Cinéma, cinémas : de Didier Blonde à Suzanne Doppelt (Festival « Enjeux contemporains 12 »)

Suzanne Doppelt

« Il fabrique des images sans caméra ni décor, des instantanés qui traversent l’air timidement, à l’allure d’un fantôme et à l’air d’un éclair », glisse Suzanne Doppelt au cœur de son somptueux Rien à cette magie comme en exergue aux riches rencontres de ces 12è Enjeux contemporain qui, en cette journée du 24 janvier à Nanterre, ouvrent à ces écrivains qui entendent imager la phrase. Comment l’image pénètre-t-elle la phrase ? Comment l’image innerve-t-elle une écriture qui décide ne pas seulement parler des images mais faire image depuis ce que les Arts lui ont donné à voir et à dire ? Animée ou fixe, en mouvement ou en ritournelle folle, comment la phrase imprime-t-elle l’image en elle, celle qui lui vient au bord des yeux depuis la peinture, le cinéma ou encore la télévision ?

Autant de questions qui seront abordées en cette matinée pour tenter d’apercevoir comme les Arts offrent à la littérature une matière qui se livre à son tour comme une manière d’être au visible. On pourra dès lors commencer à aborder ces questions de la pénétration réciproque du visible et du dicible en convoquant un premier échange entre deux figures contemporaines majeures de la liaison de l’œuvre à l’image : Stéphane Lambert et Suzanne Doppelt. De fait, du remarquable Adieu au paysage à Fraternelle mélancolie en passant par Avant Godot, Stéphane Lambert dessine une zone neuve de l’apparaître au Visible et au Dicible. Convoquant Monet, Rothko ou encore Caspar David Friedrich, Lambert fait de sa phrase le creuset sombre d’une création active où écrire et voir se mêle dans une phénoménologie de l’apparaître à la toile, à la phrase et à l’œil. L’image, dans son surgissement, disperse l’éclatement générique de ce qui relèverait de la biographie ou de l’essai pour faire de la pensée une ligne neuve capable de dire la création.

Aussi ténu et puissant, de Totem jusqu’à Vak Spectra, le territoire d’image de Suzanne Doppelt convoque à son tour l’image comme grande puissance de tremblement du poème. Écrire c’est entrer dans la grande et éprouvante fragilité de l’image. Oui, l’image est évanescente. Oui, l’image est une intime fragilité. Oui, l’image a pu apparaître mais depuis elle est l’inconstance du monde et des choses. La bulle de savon de Chardin dans Rien à cette magie, sans doute un des plus beaux livres de 2018, tente de se déposer dans chaque phrase devenue dispositif du sensible et d’un sensible en quête de sensualité.

Céline Minard

A ces premiers échanges feront écho ceux qui, délaissant la stricte image fixe comme terreau de visible, se donneront ceux qui convoqueront Céline Minard et Didier Blonde.
Les deux écrivains porteront, depuis leur amour du 7e art, leur conception de l’écriture qui vient se nourrir du cinéma. A commencer par Céline Minard. Ainsi, de R jusqu’à Faillir être flingué, la romancière est sans doute une véritable cinéfille : une romancière du cinéma dont l’écriture porte en son cœur le plus sombre l’idée même que le cinéma s’affirme comme l’image peut-être liminaire de notre monde.
Qu’il existe un toujours-déjà cinéma qui est aussi le toujours-déjà récit du monde et que, sans image mouvement ou sans image temps, le récit ne voit pas. Bacchantes qui vient de paraître dit encore, au risque du scénario, cette méthode du visible.

Tout autre est l’univers retiré et au bord de ne pas se dire de Didier Blonde qui, depuis bientôt trois décennies, trace, depuis le cinéma, une œuvre de la retenue du sensible, de son effleurement et de sa désapparition. Le cinéma ici ne regarde plus uniquement du côté du western ou de Jackie Chan mais de Billy Wilder, des fantômes de Sunset Boulevard, des figurants qui s’essaiment comme une armée taiseuse de limbes aux bords des mots.
C’est le Serge Daney de la mélancolie intense qui se donne à voir dans les phrases de Didier Blonde, notamment dans le splendide Figurant où le savoir porte la trace encyclopédique des salles obscures. L’impermanence de l’image cinématographique dit le mutisme de l’être de chacun.

Damien Manivel

Enfin, la matinée se clôt par un nouvel échange en compagnie d’Eugène Green et Damien Manivel, autour, à nouveau, du cinéma qui se tisse d’échos mythologiques. A commencer par Damien Manivel, jeune cinéaste, qui notamment dans Le Parc, son long-métrage, convoque autant de stases où ses jeunes personnages traversent et sont traversées à l’écran d’autres images, d’autres temps, d’autres figures comme celles des nymphes. Ce devenir mythologique, d’une image qui ne cesse d’advenir à soi par un constant mouvement emporte aussi l’écriture d’Eugène Green qui se transporte, comme la métaphore de l’œuvre à l’œuvre, d’un genre l’autre, de la scène à la salle, de la salle à l’écran, de l’écran à l’écrit. Baroque est le mot qui résonne ici immanquablement pour dire de l’image et de l’homme qui s’y montre la puissance de celle d’un Protée, à la fois cinéma et à la fois écriture.

Jeudi 24 janvier : Matinée « Imager les mots »
Nanterre Université, 200 avenue de la République.
Bâtiment B, « Grappin », Salle de conférence et des conseils.
10h00-10h15 : Dominique Viart
10h15-11h00 : Stéphane Lambert, Suzanne Doppelt avec Morgane Kieffer
11h00-11h45 : Céline Minard, Didier Blonde avec Laurent Demanze
12h00-12h45 : Eugène Green et Damien Manivel