Comment écrire aujourd’hui, « à quoi ça pourrait ressembler, un roman du XXIe siècle ? En quoi ça serait différent d’un roman du XIXe, par exemple ? », se demandait Pierre Ducrozet dans la note d’intention qui accompagnait L’Invention des corps, son dernier roman : ce serait un récit rhizomique sans doute, « sans centre, fait de plis et de passages, de liens, d’hypertextes, qui dédoublerait le mouvement du monde contemporain ». « Internet comme sujet et comme forme » sera donc le centre irradiant des deux grands entretiens que nous a accordé Pierre Ducrozet.

L’affaire La Pérouse convoque un mystère historique : celui de la disparition en mer, au XVIIIe siècle, du comte de La Pérouse, ainsi que des navires qu’il commandait. Puisque cette disparition n’a pas été résolue, le livre d’Anne-James Chaton pose la question : comment faire un récit de ce qui ne peut avoir de récit? A partir de cette question, l’entretien qui suit abordent les thèmes de la référence historique et de la fiction, de la construction formelle et matérielle du livre, de son genre comme de ses effets.

Le très beau texte de Claire Tencin, Le silence dans la peau, enroule l’histoire de trois femmes, généalogie familiale sur trois générations échouées dans leur silence, le silence de la peau, le silence du désir, le silence de la mère : une mère aïeule qui doit se séparer de ses enfants pour jouir d’être une femme qui désire ; une mère qui doit renoncer au désir, qui déclare sa non jouissance de femme, une mère toute mère, infanticide et innocente ; une fille qui refuse la maternité, le devenir corps-mère, et qui par le récit fait advenir la mère avec la syntaxe du père moins le père.

Eric Baudelaire © Jean-Philippe Cazier

Du 6 au 18 septembre, le Centre Pompidou propose « Après », une exposition in progress d’Eric Baudelaire. Le projet de cette exposition trouve son origine dans les attentats qui en novembre 2015 ont frappé Paris et Saint-Denis. « Après » interroge moins ces attentats que ce qui se passe « après », en posant les questions : comment en parler ? comment en rendre compte ? comment s’en souvenir ?

Après Ce texte et autres textes (Al Dante, 2015), Jean-Philippe Cazier interroge la possibilité même de l’écriture dans L’La phrase. L’. Acteur de la dépossession, le titre L’La phrase. L’, en sa subversion du prononçable, en son bégaiement créateur, traduit une écriture par le milieu, sans début ni fin, et ouvre un questionnement sur les puissances nomades, disruptives de la langue.

Pierre Bergounioux (à gauche), Frédéric-Yves Jeannet (à droite) © Renaud Monfourny
Pierre Bergounioux (à gauche), Frédéric-Yves Jeannet (à droite) © Renaud Monfourny

Diacritik a le plaisir et l’honneur de publier cet entretien inédit entre deux écrivains, Frédéric-Yves Jeannet et Pierre Bergounioux, réalisé par mail entre Cuernavaca et Gif-sur Yvette, en janvier dernier.
Les deux auteurs correspondent, selon un mode que l’on pourrait penser « mineur », comme l’écrit Frédéric-Yves Jeannet, qui révèle pourtant « ce que l’écriture de création ne laisse pas soupçonner ».
Ces pages inédites sont destinées à paraître dans un livre dans les mois qui viennent.

Eric Chauvier
Eric Chauvier

Il y aura d’abord eu un événement. C’est ainsi que commence le récit d’Éric Chauvier, comme autrefois Anthropologie : une rupture de familiarité, le sentiment d’une dissonance, quelque chose qui heurte et frappe le confort ou la routine de la conscience. Et cet événement, c’est la violence d’une altercation – « lynchage » selon l’auteur – : trois adolescentes agressent un homme. Un type, devrait-on dire, un prototype même, celui du hipster, qui concentre en lui toutes les rancœurs de classe et qui excite la violence.

