27 mai 2026. Dôme de chaleur – personne n’y échappe, même si certains pensent que ça n’arrive qu’à eux. On fait avec, ou plutôt on ne fait rien, ou presque. Impossible d’écrire, sinon à l’aube. On lit tard le soir, fenêtres ouvertes, jusqu’à ce que le sommeil finisse par l’emporter. La ralentissement est général ; seule la musique garde le tempo. Quand il faut changer la face d’un vinyle, on se dit que vingt minutes viennent de passer. Et quand on n’a plus envie de se lever, on écoute les bruits de la maison.
30 mai. Un bref regard sur la pile des livres dont la lecture est achevée incite à composer un sommaire où, une fois encore, la poésie domine, même si on y trouve quelques récits. Mais lire est une chose, en parler une autre – surtout quand on n’a jamais bredouillé le moindre vers (quitte à lasser, il me semble nécessaire de rappeler à chaque reprise que nous sommes ici aux antipodes des « Poètes parlent aux Poètes »). Il nous faut maintenant repérer dans cette petite pile ce qui s’accorde, de manière plus ou moins expérimentale, avec ce qui est apprécié au Terrain vague : les éclairs dans la nuit, le bruit de la pluie sur les matières, l’impression de fraîcheur soleil levant, etc.

Lecture du jour : La Séparation, pièce de théâtre de Claude Simon, écrite en 1962, mise en scène par Nicole Kessel en 1963, vient de paraître en poche (Folio) dans une édition de Mireille Calle-Gruber (préface, annexes et dossier). Il s’agit d’une adaptation scénique de L’Herbe (Minuit, 1958) : « Deux couples de deux générations différentes se disputent et s’affrontent : les parents d’un côté, de l’autre le fils et sa femme. Après cinq ans de mariage, celle-ci s’apprête à rejoindre son amant. Tous attendent la mort de la tante, figure charismatique qui agonise dans une autre pièce. Au loin, passe et repasse un train. Crises de couple en miroir, règlements de comptes, mise à nu des frustrations et des hypocrisies… Sous les dehors du théâtre de Boulevard, c’est à un véritable huis clos familial que l’on assiste, aux accents crépusculaires et à la profondeur métaphysique. » Le plus important, c’est le mot « séparation », qui désigne aussi le fait matériel que la scène est « partagée en son milieu par une cloison qui sépare deux cabinets de toilette très vastes comme il en existe dans les vieilles maisons. » Après en avoir vu une représentation au Théâtre de Lutèce, Roland Barthes a écrit à Claude Simon (un mardi de mars 1963) : « Il faut absolument que je vous dise combien j’ai aimé votre pièce vue hier soir. Je ne sais absolument pas ce que vous avez pu entendre à son sujet, mais pour moi, depuis que j’ai pratiquement abandonné le théâtre, c’est la première soirée où j’ai retrouvé une respiration de tout moi-même à entendre un texte si parfaitement “texte” et pourtant si au-delà des mots. » Dans un entretien avec Claude Sarraute (Le Monde, 12 mars 1962), Claude Simon affirme qu’au fond, il lui serait plus « naturel » de devenir réalisateur de cinéma (il avoue, dans ses notes préparatoires qu’il « ne connaît pas grand-chose, sinon rien, au théâtre », même s’il lui « a semblé intéressant de mettre dans la forme théâtre, ce [qu’il avait] essayé de faire dans la forme roman ») : « Ma façon de voir les choses est tellement peu intellectuelle, tellement visuelle, tellement sensorielle, qu’elle devrait trouver immédiatement son équivalence en images. Si je tournais un film d’après L’Herbe, on n’y parlerait pour ainsi dire pas. Les dialogues tiendraient en trois pages. » Et Claude Sarraute d’ajouter : « Gros avantage sur le théâtre. »
31 mai. Recharger ses batteries. Reparcourir un à un les livres retenus. Constater que rien n’y a été noté en cours de lecture, ni marqué d’un signet. Faire un effort de mémoire – et prendre le temps de relire. Retrouver enfin un peu de vrai silence.
