Moins c’est plus, pour la vie : Marie de Quatrebarbes (Gommage de tête)

Marie de Quatrebarbes © Jean-Philippe Cazier

Si le titre du livre de Marie de Quatrebarbes, Gommage de tête, est emprunté à Eraserhead, le film de David Lynch, ce titre est en français plus polysémique : le gommage comme effacement mais aussi comme élimination des peaux mortes – un gommage pour supprimer, effacer de l’existence, autant que pour vivifier, rendre plus vivant : ôter ce qui est mort ou faire disparaître de l’existence. Dans les deux cas, il s’agit d’enlever, soustraire. Le livre précédent de Marie de Quatrebarbes s’intitulait La vie moins une minute, entremêlant déjà la soustraction et la vie, le fait de retrancher, d’enlever, et la vie. Si la soustraction apparaît ici comme une opération poétique, un procédé poétique, elle lie celui-ci à une condition de la vie, un processus vital, la vie et la mort résonant d’une certaine façon au profit de la vie.

Gommer, c’est effacer, arracher. Il y a sans doute là une forme de violence mais aussi de délicatesse. Gommer, ce n’est pas trouer la page ou arracher son visage. C’est supprimer d’un geste attentif, microscopiquement violent mais attentif à ne pas détruire. Gommer n’est pas mettre à mort, c’est enlever la mort quitte à supprimer de la vie, pour la vie elle-même.

Par le titre, on peut entendre le gommage comme un but autant que comme un processus à l’œuvre dans le livre : parvenir à gommer la tête ou déployer ce qu’il advient lorsque la tête est gommée, effacée, et donc, étrangement, rendue plus vivante. Gommer, pour Marie de Quatrebarbes, serait moins faire cesser de vivre que rendre vivant, en passer par la mort pour une vie plus vivante, le poème étant un plan langagier autant que vital, la vie et la mort se mêlant dans un certain effacement, une certaine mort, qui est la condition du poème et de la vie qu’il est.

Si écrire, c’est gommer, rendre au vide son existence, le poème est d’abord silence, adossé à un silence qui lui évite de tomber dans le présupposé de la profération, dans le présupposé du dire et du vouloir-dire qui accompagne le plus souvent l’idée de poésie et d’écriture. Ecrire n’est pas dire, écrire est se taire et écrire le silence, l’effacement du langage, sa mort en quelque sorte. Ecrire donc l’effacement de la signification comme du sujet qui veut dire et de ce qu’il veut dire. Mais la mort est aussi ce que le poème efface, ce à quoi il se rapporte pour l’effacer, pour ôter la mort de la vie au profit de la vie, d’une vie vivante du langage, du sujet, du monde. L’écriture de Gommage de tête se tient en même temps sur ces deux lignes – vie et mort – et leurs ramifications, leurs croisements et complications.

Le texte, dans sa première page, indique une désorientation, une ignorance : « je ne sais par où commencer / je ne sais plus quoi faire que faire plus ». Ce serait le premier effet ou le premier prérequis de l’effacement de la tête : la pensée est perdue, plongée dans une impossibilité. Comment pourrait-on savoir sans tête, comment pourrait-on penser ? Le livre se déploie à partir de cette pensée perdue, écrivant l’égarement, la désorientation, l’incohérence d’une pensée sans tête. Le gommage de la tête ne supprime pas la pensée, il la perd, l’égare et par cet égarement la rend à sa vie qui est, justement, d’être perdue, de ne pas savoir, d’errer. Artaud ne disait pas autre chose. Comme Paul Celan ne disait pas autre chose lorsqu’il parlait du silence qui préside au poème, silence qui n’est pas une absence de mots mais une impossibilité du langage écrite dans le poème, langage qui par cette impossibilité se perd, s’égare, erre sans se fixer dans une signification, une intention, un message. Cette errance de la pensée serait sa vie, le mouvement vivant de la pensée. Gommer la tête pour une pensée vivante, la gommer étant alors tendre vers l’origine de la pensée, là où elle n’est pas encore ce que l’on appelle d’habitude de la pensée mais existe comme mouvement, incertitude, pluralité, indistinction, obscurité, impossibilité de sa propre articulation.

Le livre de Marie de Quatrebarbes est fait de cette expérience de la pensée et du langage, de leur vie – livre au plus haut degré poétique, donc, si l’on définit d’abord la poésie par cette expérience de la vie, celle de l’impossibilité de la langue, de la pensée, du sujet, du monde et non comme un support langagier pouvant servir à tout et n’importe quoi. Dans le livre de Marie de Quatrebarbes, cette impossibilité n’est pas ce qui rend la pensée, le langage ou la vie impossibles, c’est ce qui au contraire les plonge dans l’« impossible » qu’est la vie. Alors, ce n’est pas un auteur qui écrit, c’est la vie. Ce n’est pas un message qui est transcrit, diffusé, c’est la vie qui existe dans le texte et au-delà du texte.

