Xavier Boissel : « Interroger mon époque, celle d’un capitalisme tardif chaque jour plus destructeur » (Capsules de temps)

Prenez un tube de verre, une boîte de conserve ou un carton : placez-y des objets quotidiens, des messages, des photographies, des journaux, des livres, etc. Enterrez votre inventaire avec la mention « ne pas ouvrir avant 2957 » (ou n’importe quelle date dans un futur lointain). Vous aurez créé, comme Warhol et tant d’autres, l’une de ces Capsules de temps qu’inventorie Xavier Boissel dans son dernier livre, paru aux éditions Inculte.
Que nous disent ces time capsules de nos espoirs comme de nos peurs, de notre rapport au temps et à l’espace ? Autant de questions prolongées dans un grand entretien avec Xavier Boissel.

© Crypt of Civilization – Oglethorpe University

Une capsule de temps est l’archivage d’objets et artefacts jugés représentatifs d’une époque. Les gestes sont pluriels, inventaire, conservation et témoignage, selon des visées elles-mêmes aussi diverses que leurs auteurs, banales, historiques, artistiques. La plus célèbre est la « Crypte de la civilisation » qui a vu le jour à Atlanta le 28 mai 1940, conçue par Thornwell Jacobs, un pasteur fasciné par la découverte du tombeau de Toutânkhamon en 1922, voulant offrir à notre civilisation un pendant contemporain des tombeaux de l’Égypte ancienne. Une piscine est convertie en chambre forte contenant des microfiches (l’Iliade, l’Odyssée, la Bible, le Coran etc.), des extraits de films (dont la copie originale du script de Gone With The Wind), des photographies, des enregistrements sonores (Hitler, Staline, Mussolini, Roosevelt) et 800 objets quotidiens (une machine à écrire, une poupée de Donald Duck, du fil dentaire, une canette de Budweiser, etc.). La crypte scellée ne doit être ouverte que le 28 mai 8113… Un Autant en emporte le vent à vocation de Recherche du temps perdu.

Une capsule de temps est un ample déploiement en réseau, un agencement disjonctif : rassembler des objets à la fois banals et iconiques, afin de témoigner d’un présent pour le futur, un tombeau poétique, à la fois épitaphe et célébration… Si l’archivage peut sembler hétéroclite, il est cependant tout entier contenu dans un double pli, celui du banal à visée figurative (des objets et œuvres qui disent notre présent) comme celui du passé et de l’avenir, manière ambiguë et paradoxale de définir notre présent, déjà passé puisque destiné à devenir témoignage, dans un avenir non représentable. Le geste est ancien, il peut être rapproché des cryptes funéraires de Mésopotamie, Égypte ou Perse, il est celui de notre modernité, en témoigne « la formule time capsule (sur laquelle Apple a fait depuis une OPA pour désigner son périphérique de stockage de données) ». Les capsules de temps sont produites lors de « crises » (l’entre-deux-guerres, les décennies de la guerre froide, aujourd’hui…), elles sont une crise au sens étymologique du terme, un symptôme, une forme de jugement sur ce qui est, ce qui mérite d’être conservé et transmis.

L’essai de Xavier Boissel brasse documents et références, faisant de la forme même de son livre un objet qui se lit comme une capsule de temps. Le geste de Xavier Boissel est en effet mimétique de son objet d’étude : archiver des capsules de temps, les sérier en une saisie macro comme micro : trouver leur dénominateur commun et paradoxalement les déployer, faire de ces capsules de temps un paradigme bien plus large, nous permettant de lire des œuvres littéraires ou des lieux, donnant à lire nos bibliothèques, l’écriture ; un paradigme qui rassemble et concentre nos temps incertains, pris dans leurs contradictions, entre production d’hyperobjets et volonté de dématérialisation, conservation et fossilisation du vivant, soit le paradoxe même de notre « ère de la sauvegarde » puisque non seulement nos civilisations sont mortelles mais l’homme lui-même conscience de son obsolescence programmée.

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© The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc.
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© The Andy Warhol Foundation for the Visual Arts, Inc.

Les capsules de temps sont des concentrés d’imaginaire, pour ceux qui les enfouissent comme pour ceux qui les découvrent, pour ceux qui les créent comme ceux qui les commentent. Elles sont des fables au sens que leur donne Foucault dans L’Arrière-fable (1966), cité par Xavier Boissel, faire « fuser l’ardeur asymétrique de la chance, de l’invraisemblable hasard, de la déraison impatiente ». Il s’agit de saisir le temps, en une forme de memorabilia, qui est aussi une projection vers un futur tout aussi hypothétique et fictionnel, c’est la banalité d’une bouteille jetée à la mer et le « symptôme de temps catastrophés sinon catastrophiques ». Laisser une trace avant de disparaître, dire non pas qui nous sommes mais qui nous pensons être. Les capsules de temps sont une mémoire collective puissamment subjectivée, la figuration, concrète et matérielle, de tous nos paradoxes.