Même jour, 20h. L’Aurore de Murnau : re/vision cinématographique du soir. Dans les minutes qui suivent le dernier plan de ce film d’une beauté inaltérable, tout paraît de peu d’importance. Mais, un peu de fraîcheur tombant avec la nuit, et comme il faut bien combattre l’insomnie, retour au papier : Chagrins (Éditions de Minuit), un des onze livres publiés simultanément par Infernus Iohannes (aka Volodine). « Le bruit du ressac, qui m’avait bercée pendant la dernière heure, mais, en même temps, qui m’avait empêchée de dormir, tout à coup s’arrêta. La nuit était épaisse dans ce que nous appelons l’étroite chambre et parfois la cellule. Je quittai le lit et poussai les volets qui barricadaient la fenêtre. Une ouverture sans vitre, comme partout dans cette région du monde, où la chaleur est constante et les pluies rarissimes. »

1er juin. Découvrant Flip box de Suzanne Doppelt chez P.O.L, me frappe instantanément sa similitude, sur le plan physique, avec les précédents – du moins avec la plupart de ceux placés bien en vue dans ma bibliothèque (Lady Suzie, Vak Spectra, Meta donna, Et tout soudain en rien) : même format 12,5 X 16,5 cm ; même pagination : cinq cahiers cousus de seize pages non numérotées ; même manière de ne pas justifier le texte à droite ; et mêmes tensions singulières entre texte et image, qui n’ont aucun équivalent. Ce sont des ouvrages très beaux qu’on a plaisir à tenir en main et qu’on lit lentement. Comme cette fois, il n’y a peu d’indications : « Lucinda danse à deux pieds du sol, Gradiva marche sur la poussière antique et les images voyagent de chambre en chambre comme en ténèbres. C’est une affaire de mouvement sans parole et sans histoire », on va faire un tour sur la page des éditions : « Le point de départ de ce livre est la pièce de Lucinda Childs Danse (1979 [musique Philip Glass, dispositif filmique Sol LeWitt]) […] Un véritable vertige […] les danseurs passent comme les images dans une chambre noire, des présences fantômes, un battement entre apparition et disparition, Dance est un vrai carrousel. Qui a suggéré une échappée vers le récit de Jensen, Gradiva. » Ayant assisté aux représentations de Danse au Théâtre de la ville en 2014, et ayant lu Jensen, via Freud, je me trouve en territoire familier – quoique…
En réalité, on se retrouve chez Suzanne Doppelt, donc en territoire singulier, avec lequel on peut être en affinité, sans pour autant savoir l’exprimer avec le minimum de clarté nécessaire. « Ce livre s’articule donc autour de trois pôles, la chorégraphie de Lucinda Childs dont on a tiré des fils comme elle tire des lignes, Gradiva, le texte de Jansen, et la camera oscura dont se servaient les peintres de la renaissance. Mais en réalité il n’y a qu’un lieu, celui où tout passe, s’échange, se répond, une chambre d’écho dans laquelle les trois voix forment une ritournelle. »
Je viens de recopier une partie du texte de présentation, que j’imagine être de l’autrice, même s’il n’est pas signé, car il est toujours préférable de citer que de paraphraser. Et maintenant, il faut tailler dans le texte : en extraire au moins une page qui se passe de commentaire (on préférait en faire de la radio, donc du son, de la musique, des silences – mais ne réactivons pas la machine à regrets…)
« LA LANGUE MUETTE DES FANTÔMES quand ils
reviennent dans les pieds de table au croisement
des carrefours au milieu des images tout près d’un
vestige vers midi l’heure sans ombre ou n’importe
quand un mannequin très fluide imitant ses traits
la dernière heure la robe à plis blanche tirant sur le
jaune devenu rouge avec le temps elle glisse le long
des lignes on la reconnaît à sa façon de marcher de
tenir sa langue une essence lumineuse elle refait
le lieu en toute discrétion »
Ou mieux encore, donner à lire – à voir – une double page :

notant simplement qu’il y a quelque chose de magique à opérer ce montage qui permet de saisir rapidement que tout se passe entre lire et voir, à condition d’opérer quelques changements de tempo, et ainsi provoquer diverses tensions entre image fixe et mouvement oculaire (suivant le cheminement des mots), reprenant ce parcours autant de fois qu’il le faudra, sidéré par ce mix de clarté superbe et d’obscurité souveraine qui fait qu’on s’égare volontiers, tout en n’étant jamais perdu… Se mettant dans la peau de qui ? De l’autrice, des danseurs, de Gradiva, du lecteur ou de la lectrice ? Pas de réponse : juste le sentiment que ça marche « à deux pieds du sol / sur la poussière antique » et que « chaque jour il faut crayonner ou danser fut-ce par la pensée », qui n’est pas la « morale de l’histoire », mais une indication pour survivre.

