Chernobyl : la peur à rebours

Depuis sa diffusion, Chernobyl, la mini-série de HBO signée Craig Mazin, avec Jared Harris, Emily Watson et Stellan Skarsgård dans les rôles principaux, a quitté le terrain de la critique pure pour celui du fact-checking et des sujets dérivés : nombre d’articles fleurissent ça et là, qui pour donner raison ou tort aux auteurs, qui pour apporter un éclairage scientifique, donner la vision russophile de la tragédie ou relater l’explosion du tourisme à la suite de la diffusion de la série… Retour en 1986, en Ukraine avec Chernobyl, série à l’esthétique fascinante, au manichéisme discutable mais à la puissance indéniable.

Que dire au fond de cette série coproduite par HBO et Sky Atlantic, qui revient en 5 épisodes sur l’événement le plus dramatique de l’histoire du nucléaire civil ? Qu’elle a déjà conquis le monde entier à peine diffusée ? Que sa réalisation et son esthétique brute tendent à en faire une des meilleures séries du moment ? Ce serait déjà aller aux effets avant de parler des causes. Arrivée sur les écrans le 6 mai dernier, Chernobyl a marqué d’emblée les esprits des spectateurs par son postulat audacieux : remonter le temps, reprendre la chronologie, tisser autrelent l’enchaînement des faits, montrer les conséquences immédiates, avant d’aller rechercher les causes et pointer les éventuels coupables.

Tout commence le 26 avril 1988 à Moscou, deux ans jour pour jour après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Dans un appartement sombre, un homme conclut l’enregistrement de ce que l’on pressent être une confession. Avec de multiples précautions, Valeri Legassov met la touche finale à son projet : informer le monde entier en disant ce qu’il n’a pu exprimer depuis ce terrible jour d’avril 1986, donner sa vision, bien différente de la version officielle, avant de se donner la mort au lendemain de l’anniversaire de l’explosion de la centrale de Prypiat.

En cinq épisodes, la création de Craig Mazin relate donc presque in extenso ce que l’on sait aujourd’hui des minutes, des heures, des mois qui précèdent et suivent la catastrophe. Avec de faux airs de docu-fiction, Chernobyl (la série) met en scène Tchernobyl (la catastrophe), Prypiat la ville martyr, ses habitants, les dirigeants de la centrale, les anonymes, les pompiers, mineurs, soldats sacrifiés… et l’exercice exégétique prend dès lors des allures de procès à charge du régime comme du système en place.

Réalisé et joué par des Américains, avec une vision forcément occidentalisée de la catastrophe (quand bien même l’héritage de Valeri Legassov plane sur l’ensemble), Chernobyl ne pourra jamais prétendre à une quelconque neutralité : là où The Americans faisaient parler les Russes dans leur langue maternelle, les Soviétiques de Chernobyl s’expriment dans un anglais à l’accent so british plutôt déroutant. En tête, Jared Harris, parfait dans son rôle de scientifique torturé par la nécessité de dire la vérité, dont l’accent d’Oxford n’est pas sans rappeler ses prestations guindées d’english man in New York dans Mad Men ou de roi George dans The Crown.

Dans les scènes où il s’agit de montrer le pouvoir, le règne des apparatchiks, la main-mise du parti et ses commandements iniques, la paranoïa née de l’omniprésence du KGB, Chernobyl déroule un anti-soviétisme quasi primaire. Que l’on pardonnera bien volontiers en se remémorant le contexte d’alors : nous sommes en 1986, la perestroïka initiée par Mikhaïl Gorbatchev est en marche et la Glasnost (transparence) n’est pas du goût de la Nomenklatura. Chernobyl s’attache d’ailleurs avec un certain brio à décrire ce règne de la peur instillé par la logique et la logistique de surveillance et de répression de la société civile. Le KGB, l’appareil d’État, le culte du silence et du secret sont présentés comme les origines du mal : Chernobyl est un réquisitoire contre ce régime qui sacrifie la sécurité, la santé sur l’autel du carriérisme politique, du productivisme, de la peur et de l’image. A trop vouloir contenter les hiérarchies successives, les hommes sont déresponsabilisés : pour ne pas se voir désavouer par le Parti, les techniciens, les ingénieurs, les directeurs font des choix lourds de conséquences et la gestion de la crise est en ce sens pointée comme il se doit.

Parfaitement interprété, largement documenté, Chernobyl refuse d’abord tout spectaculaire avant de tendre vers un final didactique à la tension extrême. Minute par minute, le témoignage ultime de Legassov permet de recomposer le fil des événements, de mettre enfin des images sur des suppositions, sur des intuitions, avant sa conclusion à la forme malheureusement déjà trop vue dans de nombreux biopics (dans American Crime Story ou Trust par exemple). Les derniers instants de la série sont en effet le moment où les show-runners justifient leur travail en revenant à la réalité, avec force cartouches et photos d’époque, sous-titres explicatifs et commentaires tirés des manuels d’histoire mais à l’orientation certaine.

Cependant la puissance de la série réside aussi et surtout dans ce qu’elle montre,  dans ce dont elle rend compte a posteriori, pour capter le spectateur et rejouer une peur que l’on ne mesurait pas (et pour cause). Pour ce faire, Chernobyl jouit d’une photographie, d’une lumière et d’une esthétique exceptionnelles : chaque plan et chaque séquence sont réalisés avec une précision et un parti-pris filmique qui touchent à la perfection. Les images de villes dépeuplées, de champs brûlés, les gros plans sur les mourants, les panoramiques sur la campagne ukrainienne, les huis-clos sont soignés, travaillés. La série alterne le frontal (jusqu’à l’insoutenable) et l’elliptique, elle reconstitue l’époque à l’aune d’images brutes, de désolation et de silence. Dès lors, dans un contemporain où depuis le 11 septembre tout est image, vidéo, et immédiateté, Chernobyl est-elle une série qui donne à voir ce que l’Histoire et les hommes pouvaient encore tenter de cacher ?

A l’heure de la remise en cause systématique de la moindre information (voire du passé), la fiction Chernobyl frappe fort, pour preuve avec la réaction russe : Ulcérée par la manière dont sont traitées les autorités dans Chernobyl, la Russie a réalisé sa propre série (actuellement en post-prod) sur la catastrophe nucléaire de 1986 : l’histoire d’un groupe d’officiers du KGB dont la mission est de démasquer un agent de la CIA impliqué dans une opération d’espionnage à Tchernobyl. Du pouvoir de la fiction à l’ère de la post-vérité…

Chernobyl, créé par Craig Mazin, avec Jared Harris, Emily Watson et Stellan Skarsgård dans les rôles principaux. Co-produit par HBO et Sky Atlantic. 5 épisodes disponibles en replay sur Canal Plus.