« C’est un braquage ou un spectacle de cabaret ? » : Céline Minard, Bacchantes

Céline Minard

« Personne ne bouge » : l’incipit de Bacchantes, le dernier Céline Minard donne le la, celui d’un roman entre vrai/faux scénario de film de casse et jeu plus ou moins réussi avec les ficelles élimées du genre, dans la baie de Hong Kong, alors que s’annonce le typhon Shanshan, classé 10 sur l’échelle de Beaufort.

Là se trouve en effet la cave à vin la plus sécurisée du monde, avec ses grands crus jalousement protégés par un système high tech et installés dans d’anciens bunkers de l’armée anglaise, un blockhaus qui va rapidement montrer ses limites, alors qu’un typhon menace la ville. Trois braqueuses ont en effet investi ECWC, la cave aux 12 bunkers, clim multizone et surveillance 24/7 — de quoi pourtant attirer les collectionneurs du monde entier, « les bouteilles vieillissent mieux dans un environnement physique optimal. Physique et fiscal ».

Las, ce n’est pas le grand dîner sélect prévu par le propriétaire de la cave pour ses collectionneurs triés sur le volet, « un moment de totale sécurité chez lui, dans l’œil du cyclone, dans sa pupille », qui va se dérouler durant cette « Nuit du Typhon » mais une sorte de casse du siècle par trois pétroleuses, la Clown, la Brune et la Bombe, trois femmes un peu barrées qui jouent aux quilles avec les bouteilles, usent d’un rat supérieurement domestiqué pour déjouer le système de sécurité, portent perruques, réclament du make-up et boivent des coups.

Trois questions « tournent en boucle : qui, comment, pourquoi ? », qui sont celles de tout récit et resserrement contemporain du fameux QQOQCCP de Quintilien (Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando). Qui sont ces braqueuses ? Comment ont-elles pu mettre à mal la sécurité du lieu et entrer ? Pourquoi ? Les caméras du monde entier sont là, Ethan Coetzer, propriétaire du lieu aussi, ainsi qu’une équipe d’investigation et intervention menée par Jackie Thran. Et toujours ces trois questions. « Pour la brigade d’intervention, la plus importante est « comment ». Pour Jackie et le négociateur, c’est « qui ». Pour Ethan Coetzer, c’est « pourquoi ». Mais pour tous, elles sont intimement et différemment liées. Chacun pense à part soi qu’une seule réponse suffirait à résoudre la situation, mais aucun d’entre eux n’a le début d’une piste ».

Pas plus le lecteur. S’il est d’abord intrigué par le défi littéraire (un huis clos à la fois viticole et policier), l’inciting event (un braquage féminin, un typhon) et même la volonté de faire tenir un tel scénar en une courte centaine de pages, s’il sourit en notant que le propriétaire de la cave, « ancien ambassadeur sud-africain reconverti dans la gestion de la vitiviniculture », porte le nom d’un écrivain, le rat Illiad celui d’une épopée et Jackie Thran celui, à peine déguisé, d’une star du cinéma de genre, s’il comprend bien que ce court texte brasse références brillantes et clins d’œil malicieux, le lecteur finit par s’ennuyer ferme. Céline Minard a pour habitude de revisiter et décaler les genres, le western, la SF, le roman biographique, de chevalerie ou de survie, d’en faire de brillantissimes exercices de style, ici la parodie sérieuse de braquage tourne court, plus pesante qu’amusante, jamais féministe malgré (on suppose, n’est-ce pas le clin d’œil du titre à la pièce d’Euripide ?) son parti-pris de départ. Ce devait être un braquage sous forme d’épopée burlesque miniature, c’est un ratage.

« — Vous n’aimez pas le cinéma ? » demande un personnage à un autre. « — Au contraire, j’adore le cinéma. Mais en salle. Et je déteste le cirque si vous voulez savoir ».
Idem.

Céline Minard, Bacchantes, éd. Rivages, janvier 2019, 106 p., 13 € 50 — Lire un extrait