autotune d’Olivier Brossard – dans la même collection papier ivoire cahiers cousus de P.O.L, comme pour son livre précédent, Let (lequel n’était guère épais, alors que celui-ci dépasse les deux cents pages) – n’est pas plus simple à commenter que Flip box, ce dont on ne se plaindra pas. L’auteur affirme, avec un sourire qu’on partage volontiers, qu’il écrit contre l’idée de pourvoir résumer de manière simple le livre qu’il propose à qui voudra bien en faire une traversée, y compris sans mot dire : sans compte « à rendre ». Il convient juste de manifester un indice de plaisir en échange, ce qui ne nous empêche pas de déposer telle ou telle remarque amusée. Exemple : au moment de rendre compte de ma lecture de Let, fin mai 2024, j’avais noté : ce livre « d’Olivier Brossard tombe dans la surface d’échanges – qui se font sans filet – du Terrain vague, au moment où nous sommes envahis de retransmissions de Roland Garros ». Ce qui se reproduit aujourd’hui ; et même si je me tiens plus que jamais éloigné des courts et des échanges, le son des balles sur terre battue reste éternellement en mémoire : terriblement sonore, avec de temps à autre la voix de Jean-Luc Godard en faisant une imitation.
Reprenons. « Autotune est le nom d’un logiciel pour corriger les notes qui ne sont pas chantées, ou jouées, dans le ton juste, lors d’un enregistrement ». On peut aussi s’en servir comme générateur d’effets. Musicien, compositeur de partitions cartographiques ayant passé pas mal de temps dans les studios du GRM (Groupe de Recherches Musicales) à travailler avec une machine nommée SYTER, ou avec des logiciels comme GRM Tools (les aficionados de l’acousmatique comprendront), je ne me suis jamais servi d’autotune, car dans ma musique, la justesse doit être à la fois précise (étant particulièrement sensible aux micro-intervalles) et relative (le tempérament ne cessant de varier). Il n’y a donc jamais rien à corriger : ou ça sonne « juste » et on garde le résultat ; ou on le jette à la poubelle sans repentir. Olivier Brossard, qui est aussi à sa manière un « compositeur de partitions poétiques cartographiques » dit que « le livre est heureux de ne jamais trouver sa voix », ce qui est plutôt singulier ; et très réjouissant. Ne pas la trouver, c’est insister sur la nécessité d’une recherche infinie, dont chaque opus ne peut dévoiler qu’un état provisoire, même s’il peut lui arriver de friser la perfection – non celle propre aux démarches académiques ; mais, disons, celle qui permet une écoute polyphonique ouvert aux frottages (ce qui suppose une forme de savoir-faire – avec usage intensif de la gomme).
