De l’écriture de la relation au vivant au déplacement des frontières entre humain et animal, entretien avec Camille Ruiz, autour d’Un chien arrive et de l’ensemble de son territoire chien.
« Essai », « récit d’enquête » et même « écrit autobiographique » sont des étiquettes récurrentes pour Un chien arrive, votre ouvrage sur la relation avec Ziggy. Comment est-ce que cette idée vous est arrivée ? et de quelle manière aimez-vous le définir ?
Ce livre a commencé avec un projet de recherche, ou plutôt comme l’amorce d’un projet de recherche. C’était une période étrange : j’étais au chômage pour la première fois de ma vie, je venais de déménager au Brésil pour rejoindre mon compagnon, j’apprenais le portugais grâce aux cours en ligne de l’université de Brasilia, Ziggy était un tout petit chiot, tout ça au beau milieu de la pandémie. J’envisageais vaguement de présenter un projet de thèse en littérature, quelque chose qui toucherait au fait d’écrire en compagnie d’un chien, je commençais à construire une bibliographie.
À peu près à la même époque, j’apprenais que mon premier texte, Perdre Claire, allait devenir un livre. Le travail avec l’éditeur puis la publication en elle-même m’ont donné du courage. Car, en vérité, je n’avais pas du tout envie de faire un doctorat ! J’ai eu besoin de temps et de ce détour mental avant de comprendre et d’assumer que je voulais écrire et ce que je voulais écrire : un livre de chien, un livre qui serait plus précisément le livre de Ziggy, avec Ziggy. En parallèle de tout ça, je tenais et je tiens toujours une sorte de journal que je publie en ligne, dans lequel Ziggy a progressivement pris une place centrale. D’un côté, j’avais des pages entières sur nos promenades, sur le fait de découvrir Brasilia avec lui ; de l’autre, un corpus en expansion composé de textes théoriques et littéraires tournant autour des chiens, qui se transformait en accumulation de notes.
J’ai commencé à percevoir une forme de porosité entre ces deux pratiques. Mes souvenirs de lecture étaient aussi des souvenirs vécus avec Ziggy. Par exemple, je me souviens très bien de lire Milieu animal, milieu humain assise au beau milieu des herbes hautes où j’emmenais mon chien jouer. L’expérience du texte et celle d’être avec mon chien se répondaient, se mélangeaient. Petit à petit, j’ai compris que mes lectures faisaient partie intégrante de ma relation avec Ziggy. C’est parce que je vivais avec un chien en train de grandir que je lisais certains textes et que certaines idées me parlaient ; mais c’est aussi parce que j’avais lu ces textes que je devenais attentive à tel geste, telle réaction, telle manière.
La construction d’Un chien arrive s’est étalée sur cinq ans, et le texte est progressivement venu habiter cet entre-deux : entre l’essai, le récit, l’autobiographie… peut-être même une autobibliographie canine ? Je n’ai pas pour lui de définition fixe. Je pense et j’espère qu’il change selon qui le lit, et comment. C’est un texte qui est plein de doutes : il tente de rassembler des matières, des éléments disparates pour se demander ce que signifie une vie partagée avec un chien, l’amour entre nous, et aussi autour de nous.
J’aime assez le terme d’enquête, car il vient avec cette image du détective et ses feuillets épinglés sur un tableau, reliés par du gros fil rouge. Pendant l’écriture j’avais l’impression d’avoir entre les mains une bobine de fil rouge. Cette idée d’enquête ou d’essai autobiographique trouve aussi sa source dans des lectures d’avant ou pendant l’écriture : les livres de Maggie Nelson, Carmen Maria Machado, plus récemment Neige Sinno, m’ont montré que ce chemin était possible. Il y a sans doute quelque chose de l’air du temps dans cette forme, et dans ce sujet aussi, le chien, l’animal. Au début, je m’en voulais un peu, d’avoir écrit un livre dans l’air du temps. Mais avec du recul, je pense que c’est intéressant. Après tout, Un chien arrive traite de porosité, de contamination, c’est aussi un livre à propos de vivre dans le monde, de l’aimer à travers l’autre. D’ailleurs, l’expression l’air du temps est assez belle quand on s’arrête pour l’examiner : on dirait une sensation de chien, sentir le temps qui passe dans les variations de l’air. Ce que j’espère, à ce stade, c’est que le livre ressemble à Ziggy : un chien plein de sentiments et de gestes, parfois maladroit, parfois mystérieux, qu’on aurait envie de promener.