Tu places tes Capsules de temps sous le signe de deux exergues, l’une empruntée à Quignard soulignant que « l’Avant et l’après ne sont que des images caricaturales d’Arrive et Passe », l’autre à Brautigan qui questionne la peur de la catastrophe et substitue à l’idée de « fin du monde », celle d’un début, dans et par le livre.
Pourquoi ce double choix ? Est-ce une manière de souligner le paradoxe qui tisse ton livre depuis son sous-titre (« Vers une archéologie du futur »), son questionnement d’un présent indissociable de son avant et de sa vision de ce qui doit/va advenir ?

Avec ces deux épigraphes, deux filiations s’inscrivent au seuil de ce livre, l’une, française, qui montre mon attachement à la forme du fragment, dont je considère que Pascal Quignard en est l’un des derniers hérauts, l’autre, nord-américaine, qui résonne comme un contrepoint à cette tradition précieuse, et ce, de manière plus brute, plus « beat », peut-être…

Cette double exergue ramasse les enjeux de cet essai. Elle questionne d’abord, comme tu le soulignes, le présent. Le débat public, en France, est émaillé depuis quelques années par un certain nombre de motifs obsessionnels, que ce soit sur un versant conservateur comme sur un versant progressiste. Ainsi, l’antienne du « c’était mieux avant » ou celle de l’effondrement définitif ne cessent de revenir avec agacement à nos oreilles. Ces crispations, ces nœuds ressentimentaires font obstruction à ce que nous faisons dans le présent du vivant, à ce qui littéralement, hic et nunc, ad-vient. Refuser cette fausse alternative, de se laisser broyer par les mâchoires de cette tenaille revient à nous demander ce que nous faisons du présent, à nous interroger sur « ce qui arrive et passe » comme l’écrit Quignard.

Ce double choix entre en effet en résonance avec le sous-titre du livre, qui se veut être un clin d’œil amical et complice au philosophe Fredric Jameson, notamment au tome 1 de son essai consacré à l’utopie, Archéologies du futur. Que sont les capsules de temps, sinon les objets d’un futur fossilisé ? Certes, non dénués d’un coefficient de poésie, elles nous situent néanmoins après la fin du monde. C’est ici que la citation de Richard Brautigan vient contrebalancer le ton apocalyptique adopté par notre époque catastrophée et catastrophiste : elle prolonge le propos de Quignard, comme une résolution ironique et nous rappelle que tout s’inaugure et s’abolit dans le livre.
Aussi cette double exergue invite-t-elle le lecteur à lire ce livre, Capsules de temps, comme un tombeau, dans la double acception, littérale et poétique, du terme.

Je te sais un grand lecteur de Benjamin et il est difficile de ne pas voir dans ces capsules de temps une « monade » telle que Benjamin la définit, un objet dans lequel on retrouve « toutes les forces et tous les intérêts historiques à une échelle réduite », qui concentre « sa propre histoire antérieure et postérieure ». C’est même tout le propos explicite de ces capsules, rassemblant des archives pour le futur.
C’est ce qui t’a fasciné dans le phénomène ?

Oui, c’est exactement cela, ces objets en miniature concentrent par synecdoque non le temps historique, mais un temps discontinu, fractal. Les capsules de temps me fascinent parce que, comme les œuvres d’art pour Walter Benjamin, comme les crustacés qui sédimentent leur propre coquille, elles engendrent leur présent, leur passé et leur avenir… Trouver une capsule de temps, la desceller, c’est ouvrir une porte étroite où chaque instant du présent est associé au passé. La capsule de temps nous oblige à être matérialiste, elle nous oblige à arracher au temps des objets-monades où les idées se sont figées, cristallisées ; et, simultanément, ces objets du passé portent en eux le futur, ils sont saturés par les tensions du futur. Oui, ces objets me fascinent car ils court-circuitent toutes les zones de temporalité.

Pourrais-tu nous dire quelques mots du paradoxe de ces capsules de temps, leur « temps disjoint », le fait qu’elles sont moins tournées vers le passé que vers le futur, ou qu’elle sont, plus précisément des « ruines du futur », un terme qu’emploie d’ailleurs Philippe Vasset dans Une vie en l’air — ce qui est assez fascinant alors que vous avez dû travailler à peu près au même moment à la genèse de vos livres ?