Avant d’en faire passer un état, en prenant comme pour le précédent un cliché d’une double page (l’ouvrage étant difficile à recopier sans le trahir), reprenons comme à notre habitude quelques lignes de sa présentation, une fois encore non signée, sur le site de l’éditeur : « autotune est un livre sur l’embarras du sentiment, et celui plus grand encore de nos tentatives de le dire. […] Livre adressé, peuplé et traversé de nombreux textes d’autrices et d’auteurs. Chez les troubadours, le couple est trois, amour androgyne venant s’unir aux amants ; ici il prend la proportion d’un jeu de rôles et de voix. » Et tout cela non sans humour… Et puisqu’il vient d’être question des troubadours, relevons la transformation du captcha « Je ne suis pas un robot » (que doivent cocher les intelligences ordinaires) en « Je ne suis pas un roubaud » (que doivent cocher les intelligences artificielles) qui scelle un lien avec l’auteur de La fleur inverse de manière subtile : bien au-delà du clin d’œil entre initiés. « Chaque section du livre interroge la venue de cet amour qui n’est déjà plus le nôtre, ni le vôtre, ni le leur. » Non « l’amour », mais « le langage de l’amour (la lyrique amoureuse) », nous dit l’auteur : traiter de « l’embarras du sentiment ». Et pour cela, « remettre du bricolage et de l’assemblage en écrivant des gestes entendus et lus des autres, incorporés, exprimés, traduits » (on se souvient qu’Olivier Brossard est traducteur).

(La citation en italiques est de Novalis, L’Encyclopédie, trad. Maurice de Gandillac.) Reprenons le montage avec ce fragment de prose (p.89) : « D’abord vient la musique. Des basses profondes, des sons métalliques, des vrombissements, les métaux mats de fréquences inconnues. Et alors que mes camarades semblent prendre des tangentes lointaines, géographiques, animales, extraterrestres, je me trouve assigné à résidence biographique, retour prosaïque au premier domicile on ne quitte pas sa condition pavillonnaire si facilement j’imagine. Un animal domestique. L’odeur de la pâte molle du mastic, celles mêlées du liège et des raisins après la mise en bouteille, le fioul de la cuve qui… (il faudra penser à en rentrer).
la voix le visage les mains la mer le fleuve la forêt la ville l’herbe et les poumons » (citation d’Autobiographie, chapitre dix de Jacques Roubaud). »
Et pour en finir avec ce montage :

Ça commence à faire pas mal de signes au sujet d’un livre qui est, on l’aura compris, aussi original qu’engageant, et de plus profondément adressé ; mais qui résiste, avec autant d’autorité (mais sans autoritarisme) que d’humour, aux grilles éprouvées, donc épuisées, de lecture. En non joueur (en joueur non compulsif), j’en resterai là – tout en gardant le livre ouvert… Cette tentative de recension étant peut-être finalement aboutie par son côté « avorté ».

L’Écriventure de Charles Pennequin est le troisième titre de cette constellation publié chez P.O.L et le seul à ne pas s’inscrire dans la collection « poésie ». On nous dit qu’il s’agit de « récits », même si la frontière entre les genres est plus que jamais poreuse. Ça fait déjà quelques temps que, suivant l’humeur du jour, j’en lis quelques pages, voire une section entière, avant de le reposer sans jamais l’oublier. C’est un livre qui intrigue, tant par son inventivité (son côté « plus que vivant ») que par ce qu’il raconte, d’autobiographique ou non (la frontière étant, là aussi, tracée en pointillés), prononcé d’une voix obstinée, jamais monotone. Pour la faire entendre, reprenons le fragment placé en 4e de couverture : « C’était sa sienne de vie. Mais il préférait ne pas être dans sa vie sienne. Plutôt dans une autre. C’est une vie laissée là et lui l’a prise en passant. Il ne sait plus où il l’a trouvée. Peut-être dans un chantier. Il y avait ce chantier et cette vie qui traînait là-dedans. Une vie de chantier qui lui plaisait bien plus que la vie qu’on lui avait fournie. »
L’Écriventure, c’est bien entendu l’aventure de l’écriture (épatante formule, inventée par Jean Ricardou au sujet du travail de Claude Ollier) ; c’est aussi l’écriture de l’aventure – ou plutôt d’aventures vécues par un écrivain qui « cherche quelque chose. C’est à l’intérieur. C’est quelqu’un, je veux le trouver. Je trouve l’intérieur. C’est en moi, mais je n’ai pas la clé. Je continue à chercher. » Comment ne pas en continuer la lecture après un incipit aussi beckettien ? « Je ne sais pas comment procéder, comment évaluer la chose, c’est alors que je trouve par hasard le mot Vache. C’est pas mal Vache, après tout. Mais à quoi fait-il référence ? Peut-être un mot qu’il avait lu chez son éditeur ? Son éditeur aime beaucoup de mot Vache, à ce qu’on dit. » (Vaches [P.O.L, 2008] est en effet le titre d’un livre de Frédéric Boyer.)
