmentée et numérotée des Je me souviens et autres I remember.

Mathieu Lindon
Mathieu Lindon

Les Je ne me souviens pas — ce titre faussement singulier tant il va déployer un infini — de Mathieu Lindon sont des récits, de longueur variable, destinés à saisir un ineffable, à construire à partir de l’absence et de ce qui échappe mais se voit bien entendu cerné et cartographié. Ainsi s’édifie un portrait oblique, excentré — « parfois, je ne me souviens pas que je suis moi, que ce n’est pas forcément mon intérêt que ça se sache » — qui est paradoxalement moins un récit de soi qu’une affirmation par la négative et l’absence, une forme d’anti-Confessions qui n’exclut pourtant pas la corne de taureau chère à Leiris dans L’Age d’homme : il y a bien ici mise en danger, ce qui se confie sera de l’ordre de l’intime, de l’enfance, de la chair — de la peau au sexe, mais est-ce opposable ? —, avec retour parfois sur des épisodes déjà narrés dans En enfance (2009), comme la découverte de la masturbation. Mais si La Règle du jeu de Michel Leiris était un « faut-il tout dire ? », ici elle est un « peut-on tout dire ? »

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Beaucoup se dit aussi dans les blancs d’un « je ne me souviens pas » au « je ne me souviens pas » qui le suit, au sein de ces espaces vierges dans lesquels une mémoire (ou une anti-mémoire) se rassemble ou se perd, circule, ces blancs qui jouent de transitions souvent implicites, sont le lieu du « je ne sais pas » ou « je ne sais plus » avant que celui-ci trouve forme et expression. Mathieu Lindon l’écrivait en toute fin de En enfance, « les détails sont difficiles à prendre en compte parce qu’y manque la continuité, il a tendance à élever chacun au rang d’emblème, multipliant les contradictions si chaque instant est censé le représenter tout entier, ne sachant plus quoi penser, pensant encore ». Les blancs de Je ne me souviens pas seraient ce « ne sachant plus quoi penser, pensant encore », matérialisation (comme le négatif d’une photographie) d’une pensée en mouvement, refusant de se figer, jugeant stase et arrêt impossibles, poursuivant manques et apories provisoires, elles disent tant de soi…

1357794-gfParce que, oui, Mathieu Lindon en fait la preuve éclatante, on se dit dans ce que l’on ne sait plus, on trouve l’autre aussi, le lecteur, travaillé dans sa propre anamnèse. L’incipit du livre joue d’une ironie et d’une tension entre l’intime et le collectif, « je ne me souviens pas du vase de Soissons », référence au 366è Je me souviens de Perec. En creux, un « Et vous ? », question à l’œuvre tout au long du livre. Et depuis quand se souvient-on de ces grandes fables universelles, enseignées à l’école, racontées dans les familles, tissu de nos mémoires ? « Je ne me souviens pas », répond Lindon, ni de où (école ? famille ?) ni de quand. Le fait est là, il me construit, je le sais mais ne peux en dire l’origine et le récit. Ce sont ces paradoxes auxquels Mathieu Lindon se consacre, ces paradoxes de nos vies comme elles vont, insoupçonnables, dans un impensé :

« Je ne me souviens pas du temps qui passe, il me sort perpétuellement de l’esprit. Le vieillissement, je le constate mais je ne le sens pas prendre peu à peu ses aises. Je ne me souviens pas du temps comme légèreté, je ne l’identifie qu’en bloc : tout à coup, cela fait tellement d’années qu’Untel est mort, que j’étais jeune, que Mitterrand était réélu, que Killy raflait tout. Tellement d’années mais vingt ou trente ou quarante, quelle différence ? Je ne me souviens pas du temps au quotidien. Je n’ai pas les bons instruments pour le mesurer. Je ne le vois que comme une accumulation, sinon il échappe à mes radars. Je ne me souviens pas que je ne suis plus le même, j’en accepte seulement l’évidence ».