Je suis très sensible à ce rapprochement que tu effectues avec ce livre de Philippe Vasset, qui nous offre peut-être la clef de son œuvre : que représente en effet pour lui la rampe du monorail de Jean Bertin, sinon la matrice fantasmatique de tout ce qu’il a pu écrire ? Il en fait sa ruine, son monument intime, totémique… L’Aérotrain correspond à un moment historique français très précis, celui où la technocratie gaullo-pompidolienne, portée par ses ingénieurs, a cédé au vertige d’un certain futurisme. On sait ce qu’il en est advenu par la suite, le projet n’a finalement pas été retenu et ce qu’il en restait a été abandonné…

C’est cette déshérence qui permet toutes les projections, puisque cette ruine aura été pour Philippe, un « accélérateur de fiction », très proche de ce que lui comme moi nous aimons (la littérature de genre, principalement, de la science-fiction au polar) ; mais ce n’est pas une ruine du jadis et naguère, c’est plutôt une ruine du futur, dans la mesure où ce projet a dès sa conception avorté, c’est une ruine à rebours, pour reprendre la formule de Robert Smithson dans son texte célèbre, Un Tour des monuments de Passaic (1967). On peut s’emparer des capsules de temps exactement de la même manière dont Philippe s’est approprié ce monument, comme pour commettre une effraction du temps lui-même. Un passage du texte de Smithson résume assez bien cette idée — avec une inflexion toute benjaminienne —, que Philippe, je crois, ne renierait pas : « Je suis convaincu que le futur s’est égaré quelque part dans les décharges du passé non historique ; il est dans les journaux d’hier, dans les annonces naïves des films de science-fiction, dans le faux miroir de nos rêves mis au rebut. Le temps transforme les métaphores en choses et les entasse dans des chambres froides, ou les place sur les terrains de jeu célestes des banlieues ». Les capsules de temps comme la rampe de l’Aérotrain de Jean Bertin façonnent une bulle de temps suspendue, un temps immobile, comme celui que l’on retrouve dans nombre de romans de JG Ballard, un écrivain séminal, aussi bien pour Philippe que pour moi.

De quoi sont nés plus précisément la fascination pour ces capsules et donc ce livre ? D’un article, d’une œuvre d’art (Katie Paterson, On Karawa, Warhol…), de tout autre chose ?

En 2005, mon ami photographe Didier Vivien avait rodé sur la zone de Bure, un territoire retenu par l’État français pour l’enfouissement de déchets nucléaires. Il m’avait envoyé une série de photographies sur lesquelles on ne voyait pratiquement rien, hormis un paysage pastoral apaisé. L’année d’après, sur l’archipel du Svalbard en Norvège, précisément sur l’île du Spitzberg, débutaient les travaux d’une chambre forte souterraine destinée à conserver des graines de toutes les cultures vivrières de la planète et ainsi de préserver la diversité génétique. Enfouir des déchets nucléaires, enfouir des semences, dans les deux cas, il s’agissait de prévenir la catastrophe. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser aux capsules temporelles. J’ai effectué quelques recherches et j’ai découvert que c’est surtout sur le territoire nord-américain qu’on trouvait des capsules de temps, qu’elles constituaient des objets non seulement très populaires mais aussi institutionnels, très présents dans l’art contemporain.

J’ai pendant quelques années accumulé une documentation importante sur le sujet. Entretemps, la réserve mondiale des semences du Svalbard a nourri mon imagination et j’en ai fait un roman, une dystopie végétale, Rivières de la nuit (2014) ; et Bure est devenue la ZAD que l’on connaît, que Didier Vivien a continué d’arpenter et de photographier inlassablement. Ce motif de l’enfouissement n’a pas cessé de me poursuivre, et même, de me hanter.

Ton livre brasse une masse absolument sidérante et fascinante de références. Tu commentes tout ce que l’on peut imaginer sur le sujet et au-delà. Comment as-tu arpenté cette cartographie des capsules de temps ? Le champ s’est étendu au fur et à mesure de tes recherches — ce que semble suggérer le dernier chapitre, avec la découverte d’une capsule contenant toutes les autres — ou avais-tu déjà une idée assez précise des objets que tu allais mobiliser ?

Je n’ai cessé d’archiver mes recherches pendant toutes ces années. Chaque fois que je découvrais une nouvelle capsule de temps, ou qu’un ami m’en signalait une, je glissais son descriptif dans un fichier sur le bureau de mon ordinateur. J’avais, dans un premier temps, tenté de classer ces capsules : celles qui relèvent de la volonté de témoigner sur son époque, celles qui visent à une sauvegarde du patrimoine et celles qui imaginent ce que sera le futur. Au fil du temps, j’ai trouvé que cette taxinomie était un peu absurde et l’approche thématique plutôt faible. Et puis, régulièrement, j’étais rattrapé aussi par ce que j’appelle des capsules temporelles « involontaires », par exemple, lors de ma visite de la réplique de la grotte Chauvet en Ardèche en 2016 ou, la même année, par la lecture d’un article de presse sur Camp Century, cette base militaire américaine datant de la guerre froide, remontée à la surface du Groenland sous l’effet de la fonte des glaces et du réchauffement climatique (comme si la fiction de Rivières de la nuit avait été rejointe par la réalité). En somme, les objets se sont accumulés et le matériau s’est naturellement imposé à moi pour que j’en fasse un essai, selon une disposition qui ne serait pas taxinomique, mais pensée depuis un arc narratif très précis : tout le livre tend en effet vers Bure et les déchets nucléaires.