L’écriture… Un peu plus loin, je tombe sur (composé avec un autre caractère – il y en a plusieurs en usage dans ce livre) : « La ponctuation relève de l’air, l’air qu’on a dans la bouche, la pensée se livre d’un trait, mais la bouche ponctue. C’est la bouche qui fait qu’il y a de l’air où ça pense. C’est la ponctuation qui fait qu’on pense. C’est-à-dire qu’on s’essouffle, qu’on suffoque : aspiration, expiration, bruit des organes qui expectorent le trop-plein d’air. » Et, encore un peu plus loin (même caractère) : « On n’écrit pas pour soi. Pour soi ou pour sa main. On n’écrit pas pour sa main ni pour l’autre. L’autre main de soi. Ou pour le soi de l’autre. La main de l’autre en soi. Ou pour un soi autrement main. » Main revient régulièrement – par exemple, dans cette page étonnante : « Comment écrire avec les mains. / / On ne peut pas vraiment écrire hors du dressage. / / On a dressé nos mains. On nous a dressés les mains pour l’écrire-bien. / / C’est dans l’écrire-bien qu’on vit avec nos mains. Nos mains remplies de morts et nous dressés à remplir l’écrire-bien. / / On remplit l’écrit de notre adresse. Nous nous adressons aux morts en parlant dans l’écrire-bien. / / Mais les morts entendent rien. Ou bien c’est nous. C’est nous qui pipons rien. / On pire rien des morts qui peuplent nos mains tout ça à cause de l’écrire-bien. » Le mot « main » renvoie aussi, via l’image, à Petite bande, précédent livre de l’auteur aux même éditions.
Je me demande aujourd’hui pourquoi n’ai-je pas mordu immédiatement à l’hameçon lancé par Charles Pennequin, il y a presque trente ans ? Je le lis depuis la fin des années 1990, avec dans un premier temps cette réserve propre aux minimalistes, laquelle s’est estompée à force de tentatives d’approches, au plus près de ce qui fait de ses textes imprimésbien autre chose qu’une transcription sur papier des effets d’une voix. À lecture de ce nouvel opus – où l’on peut lire page 235 : « Il est flic. Ou plutôt il rêve qu’il est toujours flic. Il croit qu’il est encore dans sa caserne. C’est sans arrêt le même cauchemar » –, je me dis que la raison était peut-être la « peur du gendarme », si courante dans notre pays (soit dit en passant : que notre auteur ait été gendarme mobile, cela nous change des poètes professeur(re)s qui forment le plus gros du bataillon). Quoi qu’il en soit, il a fallu un peu de temps avant d’entrer sans frapper dans cet univers qui donne pourtant l’illusion d’une accessibilité immédiate, alors que ce qui frappe, quand on s’y penche sans retenue, c’est sa complexité – et son caractère interrogatif : « Il est enquêteur. Il mène son enquête. Il fait ses recherches. Il se cherche dedans. Il hésite. Il ne sait pas qui il est. Qui est l’autre en mots. Il y a un autre et combien de mots. Un autre flic, avec un fond propre. Il se sait dedans, dans son propre fond. Il aurait bon fond, mais il y a des mots qui le cherchent. Les mots voudraient savoir pourquoi. Et pourquoi les mots ils le cherchent comme ça ? »
4 juin. Annonce ce matin de la mort de Marjane Satrapi, « morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie. » Choc terrible ; impossible d’y croire sans être terrassé par la mélancolie. On s’était perdus de vue dans les années 2010, mais la première décennie de ce siècle, celle de la publication des quatre volumes de Persepolis, de Broderies, de Poulet aux prunes et du dessin animé coréalisé avec Vincent Paronnaud (aka Winschluss), avait occasionné des rencontres mémorables, tant à l’Atelier des Vosges, ou dans son appartement du Marais, que dans cet excellent restaurant iranien du sud de Paris qu’elle appréciait – sans oublier les grandes fêtes de son éditeur, L’Association, dont une en son honneur, particulièrement démesurée. Ces moments, de temps à autre enregistrés (pour trois émissions de Surpris par la nuit élaborées avec Manoushak Fashahi), ont imprimé en moi (et tant d’autres) son étonnante – son impressionnante – présence, aussi juvénile qu’éclatante. Dernièrement, son refus de la légion d’honneur m’avait réjoui – je ne suis pas le seul. Et on notera qu’elle n’aura pas finalement revêtu l’habit vert.