Ce Je ne me souviens pas pourrait tourner à l’exercice de style ou à la liste rhétorique, sorte de pré-texte à un étalage de (faux) (et/ou non) souvenirs ou d’une reconstruction artificielle de soi. C’est tout l’inverse : faire du « je ne me souviens pas » une cheville à la fois syntaxique et poétique est une manière de se repenser sinon de se réinventer, dans une temporalité insituable — ainsi ce passage sur le vieillissement des parents pour en vain tenter de comprendre son propre rapport au temps, qui semble un ante Ce qu’aimer veut dire (2011) alors que la dernière phrase du livre est un post Ce qu’aimer veut dire, « Les voix des chers disparus, je m’en souviens mais je ne les entends plus ».

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Mathieu Lindon n’est pas dans une Recherche du temps perdu (même s’il cite Proust et d’ailleurs Marcel comme paradigme de l’enfant couché) — « je ne me souviens pas de la première fois où j’ai compris que la mort était aussi mon destin à moi mais ces choses-là ne se comprennent pas, elles se vivent » —, il n’est pas dans les Confessions ni dans Les Mots, il ne construit pas de certitudes ou de systèmes mais se constitue de blancs et absences : « Je ne me souviens pas de mon visage ni de mon corps d’enfant, je ne pourrais pas m’identifier même avec des photos si je ne les avais vues au fur et à mesure de mon vieillissement ».

Tout vient dire une différence : un écart du monde (« il y a des jours où je ne me souviens pas que l’actualité continue même quand je ne m’y intéresse pas, où je ne me souviens que trop tard que c’est à la station d’avant que j’aurais dû descendre »), une singularité contre les normes sociales (« je voulais connaître l’amour comme dans les livres et les films, pas comme dans les familles »), une forme de solitude aussi (« Je ne me souviens pas de quand j’ai découvert que le monde n’était pas fait pour moi » ; « Je ne me souviens pas toujours de m’intéresser aux autres »), une différence revendiquée à l’égard des modèles littéraires, dans un contre-pied à la fois lucide, ironique et mélancolique. « Je ne me souviens pas, et j’en suis fier, que bien écrire est régi par des règles incontournables que je raffole de saloper ».

Je ne me souviens pas, ou la réticence

« Si la vie est une drogue, je garde mes distances avec le produit, je consomme avec modération. Entre la coupe et les lèvres, il y a de la place pour une réticence » : la réticence, ce n’est pas seulement hésiter à dire, comme dans l’emploi biaisé que nous faisons aujourd’hui de ce terme, vidé de son étymon.

Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey
Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey

La réticence c’est taire, faire silence. Et c’est dans cet espace paradoxal que le texte et l’écriture trouvent leur origine : « Je n’aimerais pas qu’on lise en moi à livre ouvert mais pas non plus qu’on n’y lise pas du tout (…). J’aime déguiser ma conversation, qu’il faille le vouloir pour comprendre ce que je dis vraiment. Ce n’est pas de l’hypocrisie mais un ciblage précis, les autres ont tous les éléments en main, on ne peut pas me tenir responsable de ce qu’ils en font. Je ne cherche pas à tromper mais à instruire, voici comme je suis, débrouillez-vous. Je ne me souviens pas de quand j’ai remarqué que les autres sont je serais si différent font la même chose ». Et en écho à ce passage sur l’hypocrisie, masque de la persona, celui sur le mensonge : « je ne me souviens pas des égards à avoir envers la vérité, que je ne dois pas l’énoncer, la dénoncer telle quelle, telle qu’elle m’apparaît ».

Peut-être ce Je ne me souviens pas est-il plus proche des Essais de Montaigne, de cette peinture de soi « tout entier, et tout nu », « moi-même la matière de mon livre », comme l’annonce l’Avis au lecteur, et finalement miroir d’encre et portrait intellectuel par strates temporelles et couches d’écriture, comme mise à l’essai de ses certitudes acquises, quête d’une identité à travers une représentation singulière (et aux accents universels) du monde. Je ne me souviens pas est n’est pas seulement le titre du livre de Mathieu Lindon ou cette anaphore qui rythme la prose, c’est un ethos, celui du paradoxe comme art de vivre et de pensée.

« Il y a beaucoup de livres dont je ne me souviens de rien, si ce n’est que je les ai lus » : ce ne sera pas le cas de ce Je ne me souviens pas, dont tout lecteur se souviendra, parce qu’il y reviendra, le relira et repartira, inlassablement, à sa découverte.

Mathieu Lindon, Je ne me souviens pas, éditions P.O.L.,160 p., 14 € 90 — Lire un extrait

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