Xavier Boissel © Barbara Tajan

On connaît un peu la pratique « courante» de collecte d’objets considérés comme des archives, enterrés dans l’espoir d’être découverts ou dont la découverte est programmée, dans un futur plus ou moins proche ou la pratique artistique associée à ce geste. Mais tu montres aussi, avec force, combien ces capsules de temps peuvent définir une pratique littéraire (qui n’est ni totalement archivage ni véritablement collection), en commentant Paul Auster (la « capsule temporelle » d’Excursions dans la zone intérieure) et une page fondamentale d’Espèces d’espaces de Perec.
Est-ce que tu considères ces pratiques, articulant géographie intime et cartographie plus collective, comme un genre de récit à part entière qu’on pourrait justement dénommer capsule de temps ?

Je ne sais pas pas si l’objet en lui-même pourrait constituer un modèle générique, mais il condense de facto les problématiques du récit. Celles de soi, au premier chef, que l’on retrouve dans la tradition littéraire du biographique depuis l’Antiquité. D’une certaine manière, un journal intime, par exemple, est une capsule de temps… Les travaux de Paul Ricœur ont montré en quoi la narration entretenait un lien étroit avec l’identité. La narration de soi sans cesse renouvelée est une forme de conjuration contre le risque d’éparpillement du sujet. Elle permet d’inclure « le changement, la mutabilité, dans la cohésion d’une vie » (Temps et récit III, Seuil, 1985), de peindre un moi « ondoyant et divers », pour reprendre la formule de Montaigne.

On le voit très bien avec Paul Auster, même si sa capsule temporelle est involontaire et ne se présente pas sous la forme d’un journal, puisqu’il s’agit de lettres retrouvées, écrites à sa première compagne lorsqu’il avait une vingtaine d’années, dans les années soixante. Les mémoires, les journaux, les autobiographies et tout ce qui ressortit à l’épistolaire pourrait sous un certain angle être considérés comme des time capsules… Un site comme « Future me », qui permet de s’envoyer des e-mails dans le futur, a parfaitement compris ça, sur un mode plus proche du développement personnel…

Mais au-delà de l’écriture de soi, qui ne m’intéresse pas vraiment, j’ai surtout l’intuition que la capsule de temps, l’objet en lui-même, est susceptible d’impulser de nouvelles formes narratives et d’être aussi l’amorce de la fiction, tout simplement parce qu’elle est un objet fantasmatique, cerné par un halo de mystère et d’incertitude, aussi bien pour celui qui l’enfouit que pour celui qui l’excave. Au demeurant, je n’aurais pas la prétention de faire de ces formes un genre littéraire à part entière. Chacun est libre de projeter sur cet objet ce qui le fait rêver et de le traduire avec la forme qui lui convient.

Tu explicites par ailleurs combien ces capsules de temps sont le métonyme de tout livre, de toute bibliothèque, et par extension de l’écriture et de nos pratiques contemporaines de stockages dématérialisés, qui accentuent encore cette dimension mémorielle devenue hypermnésique… Je suggérais dans ma question précédente que les times capsules sont peut-être un genre littéraire, de fait c’est une forme de saisie bien plus large ?

Absolument. Par définition, l’écriture est une capsule de temps, dès son invention en fait : que sont d’autres les tablettes d’argile que l’on faisait cuire à Sumer, sinon des supports mémoriels ? Comme l’a bien montré André Leroi-Gourhan, la mémoire chez l’être humain est constituée par l’artefact… Alfred Lotka, un penseur que cite Bernard Stiegler, utilise pour décrire cette externalisation de la mémoire, le concept d’exosomatisation ; il explicite très bien en quoi elle a été décisive dans l’hominisation. Mais à l’ère du numérique, nous assistons à une prodigieuse extension matérielle de la mémoire ; avec le Big Data, nous sommes maintenant en mesure de transférer notre mémoire sur des machines, de nous en remettre uniquement à elles… On peut craindre que ces machines amenuisent nos capacités mnésiques et donc que l’hypermnésie tende vers l’amnésie. C’est le problème qui se pose avec ces capsules de temps dématérialisées… La time capsule est donc un objet très tentant pour la littérature, mais comme tu le suggères, avec l’avènement des techniques de stockage numérique, la saisie est bien plus large et cette hypertrophie pointe, en creux, notre caducité. C’est d’ailleurs sur cette dernière que cherche à se construire le délire transhumaniste, qui voit dans notre finitude une forme de déficience originelle.

Tu montres le lien consubstantiel, dans ces capsules de temps, entre réalité et fiction, passé et futur, fiction et non fiction. Leur hybridité est-elle fondamentale dans la fascination qu’elles exercent, dans le fait qu’elles sont de puissants moteurs de récits ?