Difficile de se représenter sa tristesse depuis un an – et pourtant… Il faut ajouter que beaucoup d’entre nous lui doivent d’être entrés au catalogue de L’Association, puisque l’argent généré par son best-seller inattendu a été aussitôt investi dans la production d’ouvrages de bien plus modeste tirage (les miens se vendant au mieux à cinq cents exemplaires, alors que les siens peuvent atteindre les deux millions) – le génie de cette maison d’édition ayant été de privilégier ce qu’il est urgent de faire passer à ce qui rapporte ; et de pouvoir le faire grâce à ce qui rapporte et qui est tout aussi urgent à faire passer. On ne se lassera pas de sitôt de Persepolis – devenu depuis déjà longtemps un classique.
22h. Jean-Christophe Menu, dans Libération : « L’aspect simple et direct est ce qui a permis à Persepolis d’être lu par énormément de gens, au-delà des lecteurs de BD. Tout ce qu’il “manque”, entre guillemets, de métier, de virtuosité, passe complètement au second plan par rapport à la justesse qu’elle trouve, au besoin de transmettre son histoire. Elle raconte son histoire exactement avec les moyens qu’il faut. Très peu de BD ont échappé à la sphère du lectorat BD. Avant, il y a eu Maus d’Art Spiegelman, et peut-être L’Arabe du futur après, de Riad Sattouf. Persepolis est le plus spectaculaire des trois car Marjane venait de nulle part. »
Difficile de continuer d’écrire sur ce qui paraît de neuf après une telle disparition… Mais la pile des ouvrages qu’il faut défendre s’est encore épaissie après un passage au Marché de la poésie place St Sulpice à Paris (on y reviendra avant la pause estivale) : petits livres, pas nécessairement « de poésie », mais s’y accordant.

Même s’il est difficile d’en rendre compte avec précision, Terminaison donc ourlet d’Olga Theuriet, publié par Henri Lefebvre (Les Cahiers de la Seine – 80 exemplaires numérotés et signés), est un ouvrage stimulant : premier livre d’une artiste dont il est conseillé de prendre connaissance du travail en allant faire un tour sur son site où elle se présente ainsi : « Dans la résistance d’une recherche près de la tenue, Olga Theuriet porte une attention particulière au vêtement, à son inscription dans le langage et l’architecture, à sa matérialité sociale et à sa fabrication. […] Son travail, basé sur des gestes vernaculaires, s’articule près des rapports sémantiques qu’entretiennent texte et textile. […] Couture et découture, image, écrit, geste performé et pratique journalière d’une promenade urbaine pour rien constituent au fil des années l’appareil de la recherche, initiée en 2008 par la fabrication expérimentale d’un vestiaire à partir de draps usagés collectés chez les chiffonniers. / Depuis 2021 cet ensemble de moyens endosse la couture à la machine à coudre envisagée comme broderie. »
Terminaison donc ourlet procure une véritable expérience de lecture, entre journal (de travail, mais pas seulement) et essai (sur soi, femme, artiste, mais pas seulement), où l’art du montage est vigoureusement actif. « Les habits tiennent sur le fil à linge tendu à la fenêtre. Ils tiennent par des épingles de couture à tête. L’épingle est plantée parallèlement au fil. Elle maintient un pli formé dans le haut ou dans le bas des habits. Du solide à la buée toute physique confondue le tissu ne peut intervenir que comme informe d’espace et de temps. Chose entière et noire parce qu’aveuglante + soustraite à la parole. Comparable à la nuit. Tissu dans les contextes les plus limites. » Après avoir relevé ces premières lignes, donnons à lire – et une fois encore à voir – une double page :