La question animale est traversée dans Un chien arrive par de nombreuses références théoriques et littéraires. Quelle place ont-elles dans la conception du livre ?
Quand j’ai accepté que ce livre serait à propos de Ziggy, et que le corpus que j’avais construit était imbriqué dans notre relation, les références ont fonctionné comme des socles, des points de départ et d’accroche dans ma compréhension de ce qui se jouait entre nous.
Jakob von Uexküll m’a aidé à voir que mon chien avait un milieu, que j’avais moi-même un milieu, que ces milieux étaient différents, même lorsque nous nous trouvions exactement au même endroit. Donna Haraway a été déterminante dans ma décision de prendre cette relation au sérieux, de la regarder avec attention et amour, mais aussi « sans innocence », sans naïveté. De même, je n’aurais pas fait de lien entre une certaine mélancolie et mon attachement à Ziggy sans le très beau livre d’Alice Kuzniar, Melancholia’s Dog: Reflections on Our Animal Kinship. Du côté de la littérature, Colette Audry, avec Derrière la baignoire, m’a montré qu’on pouvait écrire sur ou avec son chien de manière précise, tendue, tout en restant humble, en ne pensant jamais avoir compris quelque chose de définitif. Dans Afterglow: A Dog Memoir, Eileen Myles m’a soufflé que toute personne écrivant devrait écrire son propre livre de chien, car de toute façon les chiens écrivent à notre place. La romancière Pilar Quintana, mais aussi l’anthropologue Charles Stépanoff, m’ont guidée dans les tunnels entre les chiens et l’enfance. Ce sont des livres que j’ai tenus comme des lampes-torches pour observer d’autres choses.
Les références fonctionnent aussi comme des repères. Dans la vie, j’ai tendance à perdre le fil, à m’embrouiller entre les époques et les idées, et à la fois je suis traversée d’un grand besoin de savoir, de reconstituer, de faire tenir les choses ensemble. C’est pour ça aussi que je persiste avec mon journal. Et que j’ai eu besoin de construire une généalogie littéraire de Ziggy, de l’inscrire dans une histoire qui n’est pas uniquement intime, idiosyncratique, mais qui est aussi celle des personnes ayant écrit en compagnie d’un chien, en particulier des femmes. La relation n’est pas une bulle, c’est aussi une ouverture au monde. Et c’est un geste féministe, très présent notamment chez Haraway, que d’écrire noir sur blanc d’où viennent les idées et les concepts que l’on mobilise, et comment ils résonnent avec des intuitions ou des expériences vécues. Finalement, le livre tourne aussi autour de cette question : nous sommes toujours pris dans des liens, toujours en train de répondre à quelque chose. Quand on regarde d’assez près, chaque idée est liée à une autre.
Vous écrivez que les chiens nous lisent avant même les mots. Comment l’écriture peut-elle rendre compte d’une relation qui échappe en grande partie au langage ?
Je ne sais pas si elle le peut. J’ai écrit avec ce doute. L’écriture peut rendre compte de ma version de ma relation avec Ziggy, dans la mesure où, de mon côté, je la vis nécessairement dans le langage. Mais cette relation est si changeante, si évolutive, qu’il faudrait en vérité un texte en constante réécriture, une sorte de palimpseste permanent.
Je crois que l’écriture en tant que pratique, en tant que manière de vivre ensemble, peut davantage que le texte lui-même. C’est le faire qui compte. Le fait d’écrire, de me comprendre désormais comme quelqu’un qui écrit, me rend, je crois, plus attentive à mon chien. Elle nourrit nos promenades, nos jeux, la manière dont je renouvelle mon engagement auprès de lui. Elle me permet de me rendre sensible à son milieu, me pousse à remettre en question le mien, mes réactions, mes émotions, ce que je tiens pour vrai, pour acquis.