Ce qui est passionnant avec la capsule de temps, c’est qu’elle abolit toutes les frontières, elle fonctionne comme une chambre d’écho… Elle superpose les couches temporelles, sédimente les récits, bouscule les seuils, fait vaciller les énoncés, partant, brouille les catégories de la perception et de l’entendement. Elle réintroduit une forme de continuum dans nos vies sages et compartimentées… En ce sens, elle est presque un objet métaleptique, au sens littéraire du terme, elle décloisonne nos existences. Elle est donc un vecteur de fantasme et même osons le mot, un objet romanesque à part entière. Toute capsule de temps est comme un signal qui nous arrive avec un certain retard, c’est un message qui nous vient du passé. C’est très excitant, cela enflamme l’imagination et c’est à l’évidence un embrayeur de fiction. On le voit bien par exemple dans le magnifique roman de Walter Miller Jr, Un Cantique pour Leibowitz.

Cette hybridation est également fondamentale dans ton livre qui tient du récit comme de l’installation — osons le rapprochement avec la notion d’agencement chez Deleuze. Je pense à sa forme et sa structure mais aussi au fait de puiser dans l’Histoire comme dans l’art contemporain ou la philosophie, en passant par la littérature et les séries télé, ou la manière d’insérer des passages plus personnels (le début du chapitre « Témoins du futur» ou de « La forêt de cristal ») dans un essai.
Cette hybridité était un des enjeux formels de ce livre, mimétique de son objet d’ailleurs ?

Tout à fait. C’est un livre très syncrétique, qui n’hésite pas à transgresser les clivages habituels… Cela dit, puisque tu cites Gilles Deleuze, je me permets de préciser que ce projet n’a rien à voir avec la « pop’ philosophie », telle que Deleuze a pu la définir dans les années soixante-dix et telle qu’elle a pu évoluer depuis. Ce livre évoque un objet « pop », c’est différent. Je ne voudrais pas qu’il y ait de malentendu. Ma démarche est plus proche en effet de la notion d’« agencement » que tu évoques, que Deleuze entend (si j’ai bien compris), dans un sens tout à la fois éthologique, linguistique et sociologique… Même si la capsule de temps ne recouvre guère ces disciplines, elle a requis à mes yeux un type d’écriture décalé, un « agencement » bien particulier : un style d’énonciation ou un type d’énoncés spécifiques, voire un mouvement de déterritorialisation, au sens disciplinaire du terme, c’est-à-dire, l’abandon d’un territoire de savoir vers un autre…

Cette hybridation était volontaire, dès le début du projet, c’est une méthode marquée en fait par les thèses de Francis Berthelot développées dans sa Bibliothèque de l’Entre-Mondes (Gallimard, 2005), cette idée à laquelle il s’attaque, que la littérature pourrait être séparée en deux continents bien distincts, avec d’un côté la « littérature générale », que les Anglo-Saxons appellent mainstream et de l’autre, les « littératures de l’imaginaire », souvent regroupées sous le label plus large de « science-fiction ». Berthelot fait le constat que ce clivage, très persistant en France où l’esprit de sérieux règne en maître, s’est même durci et élargi avec une autre opposition entre « littérature savante » et « littérature populaire ». C’est pour battre en brèche ce clivage absurde, pétri de clichés, que Berthelot a forgé le terme de « transfictions », pour caractériser des textes évoluant dans des zones où les deux continents se touchent, se pénètrent et interagissent, presque parfois sans le savoir…

J’ai de mon côté poussé cette logique à l’extrême, en excédant même cette problématique propre au champ littéraire, en convoquant aussi bien la philosophie que l’art contemporain ou, de manière plus marginale, des séries télévisées, ou encore des éléments plus personnels, en jouant, enfin, sur les lignes de démarcation entre fiction et non-fiction. J’aime expérimenter des régimes énonciatifs hétérogènes, explorer le disparate, dans la forme comme le fond, ce n’est pas pour rien qu’un objet aussi composite que la time capsule m’a intéressé… Je suis donc tout à fait d’accord pour parler d’écriture « mimétique ».

Ton livre entretient des rapports étroits avec ton œuvre antérieure, je pense en particulier à Rivières de la nuit et la conservation de plantes, de graines. Page 13, tu évoques une capsule de temps qui contient un Life magazine, un paquet de cigarettes Camel mais aussi « fait original (…) quelques graines et notamment plusieurs variétés de céréales» ; et quelques pages plus loin (p. 35), le recueil de Brautigan, Please plant this Book, enfin dans le chapitre « Zoodystopie» tu fais référence au Frozen Ark, large projet de sauvegarde d’échantillons d’ADN d’espèces en voie de disparition.
Tu as bien sûr joué de ce lien entre tes deux livres ?

Oui. Je l’ai dit plus haut, c’est ma découverte de l’arche des semences au Svalbard (et la zone de Bure) qui m’a poussé à faire ces recherches sur les capsules temporelles. Le lien est évident. Pendant un moment, j’avais envisagé de concevoir ce livre comme un entrelacs d’analyse et de fiction, une forme de « fiction théorique » dans la veine du Tel Quel des années soixante. J’avais même écrit un chapitre entier à partir de Camp Century, Alexandre Civico (mon éditeur) l’a lu, on en a discuté, mais cela ne « fonctionnait » pas… J’en suis donc resté à une forme plus classique. Mais rien ne dit que je n’expérimenterai pas un jour cette tentative d’hybridation.

