Géographie politique, géographie poétique : Exils, exodes, déplacements de Régine Robin à Emmanuel Ruben (Festival « Enjeux contemporains »)

Emmanuel Ruben

Tous les déplacements ne sont pas des métaphores mais des vies sacrifiées, perdues ou retrouvées à la faveur d’exils. Telle serait peut-être la loi secrète qui préside à un questionnement sur la cité qui pourrait privilégier ici la question des peuples manquant à eux-mêmes, des hommes perdus hors de leurs pays et des hommes en errance pour un monde autre qui décide de contrevenir à la tyrannie et de fuir à toute force l’oppression. Arrivée dans le pays autre, la langue glisse, elle devient la traduction oubliée d’un renouveau sinon d’une renaissance : le déplacement devient celui d’une écriture qui glisse vers un devenir œuvre où l’exil deviendra le lieu atopique d’un monde recommencé depuis une déchirure irréconciliée. Exils, exodes et déplacements se donnent comme les interrogations qui traverseront la seconde et riche demi-journée de ce vendredi ces 11e enjeux du Contemporain.

Car l’exil ouvre à une littérature déplacée, sciemment convoquée pour être le creux même de tout déplacement – non ce qui va jeter silence par les mots sur l’expérience mais la révéler à nu dans une forme qui fera du déplacement non une métaphore mais la venue à une œuvre souvent âpre. La vie est un roman, pourrait ainsi dire Linda Lê et Régine Robin qui vont ouvrir cette série de questionnements sur la migration d’une littérature l’autre. Mais peut-être à l’origine de cette migration, de cette littérature de l’entre-deux langues comme dirait Camille de Toledo qui place tout exilé dans la recherche d’une langue du passage. Telle semble être la vocation littéraire de Linda Lê qui déploie depuis une vingtaine d’années bientôt une œuvre caractérisée avec force par l’oraison funèbre d’un monde. Chaque personnage y est comme le mourant infini d’un pays qu’il a quitté, qui continue de vibrer en lui et dont il se tient pour l’exilé absolu. L’écriture passe entre chaque personnage comme un spectre de langue, comme si l’accent se donnait comme la langue fantôme et fantomale de l’exil impossible à rédimer et qui se donne sans fard comme le noyau poétique du récit. S’agissant de Régine Robin, ce n’est plus le Vietnam de Linda Lê qui se donne mais un Québec impossible depuis un Paris impossible. Comme en exil intérieur, la langue, française cette fois, se désappartient doublement sans avoir quitté la ville, et en faisant toujours partie de la même cité. L’écriture migrante que Robin déploie dévoile une parlure qui tend à l’univers, qui oublie le mal des langues comme parlure infernale pour trouver la ligne humaine des hommes dont le dénouement sera figuré par une cité retrouvée.

Mais l’exil est peut-être aussi européen, au cœur de la cité, si proche mais si lointaine. Deux autres écrivains vont déployer une géographie de la migrance, du tour et des détours qui, depuis la Bosnie ou la frontière toujours déplacée d’un homme à l’autre, aimante la figure de l’altérité au cœur de la mêmeté la plus résolue. Emmanuel Ruben et Jakuta Alikavazovic sont les écrivains de ce mouvement qui, depuis l’Europe, trame par les exils et les exodes de nouvelles frontières dans une Europe à la géographie de plus en plus perdue et vidée d’elle-même. C’est sous le signe notamment de la Guerre de Bosnie que se place le dernier roman de Jakuta Alikavazovic, L’Avancée de la nuit, qui raconte notamment l’histoire d’Amélia, exilé qui refuse de vivre sans sa mère, qui parle depuis une langue de l’exil et vit depuis le trou géographique et historique de sa propre existence. S’il fallait sauver une chose du 20e siècle, dit-elle, sans doute serait-ce sa peau. L’exil voudrait survivre à la vie même qui s’est dérobée. De la même manière, Emmanuel Ruben, géographe de formation, se fait lui-même le géographe des exils et des déplacements telluriques d’une Europe à l’autre comme s’il lui fallait observer à quel moment la géographie se désappartient et entre dans une défaisance qui laisse les hommes désœuvrés. L’Europe, jusqu’à Jérusalem notamment, se dessine dans une cartographie plus géopoétique que géopolitique. Du titre de l’un de ses ouvrages, Emmanuel Ruben décrit le monde depuis une post-géographie, celle que laisse apparaître les ruines de la carte.

Patrick Deville

Enfin, Patrick Deville et Patrick Chamoiseau viennent clore là encore provisoirement cet échange autour des exils. Deville est, on le sait, passionné depuis longtemps par les figures des exilés, des déplacés, de ceux qui ne parviennent pas à se tenir à leur place ou tout du moins celle que la société tente vainement de leur assigner. L’œuvre qu’il déploie est toujours celle d’un double voyage, en exil d’un monde, en exil de soi mais dans le souci de partir dans l’exploration de ces zones d’ombre, au cœur contrit de ces vies de déracinés.
Dans un souci comparable qui pourtant ouvre à une œuvre proprement différente, Patrick Chamoiseau dévoile l’œuvre des frères migrants. L’humanité se doit d’être une fratrie dont les frères glissent d’un exil à l’autre : la migrance passe d’un homme l’autre jusqu’à faire renaître les plus opprimés. Car Chamoiseau déplore la barbarie humaine. Il déplore combien Trump a ruiné l’humanité du monde mais il perçoit au cœur des migrants et par les migrants l’espoir jusque-là tu mais bientôt retrouvé d’une humanité peut-être sans limite. C’est ainsi qu’il en vient à dire notamment : « la mondialité, c’est cette part dans l’imaginaire qui dans l’instinct dénoue et ouvre à fond, qui dans l’instinct se relie à d’autres imaginaires, qui rallie, qui relaie et relate les sensibilités, la joie, la danse, la musique, l’amitié, la rencontre, et qui surgit des magnétismes de ces rencontres multi-trans-culturelles, orchestrées par le hasard, les accidents, la chance et les errances ».

Patrick Chamoiseau

Telles seront, parmi d’autres, les questions qui viendront se déployer au cœur de cette demi-journée consacrée à l’exode d’une littérature en marge d’un monde qui veut la rejeter.

Vendredi 26 janvier 2018 – Théâtre du Vieux-Colombier
EXILS, EXODES, DÉPLACEMENTS
13 h30 – 14 h15
 Linda Lê, Régine Robin
 avec Wolfgang Asholt
14 h15 – 15 h00 
Emmanuel Ruben, Jakuta Alikavazovic 
avec Alain Nicolas
15 h15 – 16 h00
 Patrick Deville
 avec Pierre Schoentjes
16 h00 – 16 h45
 Patrick Chamoiseau
 avec Jean-Marc Moura