Dans la rhétorique mélenchonienne : pourquoi tant de haine ?

Capture d’écran France 2

Qu’il s’agisse d’une invective politicienne propre à faire se pâmer les militants de la France Insoumise ou d’une stratégie concertée et mûrement réfléchie de la part de l’ex-candidat à l’élection présidentielle, l’expression « parti médiatique » employée à tort et à travers par Jean-Luc Mélenchon ou Sophia Chikirou pose douloureusement la question du populisme érigé en pièce maîtresse de la com’ pol’, voire en ligne de conduite sinon idéologique, du moins et assez paradoxalement très médiatique…

Jean-Luc Mélenchon ne pourra plus jamais (mais le voudrait-il ?) critiquer ouvertement Donald Trump (pourtant aux antipodes du Che Guevara en vareuse). Car comment le leader de la FI pourrait-il désormais pointer les outrances du président des États-Unis quand ce dernier n’a comme seule défense que l’argument des « fake news » répétés à l’envi ? Un enregistrement audio dérangeant ? Fake news. Un début de soupçon de collusion ? Fake news. Un livre témoignage accablant ? Fake news. Ad lib. Traduit de notre côté de l’Atlantique, ça donne à peu de choses près ceci : l’affaire des comptes de campagne de la France Insoumise ? Un coup du parti médiatique. Trois phrases (de Laurent Wauquiez) volées dans une conférence ? Une attaque globale du parti médiatique. De son passage à L’Émission Politique de France 2, la presse ne retient que Jean-Luc Mélenchon tournant le dos à ses interlocutrices ? Le parti médiatique… Ad lib. également.

Le fameux « parti médiatique » n’a pas manqué de se pencher sur la rhétorique à l’œuvre et de saluer l’outrance verbale de Jean-Luc Mélenchon quand celui-ci justifie ses attaques contre la presse : sur La Depeche.fr, Lionel Laparade dissèque les « dessous d’une guerre » ; dans Le Monde, Abel Mestre parle d’une théorisation de la « guerre permanente » contre « le parti médiatique » ; dans L’Obs, Laurent Wauquiez aurait été victime d’une « commande de la hiérarchie » (i.e. la direction du parti médiatique) si l’on en croit JLM ; dans Le Parisien, Jean-Luc Mélenchon repart en guerre… Pour toute justification et pour Jean-Luc Mélenchon et ses porte-flingues, un tel combat et de telles attaques ne sont qu’un juste retour de bâton étant donné le « bashing » dont la France Insoumise a fait l’objet depuis plusieurs mois. Si la guerre n’est pas nouvelle, la violence de la séquence en revanche, l’est davantage. Et l’on se demande bien pourquoi. Pourquoi affecter une telle phraséologie si ce n’est pour au mieux marquer les esprits et tenter statistiquement de recueillir quelques soutiens séduits par ce discours anti-journalistes ou au pire pour révéler des fondamentaux liberticides ? Pourquoi, au moment où Le Média connaît des turbulences quelques semaines seulement après sa création, remettre une pièce dans le juke box de la provocation gratuite si elle n’est pas a priori désintéressée ?

Comme l’induit Abel Mestre dans son article, les attaques de Jean-Luc Mélenchon sont loin d’être improvisées et l’on aurait tort de le mésestimer – ce qui serait impoli – et de le sous-estimer – ce qui serait une erreur d’analyse – en croyant que ses sorties médiatiques et médiatisées ne sont pas calculées. Elles tiennent en une seule phrase : « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». En pratiquant de la sorte, Monsieur Mélenchon se place sur la même ligne que Marine Le Pen, François Fillon, Laurent Wauquiez (et tant d’autres professionnels du sophisme qui savent aussi bien tirer des conclusions erronées de prémices fausses que les marrons des feux qu’ils allument). En utilisant les mêmes artifices rhétoriques que ses ennemis, le leader de gôche (l’orthographe est mélenchonienne, NDLR), Jean-Luc Mélenchon ne fait que se placer non dans le cadre d’une « trumpisation » nouvelle de la politique mais bien dans le droit fil de pratiques centenaires qui ont toujours consisté à se chercher un ennemi commun pour mieux rassembler. Et tant pis pour les effets de bord, dommages collatéraux plus ou moins mineurs d’abord, mais vraies fractures sociétales ensuite. Fi des insultes et des allégations de pourriture jusqu’à la moelle de la « caste » médiatique, rappelez-vous les mots d’Aude Rossigneux en promo lors de la création de Le média :

Alors que l’on peut compter sur Jean-Luc Mélenchon pour une « éducation collective du grand nombre à la méfiance et à l’hostilité face aux médiacrates (…) approfondie et affinée » qui ne serait pas que mensonges et subjectivité.