Le fait que nous n’ayons pas le langage en commun est une source de distance comme de proximité. Notre distance comme notre proximité sont ambiguës, sans cesse contredites l’une par l’autre. Un mot pour Ziggy, un mot qu’il comprend comme « assis », « couché », n’a pas davantage de valeur que les gestes que je fais, parfois sans m’en rendre compte. Il faut beaucoup mal se comprendre avant de se comprendre un tout petit peu. En lisant, en écrivant, j’apprends à vivre et à aimer dans cette ambiguïté. C’est à la fois un outil de dédoublement, et de rapprochement. Il y a cette image de l’écrivain qui est, par la nature même de son travail, séparé du monde. Je trouve au contraire qu’on a besoin d’être avec les autres.
Le monde est plein de vérités impossibles à formuler, et ces vérités sont des espaces plutôt que des points fixes. Qu’est-ce que la vérité de Ziggy ? Ce que j’essaye de faire en écrivant : de la cartographier, lui dessiner des contours, mais la cible, le centre, n’est jamais atteint, car il n’y en a pas, il n’y a que des périphéries. Mon geste d’espoir, en écrivant, c’est qu’il subsiste, et dans le texte une fois fixé, et dans l’objet-livre, et dans l’acte de le lire, un peu du mouvement d’écrire, de ce qu’écrire permet.
Vous mentionnez dans votre livre un article de Knausgaard paru dans The New Yorker, dans lequel il écrit que la présence d’un chien a perturbé son écriture autobiographique. Votre texte semble au contraire faire de cette cohabitation un moteur d’écriture. Qu’est-ce qu’un chien fait à la littérature ? En quoi la présence de Ziggy — ses habitudes, ses répétitions, sa manière d’habiter le présent — a-t-elle transformé votre processus d’écriture ?
Là encore, je ne sais pas ce qu’un chien fait à la littérature en général : il y a autant de réponses que de relations possibles. La compagnie d’un chien peut donner naissance à des livres très conventionnels, comme à des expérimentations littéraires radicales.
Personnellement, ce qui m’intéresse beaucoup chez les chiens, chez mon chien, c’est la manière dont il me rend sensible au dehors. Ensemble, nous marchons, nous explorons, nous traînons aussi. La plupart des chiens se promènent non pas à un rythme régulier mais plutôt par chaînes d’accélération > longue pause > accélération, car ils peuvent passer de longues minutes sur une même odeur et ensuite se dépêcher vers la suivante. Le rythme de mes promenades avec Ziggy a modifié la structure de mon attention, et très certainement accentué chez moi une tendance à la notation, en particulier en ville, lorsque nous sommes reliés par une laisse. Pendant sa pause, je m’ennuie, je rêve, je remarque. Si je ne note pas les détails qui me parviennent, j’ai appris qu’ils risquaient d’être perdus, ensevelis sous la prochaine accélération, le prochain petit événement. On peut aussi les perdre en perdant l’image qui vient avec : par exemple, l’autre soir, nous sommes passés devant une grande plaque de sol bétonnée qui dans la nuit paraissait très noire, et dessus brillaient des centaines de petits éclats de verres. On aurait dit un ciel inversé. Cette image m’a frappé parce que je passe mon temps à vérifier le sol, pour être sûre que Ziggy ne marche pas sur quelque chose, ne mange pas quelque chose. Mais je me suis dépêchée de noter l’image et sa doublure, celle du ciel, sinon c’était sûr que j’allais l’oublier. De plus, l’attention, la notation sont comme des muscles : plus on commence à noter, plus on remarque des choses à noter. Une note seule peut sembler insignifiante. Quand on en a plusieurs, des correspondances s’ouvrent entre elles. Lorsque je suis un peu fatiguée, que la perspective de sortir m’ennuie, je pense à ce que je vais peut-être voir et noter, à la manière dont cela va, peut-être, donner naissance à un texte.