Bien sûr, la tourne est essentielle. Il fallait avoir lu la double page précédente (« Connaissez-vous des musiques gaies ?) avant de lire « Moi pas » ; alors que la suivante s’ouvre ainsi : « Refus de la maison d’édition. » (Etc.) Le choix d’une nouvelle double page – texte / image –s’avère nécessaire pour faire taire nos commentaires :

Et in fine, on notera ce qui nous passera par la tête, au sujet de rasage (de cheveux, de poils), de vêtements (obsession du contact entre le corps, la peau et le tissu : c’est souvent passionnant). Et on reprendra sans trop réfléchir divers agencements de mots déposés çà et là : « Jour d’après : un exercice d’écriture. » Ou : « Exposition : illisible. / / La question est donc nommez les deux côtés de la solitude. » En passant par : « Beaucoup de texte. / / Le moins possible d’images. » Ou encore : « Je ne pense pas à l’effacement. Pas à l’effacement de l’écriture. Ce n’est pas écrivant – effaçant. » Et enfin : « Elle aura trouvé le moyen de traduire les bords. »

Jacques Damade est éditeur. La Bibliothèque est le nom de sa maison d’édition, dont les derniers titres sont (à ma connaissance) : Les Yeux pleins d’églises. Le voyage d’Italie de Marceline Desbordes-Valmore & Louis Aragon (qui reparaît en poche) et Deux Rois. Louis XIII & Louis XIV de Tallemant des Réaux & Saint-Simon (dans la collection « Les portraits de La Bibliothèque ») dont j’aimerais reprendre ces lignes : « Louis XIV ne fut regretté que de ses valets inférieurs, de peu d’autres gens et des chefs de l’affaire de la constitution. Son successeur n’en était pas en âge », alors que me revient le formidable film d’Albert Serra avec Jean-Pierre Léaud dans le rôle de Louis XIV mourant. Ce n’est pas la première fois qu’on met l’accent ici sur la qualité du façonnage de ces petits ouvrages que je lis souvent dans les transports puisqu’il faut bien, de temps à autre, quitter son nid de banlieue.
Ceci dit, Jacques Damade est peut-être en premier lieu écrivain, publié à La Bibliothèque (Les Îles disparues de Paris, Du côté du Jardin des Plantes, entre autres) comme chez d’autres éditeurs : les Éditions des Grands Champs, ou Arcades Ambo pour ce bref récit d’enfance intitulé C’est un vaurien (Rue de Courcelles), où notre auteur/éditeur « s’essaie à un autoportrait », celui d’un auteur qui, passant par le souvenir et l’expérience de l’écriture, s’invente une vie romanesque : « Gosse gâté, Jacques Damade louvoie, navigue à courte vue, ment dans un drôle de biotope des beaux quartiers de Paris : la rue de Courcelles. » Par le souvenir se frottant aux exigences de l’écriture, l’auteur enchaîne en effet quelques épisodes d’un roman feuilleton probablement en quête de vérité, face au miroir. Le suivant pas à pas, tout au long d’un récit enlevé, on a plaisir à confronter nos souvenirs aux siens, relevant de rares coquilles, et admirant nombre de traits, ou contours, tracés au burin, signes d’une grande précision resourçant ce que nous avons en partie oublié. Quelque chose travaillé par le rêve, mais aussi physiquement traversé.
