Pierre Ducrozet : « On est dans une telle bascule de mondes qu’il faut nécessairement repenser la manière de raconter des histoires » (L’Invention des corps)

Pierre Ducrozet devant le Cube d'Aix-Marseille Université (et non celui des expérimentations transhumanistes de L'Invention des corps)

Comment écrire aujourd’hui, « à quoi ça pourrait ressembler, un roman du XXIe siècle ? En quoi ça serait différent d’un roman du XIXe, par exemple ? », se demandait Pierre Ducrozet dans la note d’intention qui accompagnait L’Invention des corps, son dernier roman : ce serait un récit rhizomique sans doute, « sans centre, fait de plis et de passages, de liens, d’hypertextes, qui dédoublerait le mouvement du monde contemporain ». « Internet comme sujet et comme forme » sera donc le centre irradiant des deux grands entretiens que nous a accordé Pierre Ducrozet.

Pierre Ducrozet, making of de l’entretien, avec une pile de Proust pour pied de caméra, faute de champ dans mon bureau…

Pierre Ducrozet était l’invité, le 14 juin dernier, du colloque Humanismes, anti-humanismes et littérature organisé par le Cielam à Aix-Marseille Université, pour évoquer son traitement romanesque du transhumanisme dans L’Invention des corps.

Ce sujet y est étroitement articulé aux écosystèmes numériques — les tycoons d’Internet sont aussi ceux qui financent des expérimentations biotechnologiques, à l’image de Sergueï Brin, Elon Musk, Mark Zuckerberg, personnages réels du livre aux côtés du fictionnel Parker Hayes (cependant très inspiré par Peter Thiel) ; Internet est ce réseau qui, « aussi impalpable qu’il paraisse, est de la pure matière ». C’est donc Internet comme « sujet » et « forme » qui est au centre d’un entretien vidéo enregistré le matin du colloque, dans le cadre du partenariat de Diacritik avec le Master Écopoétique et Création Aix-Marseille Université (labellisé A*Midex). Le second, dans le cadre du colloque « Humanismes, anti-humanismes et littérature », est centré sur le posthumanisme.

Pierre Ducrozet, juin 2019, Aix-en-Provence

« La base de toute l’idée, c’était le réseau », déclare Werner Fehrenbach à un journaliste venu l’interviewer sur l’invention d’Internet. Fehrenbach est alors considéré comme le grand gourou du Net, témoignage vivant de l’évolution du réseau de ses utopies de départ à une forme d’ultralibéralisme. Figure fictionnelle, croisement de multiples inspirations, Fehrenbach est un personnage rhizomique, en ce sens analogon du roman et de l’espace qu’il construit entre réel et fiction, démultiplication réticulaire du présent — c’est donc logiquement à lui qu’il revient de délivrer l’art poétique de L’invention des corps :

« L’art aussi, puisqu’on en parle, doit être rhizome », poursuit-il. « (…) c’est l’image qu’utilise le philosophe français Gilles Deleuze pour symboliser une structure qui se développe librement, qui ne fait ni monter ni descendre, le contraire d’un arbre, d’une pyramide ou de toutes les structures binaires qui nous infectent. Le rhizome est la figure la plus libre qui soit, qui fleurit et pousse selon son seul désir. Chaque point d’un rhizome communique avec n’importe quel autre. Le rhizome n’a évidemment pas de centre. Pas de système de pousse logique, ordonné, mais une efflorescence sauvage. Bref, nous n’avons fait, avec le réseau, que montrer la voie, en proposant ce modèle basé sur des lignes de fuite, des percées, des dynamiques libres et folles, mais maintenant c’est à l’art de suivre Internet, qui lui-même suit ce qu’il y a de mieux dans la nature, c’est-à-dire les végétaux et les plantes. Si j’écrivais un roman (…), je le construirai ainsi, en rhizome, en archipel, en figures libres, interconnexions, hypertextes, car cela devrait être le fondement du récit contemporain ».

De l’art poétique théorique à la genèse et l’écriture de L’Invention des corps, depuis Internet comme lieu poétique et espace politique, comment écrire en rhizome, quelle influence de Deleuze mais aussi de Borges, Bolaño ou DeLillo sur ce type de roman ? Comment mettre en récit l’immense révolution des représentations de notre présent, ce moment où « pour la première fois de l’histoire de l’humanité, la réalité et sa représentation ont coïncidé » ? Autant de questions abordées lors de deux entretiens avec Pierre Ducrozet et son Invention des corps, corps humains, corps textuel.

Pierre Ducrozet, L’Invention des corps (2017, Prix de Flore), Actes Sud Babel, mai 2019, 304 p., 8 € 80 — Lire un extrait en pdf

Lire ici la critique du livre.

Cet entretien a été réalisé le 14 juin 2019 dans le cadre du partenariat Diacritik/Master Écopoétique et Création Aix-Marseille Université.