De fait, le livre de Marie de Quatrebarbes ne commence pas, ne finit pas non plus. Et de même les phrases, la plupart du temps, ne commencent pas, ne finissent pas. Le livre tend vers une disparition – effacement, gommage – de la phrase au profit d’une logique syntagmatique de la langue (le travail sur la ponctuation ou son absence, sur les majuscules ou leur absence est de ce point de vue, dans le livre, particulièrement précis). Les phrases y sont des syntagmes, un agglomérat langagier – comme si la langue ne pouvait ni commencer ni finir mais n’exister que sous la forme de sa désarticulation, de son murmure incohérent, d’une matière langagière asignifiante. Les textes y sont comme des organismes non définis ni différenciés mais composés d’une juxtaposition d’organes disposés de manière aberrante. Dans le livre, cet état aberrant de la langue est présent de manière systématique, impliquant un certain effacement de la syntaxe, de la grammaire, de la signification, de la logique, pour des relations constituées de failles, de sauts, de chocs. Il y a bien ici une syntaxe mais définie comme désarticulation, agrégation ou sédimentation de différences, compression de possibles divergents. Lorsqu’il est écrit que « les cheveux seront des flammes », il ne s’agit pas d’une métaphore mais d’une rencontre entre deux possibles divergents incluant toute la différence qui les sépare autant qu’ici elle les relie.

L’écriture de Marie de Quatrebarbes, cette écriture syntagmatique, efface la langue pour trouer la page de béances, d’écarts, l’habiter de différences, de non rapports par lesquels s’articulent – se désarticulent – des lambeaux langagiers qui errent à sa surface à travers le silence : langue impossible pour une possibilité de l’écriture qui est la vie. Ces phrases non phrasées, cette logique essentiellement parataxique, sont celles d’une langue sans tête, devenue plus vivante d’être sans tête – tête trop lourde, trop formée, trop docile. Gommer la tête, c’est gommer la langue, à la fois l’effacer et la désincruster de ses scories toujours trop mortes – la grammaire, la signification, la syntaxe correcte, etc. : tout un rapport policier et mortifère à la langue –, au profit de ce que peut la langue dans son rapport à la vie lorsqu’elle est encore infixée, errance, disjonction, bifurcation, formation en devenir.

Chez Marie de Quatrebarbes, la langue, avant de signifier, d’être ordonnée, est une matière vivante laissée à sa vie, aux mouvements vivants de la vie, une matière du monde lui-même disjoint, lui-même impossible, éclaté, maintenu au niveau de tout ce qu’il pourrait être et non de ce qu’il est – langue reliée à un sujet qui n’en est pas un car pris dans des disjonctions aberrantes, des divergences, une instabilité permanente. C’est ce monde qui traverse Gommage de tête, qui s’y engouffre et troue chaque point de chaque page. C’est ce sujet qui y parle sans y parler, sujet effacé qui est écriture, silence, murmure incohérent d’un langage désarticulé – langage d’un sujet désarticulé, d’un monde désarticulé, fondamentalement, vitalement errant.

Gommer la tête, gommer la pensée, gommer le sujet, gommer le monde, gommer la langue. Ce sont les opérations qui s’enchaînent et par lesquelles le livre trouve sa logique et rencontre un degré plus vivant de la pensée, de la subjectivité, du monde, de la langue, un degré où c’est la vie qui vit en eux.

Le chapitre qui ouvre le livre, par exemple, multiplie les matières, les transformations, les états, les choses : forêt, gravier, lumière, chair, citron, eau, marais, iris, roseaux, érosion, etc. Mais ces matières, états ou choses ne sont jamais fixés, pris dans une forme, un usage ou une signification arrêtés, reconnaissables, habituels : ils sont au contraire extraits de leur contexte commun et s’articulent les uns aux autres sans transition, de manière abrupte et irrationnelle, étant à peine ce qu’ils sont, ne l’étant que le temps nécessaire pour disparaître dans autre chose, être le signe de leur disparition, et ainsi de suite selon un mouvement en droit infini. Ce qui est et ce qui est dit sont sans cesse gommés et rendus à un mouvement qui les emporte toujours, celui d’un devenir non orienté en fonction de possibles prédéfinis mais selon des rapports au contraire impossibles, vagues, mobiles. Le texte constitue par là une matière à la fois langagière et révélatrice d’un être dans laquelle dominent le mouvement, la différence, une durée éphémère, l’impossibilité de reconnaître ou de se raccrocher à une identité, etc. –, une matière impossible, inexistante et pourtant existant par et dans le texte, une vie inconnue de la matière et du langage qui affirme ici sa propre incohérence, sa propre pluralité, ses propres disjonctions et l’inclusion incessante de ces disjonctions.