Cela dit, je suis heureux que tu aies relevé ce motif de la graine, ces occurrences ne sont pas là par hasard. Elle renvoie à ma lecture de Semences, de Novalis, à cette analogie entre la semence et le fragment littéraire, qui contient en germe le reste, tout ce qui va advenir. La semence est la métaphore de la promesse. J’avais d’ailleurs mis une citation de Semences en exergue à Rivières de la nuit. Après la parution du livre, j’ai découvert que deux artistes contemporains, Magali Daniaux & Cédric Pigot, avaient exposé au printemps 2014 au Jeu de Paume un travail consacré au « bunker des glaces » du Svalbard, au titre deleuzien, « Devenir Graine » (voir leur simulation en 3 D du bunker ici). Je dois dire ma sidération face aux connexions de nos créations respectives.

Il est difficile aussi de ne pas imaginer un lien entre Capsules de temps, ce qu’elles supposent d’un imaginaire du réel, et Paris est un leurre. La réplique de Paris dans le livre de 2012 (réédité en poche Barnum en 2017) et celle de la grotte de Chauvet ici. L’articulation se joue ici autour de la notion de « simulacre» ?

Paris est un leurre lorgnait très clairement vers Borges et sa fable « De la rigueur de la science » dans son Histoire universelle de l’infamie. Il s’agissait, en projetant les plans du faux Paris de Jacopozzi sur le territoire lui-même, de jouer ironiquement sur l’hiatus entre le réel et sa représentation, de se perdre « dans les ruines de la carte », pour paraphraser le titre d’un livre d’Emmanuel Ruben que j’aime beaucoup. J’ai une certaine dilection pour les simulacres et les jeux de surface et la réplique d’un Paris à l’échelle 1/1 m’avait évidemment fasciné. Le lien avec la réplique de la grotte Chauvet est ténu, mais il existe. Tout le monde aurait voulu connaître l’émotion ressentie par les trois spéléologues qui ont découvert cette grotte à l’hiver 1994, qui ont été les premiers à découvrir ces lieux, près de 22 000 ans après leur obstruction. Pour autant, il ne faut pas bouder son plaisir et visiter cette réplique où rien n’a été laissé au hasard, de l’acoustique à l’hygrométrie en passant par la température, m’a fait très plaisir.

La perte de l’authenticité peut nous pousser à la mélancolie – c’est d’ailleurs mon inclination « naturelle » -, mais elle nous permet aussi de nous interroger sur l’effacement du principe d’équivalence entre le signe et le référent. C’est sur cette disparition — ce « désert du réel » —, que Baudrillard a édifié son économie politique. En poussant cette analogie avec le marxisme et l’analyse de la nature bifide de la marchandise, on voit bien que c’est le langage lui-même qui est occulté par le commerce indifférencié des signes, ou si l’on préfère par la valeur d’échange, c’est le jeu du langage lui-même qui est affecté. Mais cela n’empêche pas les phénomènes de « réversibilité » et d’« ab-réaction », comme le rappelait Baudrillard lui-même à la fin de sa vie face à un usage inflationnel de ses propres théories par certains intellectuels français. Il n’y a donc pas de logique mortifère dans cette « précession des simulacres », tout du moins c’est une supposition que je formule.

Il y a aussi un lien entre ton dernier opus et ton premier roman : La citation en épigraphe d’Autopsie des ombres, signée Hans Magnus Enzensberger — « seul le véritable sujet de l’Histoire crée une ombre. Il la projette sous forme de fiction collective » — aurait pu ouvrir celui-ci, non ?

Oui, même si ce roman parlait d’abord de l’Histoire elle-même, « avec sa grande hache » (Perec) et cette ombre qu’elle projetait renvoyait au refoulement du crime lui-même. C’était une manière de souligner qu’on ne peut parler de la guerre, de ses atrocités, que de manière oblique, en tournant autour de l’événement lui-même, dont nous ne gardons que des ombres, des fictions évanescentes… Capsules de temps s’intéresse davantage à des problématiques mémorielles, plutôt qu’historiques, à ce que Maurice Halbwachs appelait « la mémoire collective »… Cette citation aurait donc pu s’appliquer à cet objet, mais dans une sorte d’après-coup, même si j’aime bien sûr cette idée que les time capsules sont aussi « une fiction collective », une projection d’un groupe social à un moment T de l’Histoire…

Le recueil de Brautigan que j’évoquais plus haut est « organiquement lié à la terre» (je te cite), au fait qu’il « est temps de planter des livres» (vers extrait du poème liminaire de Brautigan). Ces capsules de temps que tu présentes, commentes et mets en perspective sont très liées à une pensée de la fin, de l’effondrement. Bruno Latour, Anna Tsing, Fredric Jameson évoquent tous la nécessité de nouveaux récits dans l’ère qui est la nôtre, qu’on la nomme anthropocène ou capitalocène.
Ma question sera double : ces capsules de temps te semblent-elles s’inscrire dans ces nouveaux récits ?
Et as-tu aussi cette perspective à l’esprit quand tu composes un roman post-apocalyptique du type des Rivières de la nuit ou celui-ci ? Parce qu’il me semble que ta manière d’interroger lieux et temps (les deux piliers du récit), de tisser fiction et non fiction, de mettre en perspective nos fictions collectives entre pleinement dans ce champ contemporain…

