La résurrection d’une revue (Possession Immédiate n°13)

Photo © Arnaud Jamin

Alors que son directeur John Jefferson Selve en avait annoncé la fin il y a deux ans, la revue imprimée d’avant-garde Possession Immédiate est de retour avec un 13ème volume fort riche. Placée sous l’orbe d’une citation attribuée à la poétesse américaine Anne Sexton « Colle ton oreille à ton âme et écoute bien », elle mène le lecteur vers une profusion de formes : courts textes, poésie, photographies, pensées, dont de véritables révélations.

Comme Coline Lainé, dont on nous dit mystérieusement qu’elle « vit, travaille le moins possible, rêve et désire à Paris. » Son texte La forme de ma présence, évoquant un amoureux iranien, entrelace musique et notion de vérité, dans le sillage de Walter Benyamin et d’Hannah Arendt : « Je pense aux hommes que j’ai aimés, je pense à la plasticité de mon cœur dont j’ai cru récemment qu’il se raffermissait, alors que non, il est en pleine expansion. Il faut faire attention lorsque l’on est doué pour la joie car on peut mourir de chagrin. Quand la saloperie est trop proche, quand on ne sait plus vivre dans ce monde de malades sadiques, on est désarmés et on peut en mourir. »

Emma Cambier avec un récit rapide fait l’éloge de la masturbation en période estivale. J’ai un âge qui voit ses forêts brûlées a lieu en Grèce et déploie un érotisme happant qui fait écho, en tout cas esthétiquement, aux photographies de la série Brûlure de Linda Tuloup en fin de volume dans laquelle noirs et violets cinglants trouent le flou des nus d’une stupéfiante beauté. Photographie toujours avec les portraits à l’identité insigne du photographe anglais Robin Maddock, qui donne le ton du sérieux profond qui anime la revue. Puis nous lisons le délicieux récurrent de Possession Immédiate Ferdinand Gouzon. Place blanche se transforme en page pleine à la découverte inouïe de l’amour dans le septième arrondissement de Paris : « Nous avançons masqués clandestins, prudents, souples, silencieux, cueillant chaque épiphanie qui éclôt le long de notre chemin. Être au cœur du cœur avec elle, voilà bien la chose la plus raisonnable qui me soit arrivée. » L’auteur doit certainement être ce qu’il écrit, le plus simplement et le plus subversivement du monde : « J’ai joué ma vie selon un principe de mise en danger délibérée. Je me fous de la reconnaissance ou de plaire. Je mène une vie faite de joie et d’angoisse, une vie de poète, une vie que personne ne souhaite, et que les gens observent avec étonnement quand ce n’est pas avec suspicion ou réprobation. Penser par moi-même, vivre dangereusement et aimer sont ce que je sais faire de mieux. »

C’est le sens même de l’esprit d’une revue : on cherche l’illumination dans la sécession, en piochant dans la profusion de ce qui s’offre à nous. On revient sur ses pas, on explore à loisir les strates d’un temps révolu. Comme une fête parfaite des années 70 grâce à l’époustouflant Un été de cristaux de glace de Patrick Bouvet. « … l’amour – sa musique étrange – ses fêtes endiablées ou flottaient les stars – – – hôtel hédoniste où la cocaïne était servie dans de la viande cuite sur des feuilles de maïs – – – – tous réunis autour de Max – propriétaire et maître de cérémonie – les sexes sentaient la marijuana- – – partout des corps célèbres allongés – – – de grandes bougies brûlaient pour donner cette atmosphère de parade des ombres – – – Max s’enroulait dans les tapis avec les plus belles femmes du moment – – – 150 bouteilles de champagne bues dans la soirée – immense gâteau en forme de temple – feux d’artifice hurleurs – les murs en tremblaient – cela durait des jours – – – ceux qui avaient longtemps cherché refuge se retrouvaient là – – – Max voulait que la fête soit tellement intense qu’elle en devienne irréelle – impossible à stocker dans les mémoires – – – « nous pourrions remplir la piscine de champagne et faire venir des biches et des cerfs » – – –

Voici Georgina Tacou, qui semble là aussi répondre à ce phénomène de la fête, elle décrit une after haute en couleurs dans le très bien intitulé L’après, lorsqu’il est vraiment très tard ou très tôt le matin et qu’il n’y a guère que la littérature qui puisse aborder ce qui se déroule alors :  « Me poussent des chromosomes d’éponge de mer, de lynx, de tique, de caméléon, d’ortie. Des molécules de pierre ponce, de soufre. Des écailles et des sabots de bouc. Je rejoins les forcenés des jachères – derviches, têtes brûlées, accros des précipices, crapauds du fond des puits, foutraques oracles, derniers des Mohicans sur la piste, ceux qui se foutent de crever, si c’est en dansant. Même dans le ventre du chaos, j’écris, je consigne. » Il faut donc aller plus loin car grâce à la littérature, c’est l’usuelle métaphysique dans son ensemble qui vacille. La portée de Possession Immédiatese révèle ainsi presque surréaliste. L’écrivaine interroge : « Souvenez-vous de l’instant où l’on vous a dit que les contes de fées n’étaient que des fadaises, que les elfes, les ogres, les centaures, les sirènes et les flûtes ensorcelées n’existaient pas. Vous l’avez cru. Pourtant, dans cette after, tout cela existe. »

Et toute forme de pensée esthétique appuyée mène paradoxalement à une réflexion ancrée (encrée) dans la réalité. Celle-ci, la moins joyeuse du monde, voit 2027 s’approcher et l’art, nécessairement, y fait retour. C’est le mouvement de Yannick Haenel dans son texte-programme En train de parler de littérature, en train de parler de politique, et aux portes du paradis :  « Nous vivons pourtant des temps politiques infâmes ; nous sommes séquestrés à l’intérieur d’une geôle d’acquiescement ; nous allons voter le dimanche et ceux qui nous gouvernent nous pissent sur la tête le reste de la semaine ; nous ne serons plus jamais représentés par personne parce que la représentation elle-même s’est décomposée dans le programme d’iniquité mondiale par lequel le capitalisme d’extrême-droite nous empoche. » La lecture de Possession Immédiate fait signe vers le plaisir et l’urgence qu’il y a à penser.

Possession Immédiate numéro XIII, juin 2026. 192 pages, 20€.  

Avec CHRISTINA ABDEEVA, SABINE AUDELIN, PHILIPPE AZOURY, GIASCO BERTOLI, ANTON BIALAS, GUILLAUME BLANC-MARIANNE, PATRICK BOUVET, EMMA CAMBIER, TOHÉ COMMARET, VICTOR DUMIOT, CLARISSE GOROKHOFF, FERDINAND GOUZON, YANNICK HAENEL, SIMON JOHANNIN, KAMILYA KUSPANOVA, COLINE LAINÉ, FELIX MACHEREZ, ROBIN MADDOCK, MORAD MONTAZAMI, MATTHIEU PECK, SÉPHORA PONDI, ANNA PROKULEVICZ, SINZIANA RAVINI, POLINA RUKAVICHKINA, CLÉMENT ROUSSIER, SMITH, LOU SYRAH, GEORGINA TACOU, THIBAULT TOURMENTE, LINDA TULOUP, ROSE VIDAL