Le texte d’ouverture présente ainsi un état continu de variation sans hiérarchie, sans unité surplombante, sans orientation a priori sinon celle de ne pas en avoir. Cette logique affirmée dès l’ouverture traverse l’ensemble du livre, régulant autant l’organisation des syntagmes que celle des différents chapitres du livre qui, plus que des chapitres, sont des seuils, des écarts les uns par rapport aux autres, des différences agencées et dont la différence est laissée béante. La succession des « chapitres » – même lorsque s’y dévoilent les signes fantomatiques d’une possible narration – ne marque pas une progression thématique ou dramatique, mais participe à la production de cet objet étrange – et courageux – qu’est ce livre qui impose son existence de monstre, de livre impossible, ouvert aux vents, à un monde le plus chaotique, à une langue la plus désarticulée, à un sujet effacé et effacé encore.

Cette logique de la variation produit un dégondage de tous les éléments du texte : la phrase devient syntagme libre et mobile, constitué de variations incessantes et de différences, les temps voient disparaître leur différenciation rigide et deviennent flous, poreux, le pronom singulier se pluralise et les pronoms s’échangent, alternent et pluralisent celui ou celle qui parle comme ce dont on parle, etc. Si, dans Gommage de tête, cette logique de la variation n’est pas celle d’un pur désordre, c’est qu’elle est liée à une logique sérielle, à la production de séries sans unité, sans rationalité mais poétiques, matérielles, contextualisées : « je procède par rapprochements vagues, compose des séries : gravelle, gravier grossier, grêlon de gros ». Les mots s’appellent les uns les autres par glissements sonores ou sémantiques, les syntagmes s’articulent selon des relations vagues – c’est-à-dire des relations non incluses a priori dans les termes reliés : relations, donc, entre différents –, les thématiques coexistent par écho plus que par nécessité logique ou ontologique, etc. Cet ensemble de relations implique en même temps la sortie hors du langage commun réglé par des impératifs grammaticaux et sociaux et la production d’une langue – d’une pensée et d’un monde – toujours glissant, en décalage par rapport à elle-même, se fuyant et s’effaçant à l’infini, et donc toujours persévérant dans son être, sa vie d’errance, d’inachèvement, d’incohérence.

Le texte, pluriel, avance dans sa pluralité, ayant évacué ce qui pourrait arrêter sa marche, sa course autant que sa lenteur, toutes les scories lourdes qui le freineraient pour le réduire à l’état moribond d’une langue de flic ou d’ingénieur ou de messager porteur d’une bonne nouvelle stalinienne. Le texte avance en s’effaçant lui-même à chaque pas, prenant une direction autre que celle qu’il venait de prendre. La tête gommée est une machine ayant perdu celui qui la contrôlait, devenue comme folle, traversée de bribes de langage, de souvenirs à peine ébauchés, de récits qui s’évanouissent dès qu’apparus – machine se mettant à fonctionner selon un régime inconnu jusqu’alors, s’inventant comme machine vivante. Le gommage permet l’émergence de cette vie, de cette pluralité. C’est en ce sens que la mort qu’il implique n’a de sens que par rapport à la vie qu’elle rend possible. Comme le silence de la langue, l’effacement du monde, la disparition du sujet n’ont de sens que par rapport à la vie enfin plus large de la pensée, du monde et de la subjectivité qu’ils rendent possible.

Marie de Quatrebarbes © Jean-Philippe Cazier

Gommer la tête n’est pas la détruire mais la sauver. Comme gommer la langue n’est pas la détruire mais la sauver de la mort. Sauver la pensée, la subjectivité, le monde. Le danger, sans doute, serait de réduire la langue, le monde, la pensée, le sujet aux formes habituelles de l’identité et de l’unité, formes qui imposent un arrêt, une fixation et fixité, une redondance sans cesse reproduite, la reconnaissance comme mode premier de la pensée. Si tout est identique à soi, si tout est englobé dans une unité supérieure, alors rien ne peut changer, être ou devenir autre, rien de nouveau n’est possible, rien n’est à penser, la vie n’est pas possible. Marie de Quatrebarbes tourne le dos à l’identité et à l’unité pour faire exister la vie du monde, de la pensée, de la langue, de la subjectivité. Cette vie a ici pour condition le geste d’effacement de la langue et de la pensée, d’appauvrissement de la langue – comme Beckett pouvait tendre vers une langue pauvre –, d’éclatement de la pensée : effacement, appauvrissement, éclatement qui permettent la plus grande prolifération du monde, de la pensée, de la vie.

C’est en ce sens que la poésie sauve, non par ce qu’elle dit mais par ce qu’elle fait. Dans Gommage de tête, la poésie ne dit rien, elle performe, produit la vie du monde, la vie de la pensée, du langage, d’une subjectivité traversée et insaisissable. Et cette vie ne peut exister ici que par ce livre impossible, vague, troué de partout – livre radical d’une poésie souveraine.

Marie de Quatrebarbes, Gommage de tête, éd. Eric Pesty, 2017, 80 p., 13 €

Lire, ici, l’entretien d’Emmanuèle Jawad avec Marie de Quatrebarbes

Marie de Quatrebarbes dans Diacritik