Les capsules de temps apparaissent dans des moments charnières de l’Histoire. L’historien William E. Jarvis note qu’elles atteignent un pic dans l’entre-deux guerres et durant la Guerre froide, cela n’est pas anodin, je crois. Enfouir une capsule de temps est un geste archéologique presque primitif, lié à la survie, à une forme de protention inquiète. Les capsules de temps dont je parle dans le livre, comme le Frozen Ark ou le disque dur 5D nanostructuré mis au point par les chercheurs de l’Université de Southampton ou encore l’arche des semences du Svalbard, s’inscrivent totalement dans ces nouveaux récits dont tu parles. Elles anticipent l’effondrement, parient sur la catastrophe, qu’elles ont intégrée. Elles se projettent déjà « sur les possibilités de vie dans les ruines du capitalisme », puisque tu évoques Anna Tsing ; non plus sur un temps, mais sur un « délai » pour parler comme Günther Anders. D’un côté, il y a donc tous ces scientifiques et ces penseurs qui situent — assez lucidement —, l’avenir dans l’horizon de la catastrophe et de la déréliction, et de l’autre, la classe dominante qui persévère, au mieux dans la dénégation, au pire dans le cynisme.

Avec Rivières de la nuit, j’ai voulu concentrer cette tension dans un récit croisé — topos même de la littérature de la science-fiction —, en imaginant un discours d’expertise qui aurait intégré ces deux schémas de pensée, par la voix d’un bureaucrate qui ferait de la catastrophe la marchandise ultime. Fiction et non-fiction, espace et temps sont ici pulvérisés par le récit lui-même. A rebours de la post-modernité et de « sa fin des grands récits », j’ai, opté pour un « grand récit de la fin » dans un certain épuisement de l’Histoire. Je n’ai fait qu’avoir recours à ce que Günther Anders appelait « l’exagération comme méthode » et m’inscrire dans l’héritage de la speculativ fiction de la revue New Worlds, avec des auteurs comme Brian Aldiss (que Robert Smithson aimait beaucoup) ou JG Ballard. C’est un récit à la fois dystopique et post-apocalyptique, mais il ne s’y passe pas grand chose, sinon qu’un affrontement de langages, un jeu du langage dont je parlais plus haut, qui se perd de jour en jour.

C’est ma contribution à l’écologie politique, dans la mesure où le langage est d’abord un découpage du monde et l’on voit bien comment le langage de l’économie politique découpe le monde aujourd’hui. Quant aux écologistes, ils devraient, je crois, davantage se préoccuper de leur manière de voir le monde, avant de céder à la délectation morose de l’aménagement « vert » du capitalisme. J’en arrive exactement à la même conclusion dans les derniers chapitres de Capsules de temps quand j’aborde la question des déchets nucléaires et de leur enfouissement, car avec eux eux, c’est aussi le langage que l’on enfouit. Ainsi donc, par des voies détournées que sont l’essai ou la fiction, j’en suis toujours à cette obsession d’interroger mon époque, celle d’un capitalisme tardif chaque jour plus destructeur, ou si l’on préfère, l’avènement du nihilisme passif.

Xavier Boissel © Barbara Tajan

Philippe Vasset, dans son dernier livre, parle à propos de l’aérotrain de phanérotopie, « néologisme qui désignerait un emplacement capable de transformer l’espace alentour », le rail de béton faisant apparaître ce que nous ne soupçonnons pas, changeant notre regard sur le lieu, nous (re)situant.
Tu cites quant à toi la nécessité de se situer « face au temps» dans notre présent crépusculaire, ce que, commentant On Kawara depuis Agamben, tu nommes un « moment d’éveil ». Les deux idées peuvent être articulées : les capsules de temps sont-elles, selon toi, des phanérotopies provoquant un « éveil », figurant notre situation dans le monde, nos « temps catastrophés, sinon catastrophiques » ?

J’ai été très ému par ce passage dans le livre de Philippe Vasset. Cette phrase et ce néologisme même concentrent à eux seuls la quintessence de la question phénoménologique, cette idée que le monde est un phénomène et non une totalité objective de choses « à portée de main »… Exister, c’est être situé, « être-là », mais aussi être inséré au temps lui-même… Je ne peux que faire mien ce passage du livre de Philippe : « Habiter, c’est trouver, dans l’espace, une zone de coïncidence avec son périmètre mental. Un lieu de commerce avec l’étendue, un point de relâche des lois de la géographie. Habiter, c’est entrer dans sa tête comme on pousse la grille d’un parc et découvrir, sous une végétation chahutée par des animaux en maraude, ses propres pensées statufiées, ses phrases gravées, au canif, dans le bois des bancs et ses souvenirs nageant, taches floues, sous la surface des étangs. C’est être étranger à soi-même, renoncer à l’intériorité, s’ouvrir au flux » (Une Vie en l’air, p.138). Habiter n’est pas vivre, c’est l’enjeu central de ce livre, magnifique, de bout en bout.