A Monsieur Mélenchon qui se plaint de subir « six mois de bashing ininterrompu » ou à Laurent Wauquiez dont la défense pour ses propos devant des étudiants lyonnais est d’avoir été « piégé », on a envie de répondre qui est le plus blâmable ? Celui qui profère des ignominies ou celui qui les rapporte ? Rappelez-vous l’adage, quand il s’agit d’ordinaire de soutenir les lanceurs d’alertes quand la situation l’exige ou sert les ambitions politiciennes des uns et des autres : « ne tirez pas sur le messager ». Aujourd’hui, Wauquiez, Mélenchon, Le Pen n’ont de cesse de vouloir faire confondre la cible (l’information à adresser au plus grand nombre) et le médium (le journalisme dans le cas présent). Qui plus est en généralisant et en s’en prenant à la profession tout entière. La stratégie est là encore vieille comme le monde : montrer du doigt la lune en étant bien certain que les imbéciles regarderont le doigt.

S’il faut réfuter cette trumpisation (nos politiques hexagonaux n’ont pas attendu l’arrivée au pouvoir du président milliardaire pour enchaîner les arguments fallacieux, la langue de bois et les éléments de langage), il faut tout de même pointer à nouveau que lorsque Jean-Luc Mélenchon déclare la guerre aux médias, il fait exactement la même chose que Donald Trump qui utilise l’argument des « fake news » pour diviser son auditoire pour mieux régner. Quand Jean-Luc Mélenchon se victimise, il n’est pas loin de se présenter comme « diabolisé » par la « médiacratie ». Argumentaire qui a déjà été utilisé par ailleurs, suivez mon regard. A droite. Encore plus à droite. Et c’est un réel danger pour la liberté d’informer et la démocratie tout entière.

Le danger n’est pas ailleurs : après avoir fait siffler les médias et leurs représentants dans les meetings, après avoir appelé à la mise en place d’un « recours contre l’abus de pouvoir médiatique » (pas très éloigné de l’ordre des journalistes « qui pourra sanctionner les pratiques mauvaises » voulu par un conseiller régional FN), après avoir à de multiples reprises jeté le discrédit sur l’objectivité journalistique en présentant les « éditocrates » comme des « militants politiques honteux » et tandis que son ex-directrice de campagne a créé un média « insoumis », et « indépendant » (mais codirigé par Gérard Miller, soutien de JLM ; appuyé par Thomas Guénolé, politologue et essayiste, Coresponsable de l’école de la France insoumise qui déborde d’objectivité quand il écrit dans Marianne « oui, il y a bien un Mélenchon-bashing médiatique » et « ce que signifiait vraiment la conférence de la France Insoumise Faut-il dégager les médias ?« ), le député des Bouches-du-Rhône en arrive à désigner le service enquête de radio France comme « une équipe de bras cassés, une sorte de CIA médiatique vouée à propager les dénonciations ». Faisant plus que sous-entendre que la profession entière des journalistes est contre lui et qu’il est donc légitime d’appeler à la haïr. Disons-le tout net : appeler à la haine est insupportable, intolérable, indigne et irresponsable.

Cela étant, la haine de Monsieur Mélenchon est à géométrie variable, contentons nous de le citer à nouveau sur son blog (largement repris par les médias sus-cités) :

« La haine (…) est toujours une victoire de l’ennemi. »

et plus loin :

« La haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine. »

Tout et son contraire. Ce qui d’autant plus étonnant que Jean-Luc Mélenchon a été journaliste. Pour le paraphraser et lui retourner ses formules, en se mettant à la place de ceux qu’il vilipende : « c’est une des énigmes dont je n’ai pas la clef. Pourquoi nous hait-il à ce point ? Je veux dire jusqu’à ce niveau où des personnes (…) finissent par n’avoir aucune honte à tomber dans des méthodes dont ils savent qu’ils ne ressortiront pas eux-mêmes indemnes. »