Avec Ziggy et la contrainte que ses sorties quotidiennes représentent, j’ai aussi appris à m’interrompre, et qu’on peut continuer à écrire dans sa tête, tout en faisant autre chose. Que le texte puisse se dérouler sans qu’on soit réellement en train d’écrire à ce moment précis. Car en fait, j’écris très peu, et je pense constamment aux textes que je fais dans ma tête, pendant que je fais autre chose : mon travail salarié me prend 40 h par semaine, le reste est divisé entre les tâches ménagères, la vie de famille, les promenades de Ziggy. La différence entre la place occupée par le travail d’écrire et la place occupée par l’idée d’écrire me semble parfois brutale. En rythmant un quotidien et en s’accaparant une partie conséquente du si petit morceau de temps libre que le monde du travail me laisse, Ziggy me force à réviser ce que ça signifie vraiment, « écrire ». En travaillant à ce livre, j’ai appris qu’il faut accepter le temps que le chien nous fait perdre, et que dans la rue, avec lui, je suis déjà dans la préparation du texte. Peut-être que le but secret que je poursuis c’est de faire tomber les frontières entre ma vie, le monde, le texte, qu’il y ait toujours un endroit où tout cela s’imbrique. En cela, mon chien est une zone de contact, un connecteur.

Vous évoquez dans votre livre Stalker de Tarkovski. Son cinéma accorde une grande importance au temps, à la durée, à l’attention portée au monde. En quoi cette approche a-t-elle nourri votre écriture ?
À vrai dire je ne m’explique pas totalement pourquoi ce film a fait son chemin jusqu’au livre, plutôt que les autres vus à cette époque. Il y a une part d’arbitraire et d’inconscient là-dedans. Je ne sais pas si je peux extrapoler le rôle que joue Stalker dans Un chien arrive au cinéma de Tarkovski et à mon écriture en général, mais j’aime l’expérience de dilation du temps qu’il propose, le vertige qui fait que nous sortons du temps vécu pour entrer dans le temps de la Zone, ou celui du cinéma. Ce temps suppose en effet une autre qualité d’attention au monde, et cela rejoint bien sûr la manière dont la compagnie d’un chien affecte notre attention, notre lecture des signes. Avec lui, les règles sont différentes, il réagit à des choses qui font partie de son milieu, et que nous ne voyons pas. Mais je crains que la vraie histoire ne soit beaucoup plus simple : pendant les années d’écriture du livre, j’ai dormi sous une affiche de Stalker, que mon compagnon avait fait installer au-dessus du lit, avant que je ne déménage dans l’appartement de Brasilia, et qu’il ne devienne aussi le mien. Je n’avais pas vu le film. Quand nous l’avons visionné pour la première fois ensemble, j’étais en plein dans ma recherche bibliographique. Le chien a bien sûr accroché mon regard. Est-ce de dormir toutes les nuits sous l’affiche qui a rendu son image persistante ? La partie d’Un chien arrive sur Stalker est-elle de l’ordre des rêves qui apparaissent à d’autres endroits ? Ou peut-être est-ce parce que certains endroits de la Zone ressemblent aux lieux semi-abandonnés dans lesquels je me suis souvent aventurée avec Ziggy, notamment les abords du lac, où l’on trouve des ruines. En tout cas, durant l’écriture, le chien de Stalker est revenu, et l’image de la Zone s’est imposée à moi, elle s’est mélangée avec la lecture de Winnicott, jusqu’à occuper une pièce de ma compréhension du lien à Ziggy. Dans la Zone beaucoup de choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Pourtant, le chien a l’air d’être tout à fait un chien, il n’y a apparemment rien de spécial à son propos : il traverse les lieux, il entre et sort de la Zone, il est là. Paradoxalement, c’est aussi ce qui le rend si mystérieux.
Perdre Claire, votre premier recueil de poésie, portait le deuil d’une absence, tandis qu’Un chien arrive part d’une présence. Comment ces deux gestes d’écriture se répondent-ils dans votre parcours ?