On Kawara

Le lien me paraît clair avec les capsules de temps et je suis ravi que tu l’ait fait. Ce qui me plaît par-dessus tout dans la time capsule, je l’ai dit, c’est qu’elle concentre en un raccourci fulgurant l’espace et le temps… Ce « moment d’éveil » qu’elle permet est capital… Chez On Kawara, cela prend une ampleur bouleversante, car pour lui la césure intime, tout à la fois originelle et inaugurale de son grand œuvre, a pour nom Hiroshima… A cet égard, les capsules de temps que j’évoque à la fin du livre avec l’enfouissement des déchets nucléaires nous renvoient à notre désastre, elles nous incitent à réfléchir à une nouvelle éthique de l’habiter, telle que par exemple la formule un philosophe comme Peter Solterdijk….

Quand j’écris que la capsule de temps nous situe « face au temps », je signifie surtout qu’elle permet de dépasser l’aporie du temps lui-même tel qu’Aristote a pu la circonscrire dans sa Physique : le présent pur n’existe pas, chaque instant chasse l’autre, contrairement à l’espace, où un point peut coexister avec un autre point… Le temps est ce qui efface le temps… Or c’est cette aporie que permet de dépasser la time capsule, car elle commet comme je l’ai dit une effraction, dans la mesure où elle noue en un lieu une complicité entre plusieurs instants actualisés.

Page 79, tu écris que nous sommes entrés « dans l’ère de la sauvegarde ». Tu rejoins Margaret Atwood qui dans un article au titre lumineux — « It’s not Climate Change — It’s Everything Change » (2015), écrivait qu’on est passé d’une culture de la production et consommation (« production and consumption ») à une culture de l’intendance (« culture of « stewardship » »). Les capsules de temps (« de la fin du temps », p. 87) seraient-elles le geste même de l’anthropocène, celui de paradoxalement retenir des fragments alors que tout tombe d’un seul bloc (ce que dit la racine latine du mot collapsologie que tu rappelles) ?

Je ne connais pas cet article que tu évoques, mais d’une part, j’aime bien Margaret Atwood et d’autre part je souscris pleinement à ce propos. Notre rapport au monde est aujourd’hui logistique, c’est une question d’intendance, elle a totalement raison. Oui, nous sommes rentrés dans « l’ère de la sauvegarde », car nous sommes résignés…

Tu évoques l’anthropocène, mais je pense que cette manière de voir est encore trop… anthropocentrée. Je ne suis pas scientifique, mais je me sens plus proche de la notion de « capitalocène » théorisée par Andreas Malm et en France par quelqu’un comme Armel Campagne ; même si les recherches récentes de la paléo-anthropologie ont interrogé la pertinence du passage de l’économie de prédation à l’économie de production, je ne pense pas que la destruction du monde provienne de l’espèce humaine en-soi, mais du mode de production capitaliste lui-même, de la dynamique du Capital. Une véritable politisation des enjeux écologiques devrait passer, je crois, par une critique impitoyable du capitalisme fossile.

Quant à la collapsologie en tant que science, elle me laisse sceptique : la seule solution qu’elle propose est d’assumer le mal du monde qui vient en s’en remettant à l’État… Elle n’évoque jamais les conditions qui permettent cette débâcle écologique, à savoir, le mode de production capitaliste lui-même. Tout cela exige une conversion du regard, je pense, et non une simple « herméneutique de la peur » directement héritée de Hans Jonas. Cet appel à conjurer l’effondrement, qui court depuis le rapport du Club de Rome (1972), ne peut que renforcer le pouvoir techno-scientifique, comme l’a démontré Bernard Charbonneau à longueur de pages. Il vaudrait mieux, je pense, se délivrer de la religion de la croissance ; comme l’écrivait André Gorz en 1974 dans la revue Le Sauvage, « Il vaut mieux tenter de définir, dès le départ, pour quoi on lutte et pas seulement contre quoi »… Voilà pourquoi je me sens beaucoup plus proche de l’écologie libertaire des années soixante-dix, celle de Charbonneau, de Gorz et de l’admirable Pierre Fournier que de celui des experts contemporains, dont, en lecteur de Marx, je me méfie un peu.

Maintenant, j’adhère totalement à ce que tu dis : les capsules de temps correspondent à un geste qui est celui du « malgré tout » ; cette ultime rétention de fragments essaimés dans la terre (on en revient toujours aux graines) est chevillée à une dialectique du désenchantement et du sauvetage. Toute capsule de temps est la promesse d’une survivance et c’est en partie ce qui fait sa beauté.

Xavier Boissel, Capsules de temps. Vers une archéologie du futur, éditions Inculte, janvier 2019, 154 p., 16 € 90