Laurent Mauvignier
Laurent Mauvignier

Après l’épique Autour du monde qui interrogeait en 14 voyages et autant d’histoires le tsunami de 2011, Laurent Mauvignier revient en cette rentrée 2016 avec sans doute l’un de ses plus beaux romans : Continuer. Racontant l’histoire de Sibylle cherchant à sauver son fils Samuel depuis un voyage à cheval au cœur du Kirghizistan, Mauvignier offre une puissante fable politique sur la France contemporaine jetée dans un temps troublé et déchiré de haines.
Diacritik a rencontré Laurent Mauvignier le temps d’un grand entretien pour évoquer avec lui ce roman qui s’impose déjà comme l’un des plus importants de l’année.

Erri de Luca

Trois livres d’Erri de Luca paraissent ce mois-ci chez Gallimard, comme la partition ou le feuilleté de l’ensemble de son œuvre : une pièce de théâtre, Le Dernier voyage de Sinbad ; un livre de correspondances avec le biologiste Paolo Sassone-Corsi, Le Cas du hasard ; et un recueil de courts récits, Le Plus et le moins, composant ce que l’écrivain nomme un « atlas », s’achevant sur trois poèmes.
Diacritik a rencontré Erri de Luca, pour un entretien vidéo en trois parties, dans lequel l’écrivain italien évoque Naples, l’écriture, sa haine de la notion d’identité, sa passion pour le récit oral et la littérature destinée, comme il l’écrivait dans Le Tort du soldat (2014) à « rétablir le nom des choses ».

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« Pourquoi vous… tu me racontes cette histoire ? » demande avec étonnement Caroline (Isabelle Carré) à l’exubérante et à peine connue Pattie (Karin Viard) qui vient de lui faire un second récit fort grivois et bien détaillé de l’une de ses nombreuses et ravissantes baisades. Et Pattie de répondre tout simplement : « Pour rien, je t’explique d’où vient le vin. ». Si on ne l’avait pas encore compris à ce stade du film, à savoir une quinzaine de minutes après le début, le moteur de 21 nuits avec Pattie est la parole.

Hanns Zischler
Hanns Zischler

Ruhla Uhren gehen nach wie vor

Dans son Visas d’un jour (Bourgois, 1994), Hanns Zischler cite cette publicité, dont la RDA avait le secret et qui par son sens à double détente pouvait aussi nourrir l’humour est-allemand : Les montres Ruhla marchent hier comme aujourd’hui ou Les montres Ruhla retardent autant qu’elles avancent. Par ailleurs, ce n’est même pas sûr qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie, car ladite publicité n’est pas documentée.

Capture d’écran 2016-02-22 à 09.29.56« Nous n’avions notre place nulle part, lui disait-il, aucun endroit sur terre ne voulait de nous » : cette phrase d’un Dernier refuge avant la nuit de Gwen Edelman (2002 dans sa traduction française) pourrait presque dire son second roman, Le train pour Varsovie qui vient de paraître chez Belfond : quarante ans après, deux survivants du ghetto de Varsovie reviennent sur les lieux qui ont vu leur vie basculer. Jascha et Lilka vivent désormais à Londres, lui est un écrivain célèbre, il a été invité à faire une lecture à Varsovie et Lilka a fini par le convaincre de s’y rendre, dans l’espoir qu’il leur soit possible de revenir en arrière et de mettre fin à une vie d’exil tout autant intérieur que géographique.

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Candide et Lubrique : les deux adjectifs qui forment le titre du dernier roman d’Adam Thirlwell ne sont pas seulement des qualificatifs ; ils ont pour fonction d’introduire à des catégories morales et esthétiques, non conciliables, deux possibles du roman ou d’un personnage en quelque sorte, deux routes a priori antithétiques qu’il s’agira pourtant de faire converger. Tout le récit est dans ce « et », l’entrave, voire l’aporie romanesque qu’il suppose et permet de dépasser.

© Anissa Michalon
© Anissa Michalon

Numéro d’écrou 362573 juxtapose une fiction d’Arno Bertina et des photographies d’Anissa Michalon. Le texte et les photos tournent autour d’un des personnages, Idriss, qui n’est pas qu’un personnage de fiction mais renvoie à une personne réelle. Idriss est originaire du Mali, immigré clandestin en France. Il est, comme on dit, un « sans-papiers ».