C’est vrai, je suis en quelque sorte entrée dans l’écriture à la suite du décès d’une amie très proche, il y a bientôt dix ans. Mon premier livre est un journal de deuil, qui se concentre sur l’année suivant sa mort, en 2017. Pendant très longtemps je me suis demandé pourquoi j’avais commencé de cette manière. Ce n’est que très récemment qu’un début de réponse m’est apparu. Comme souvent, tout part d’une image d’enfance : quand j’étais en CM1, ma classe avait écrit une sorte d’histoire collective, sur laquelle nous avions travaillé des semaines entières, chaque élève étant responsable d’un chapitre. J’étais vraiment très fière du mien, et de l’objet final. Le jour où j’ai eu ma copie du livre en main, l’objet fini, je piétinais d’impatience, j’avais tellement hâte de le montrer à mes parents. Mais c’est aussi le jour où ma grand-mère paternelle, de qui j’étais très proche, est morte. Je me souviens que mes parents pleuraient toute la soirée, et aussi que mon excitation et mon envie de montrer le livre ne diminuait pas, malgré le choc et la tristesse, ce qui produisait dans le même temps une forme de honte. Je pense que ce souvenir est revenu sous une autre forme, pendant que j’étais en train d’écrire après la mort de Claire.
Encore aujourd’hui, je ressens une culpabilité un peu étrange, une méfiance à l’endroit de l’écriture. En travaillant sur Un chien arrive, j’avais une peur irrationnelle que Ziggy meurt. Peur précisément qu’il meurt pendant l’écriture du livre, ou juste après. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’en écrivant, je l’affaiblissais, je le mettais en danger. D’ailleurs, il est tombé très malade au moment où je finissais la première version, en mangeant par accident du poison dans la rue. Aussi, il y a tellement de livres de chiens qui sont des livres de deuil, c’est un véritable trope de la littérature canine : écrire après la disparition, comme si le chien devenait visible uniquement à travers les traces qu’il laisse, les souvenirs. Je m’étais mise en tête d’écrire un livre du vivant de Ziggy. Je voulais qu’il soit un livre sur maintenant, et que notre vie commune se prolonge après lui. Il fallait que le livre existe, et qu’il soit incomplet, pour qu’en même temps Ziggy existe.
Je pense souvent à la dernière phrase du roman de Dostoïevski, Les Pauvre gens : « Vous savez, je ne sais même plus ce que j’écris, je ne sais plus rien, je ne me relis même pas, je ne me corrige pas. J’écris seulement pour écrire, pour m’entretenir avec vous un peu plus longtemps. » Je crois que c’est une part importante de ma recherche, de faire en sorte que le lien ne soit pas interrompu, ou le moins interrompu possible. Le deuil fait cela, en coupant le lien au milieu : il continue de se prolonger, d’évoluer en nous, mais nous sommes privé·es de la réponse de l’autre. La chercheuse Alice Kuzniar est très fine dans sa description de la manière dont notre attachement au chien est profondément mélancolique : parce qu’il est hors du langage, parce que nous sommes radicalement différents, notre proximité est aussi marquée par la distance, l’impossible complétude. Nous vivons alors cet attachement tout en en faisant une sorte de deuil inavoué. C’est une présence au sein de laquelle une absence résiste. Tout comme la présence résiste dans l’absence du deuil. Voilà, au fond, ce sont peut-être deux livres de contact, de désir de contact, de le maintenir.

On perçoit dans votre récit un attachement profond à Ziggy, tout en laissant apparaître une forme d’asymétrie entre humain et animal. Comment pensez-vous cette tension, et plus particulièrement dans le cadre d’une relation interspécifique ?
Cela dépend ce que l’on entend par asymétrie. Je crois que toute relation est en un sens asymétrique : nous n’habitons pas nécessairement le monde de la même manière, nos rapports au monde ne prennent pas la même forme, ne se construisent pas selon le même axe. C’est presque une condition de la rencontre. Dans une relation interspécifique, l’asymétrie est certainement plus manifeste, puisque nous ne faisons pas l’expérience des mêmes réalités sensibles, des mêmes formes d’attention, de temporalité. Et, évidemment, elle tient aux conditions politiques et historiques dans lesquelles ces relations prennent place, bien davantage qu’aux ontologies : nos sociétés sont structurées par une domination humaine sur les animaux. Aussi, à notre petite échelle, la vie de Ziggy est en quelque sorte structurée par mes structures, par exemple par la manière dont je peux disposer de mon temps, de mon corps, des ressources et de l’espace à ma disposition, donc par ma classe, mon genre, etc.