Étant né la même année que Jacques Damade, ayant vécu mon enfance pas très loin – face au square des Batignolles et à deux pas du Pont Cardinet, donc dans un quartier, dit-il, « beaucoup plus populaire » (cela a bien changé depuis) –, je suis plutôt sensible à ce qui est raconté. Et notamment à sa restitution de ce qui a disparu, comme : « …ces attelages dont je guettais jusqu’au bruit des sabots, aux pépites dorées et odorantes du crottin et dont les apparitions me serraient le cœur. Des chevaux d’abord, énormes, de vrais chevaux, des percherons à crinière et paturons, aux yeux masqués d’œillères de cuir noir surgissaient puissamment paisibles rue de Courcelles ! Le laitier et le plus beau, le glacier ! », livrant des « lingots de glace » au volume impressionnant qu’on déposait dans la baignoire pour, faute de frigidaire, garder au frais bouteilles et victuailles. S’est-on croisés un jour, le grand bourgeois Damade (qui avait une nounou espagnole pour prendre soin de lui) et moi (qui vivait avec ma famille dans un appartement de loyer modeste « loi de 1948 ») ? Qui sait ? Peut-être au Parc Monceau ; ou devant la fascinante pagode rouge du 48 rue de Courcelles ; ou encore dans un de ces cinémas de quartier qui ont depuis longtemps cédé place à des supermarchés (lui se souvient du Pereire Palace ; pour ma part j’ai perdu le nom de celui qui était à deux pas de la rue Lévis – rue Legendre ? – où je me souviens avoir vu Cris et chuchotements, esseulé dans salle hostile) ; mais pas au Lycée Carnot où nous n’avons passé qu’une année, lui la 6e, moi la terminale.
Si j’ai eu la chance de pouvoir, assez jeune, me promener seul dans un large rayon autour du Pont Cardinet, privilégiant le nord (Clichy) au sud (les Champs), et si j’ai commis ma part de bêtise qui a conduit mes parents à me débarquer du lycée pour une boîte privée (où j’ai eu la change de me lier d’amitié avec de fameux libertaires), je n’ai pas, comme Jacques Damade, fait à la fin de cette fameuse 6e une fugue spectaculaire, après avoir été qualifié par le professeur principal de Carnot de « menteur, hypocrite, cancre et paresseux », et surtout entendu sa mère dire de lui : « C’est un vaurien. » Cela nous vaut quelques pages superbes, où l’auteur jubile de régler quelques comptes avec le milieu qui l’a vu naître.
Autres signes de ralliement générationnel : avoir adoré les « pockets » crapoteux du genre Le Fantôme du Bengale (et tant d’autres), puis les Harry Dickson de Jean Ray (que l’auteur qualifie de cochonneries – ce qui est manière de compliment), avant de se plonger tout à coup avec délices dans la Recherche de Proust (qui connut lui aussi, brièvement, la rue de Courcelles). Mais, nous dit Jacques Damade, « en lecture, je ne me force pas. Les conseils les plus élogieux des gens que j’aime ou que j’estime ne tiennent pas plus de vingt pages si le livre me déplaît. Je ne lirai jamais Blanchot. Et le Nouveau Roman, à part Claude Simon, me rase au dernier degré. » Comme quoi, on peut ponctuellement se retrouver (dans le quartier, dans le temps), tout en ayant cultivé des différences sensibles (Blanchot, le NR, font mes délices). Bref, le jeune vaurien aura peut-être tenté de prolonger ses expériences d’enfant dans l’écriture – dans « la belle écriture », même s’il ne dédaigne pas déposer çà et là quelques trivialités. Et le résultat, croyez-moi, vaut le détour ; ce qui fait qu’on lira toujours avec autant de plaisir ces récits érudits et personnels – et pourquoi pas à l’ombre de la pyramide du Parc Monceau, après avoir fait un crochet du côté de la pagode rouge… (à suivre)
Claude Simon, La Séparation, Gallimard / « folio théâtre », mai 2026, 224 pages, 9,50€
Suzanne Doppelt, Flip box, P.O.L, mai 2026, 80 pages, 18€
Olivier Brossard, autotune, P.O.L, mai 2026, 224 pages, 22€
Charles Pennequin, L’Écriventure, P.O.L, février 2026, 304 pages, 23€
Olga Theuriet, Terminaison donc ourlet, Les Cahiers de la Seine, printemps 2026, 68 pages, 15€
Jacques Damade, C’est un vaurien, Arcades Ambo, mars 2026, 70 pages, 12€