Cette rencontre s’inscrit aussi dans une histoire collective, celle de la domestication mutuelle entre les chiens et les êtres humains. Il suffit d’ouvrir un livre sur les chiens pour lire que la domestication n’est pas un processus unilatéral, mais une histoire de coévolution, de dispositions et d’initiatives réciproques. Et cette histoire se prolonge dans nos histoires individuelles : vivre avec Ziggy me modifie tout autant que ça le modifie. Et comme dans toute relation, il existe une part d’opacité, une part de pouvoir, une zone de silence, de mélancolie. On projette, on interprète, on anthropomorphise, on se trompe. On regarde son chien et on se dit qu’il n’a pas choisi cette vie, qu’on lui impose. Mais quelle est la meilleure vie possible pour lui ? Il ne serait pas plus « chien » lâché dans la nature. Et on ne choisit jamais complètement les formes de vie dans lesquelles nous entrons. En vérité, l’agentivité de Ziggy est bien là, il est lui aussi traversé d’habitudes, d’envies, de goûts. Son quotidien est tissé de choix, il négocie tout : où nous allons, ce que nous faisons, etc… D’une manière très concrète, j’essaye toujours d’avoir suffisamment de temps pour lui, pour lui permettre de choisir le déroulement de la promenade. Certains jours, il veut faire le tour du quartier et se rouler dans l’herbe. D’autres, il veut traverser la ville, aller au magasin qui vend des balles, faire une pause au café où il est toujours bienvenu, dire bonjour à tout le monde. Je dirais que notre lien est avant et malgré tout un lien d’amour, et de responsabilité. Ma responsabilité est de répondre à ces négociations de la meilleure manière possible, parfois joyeusement, parfois âprement, mais en essayant toujours de comprendre d’où elles viennent, et comment nous pouvons essayer d’être le plus heureux·euses possible ensemble.
Car nous formons ce que le philosophe Dominique Lestel appelle une « communauté hybride » : une communauté formée non par la ressemblance ou la symétrie, mais par le fait de vivre ensemble, de partager des espaces, des signes, des affects, d’inventer des rythmes et des formes d’attention communes. D’ailleurs, tous nos lieux de vie sont des communautés hybrides, puisque nous les partageons avec des espèces animales, végétales. Je pense par exemple à la vingtaine de chats des rues qui gravite autour de mon immeuble. Ils ont probablement choisi le quartier parce qu’il y a peu de circulation, beaucoup de végétation, et aussi parce que des habitants ont choisi de les nourrir. Chaque soir, les chats attendent leur gamelle, presque en rang. C’est très drôle à voir. Ou encore, une famille de toucans avait fait son nid dans un des arbres près de notre immeuble. Nous avons pu observer trois bébés toucans grandir. Les services de protection environnementale sont intervenus pour déplacer la famille dans un milieu plus propice, j’ignore pour quelle raison précise, peut-être la présence de nombreux vautours aux alentours, ou encore le fait que les toucans commençaient à s’aventurer sur les balcons, ce qui est risqué pour eux. Quelques semaines plus tard, la famille était revenue dans un des arbres. Là encore, il y a je crois une forme de cohabitation négociée. Je pense enfin au chien nommé Orelha, un chien des rues qui a récemment ému le Brésil. Orelha a été tué en ce début d’année, en janvier, sur une plage de la ville de Florianopolis par un groupe d’adolescents. L’affaire a fait et continue de faire la une des journaux, car en vérité il n’était pas un chien des rues anonyme mais un chien « communautaire », qui vivait depuis plus de 10 ans dans le quartier, et dont les habitant·es prenaient soin. Orelha est devenu un symbole pour les défenseur·euses de la cause animale, mais aussi celui d’une fracture sociale et des abus de pouvoir de la classe dominante, puisque les adolescents venaient de milieux particulièrement aisés, et que leurs familles ont tout fait pour enterrer l’affaire. Tout ça pour dire qu’il y a mille manières de vivre des relations interspécifiques, et qu’elles sont toujours je crois traversées par cette tension. Elles ne sont jamais uniquement intimes, mais révèlent aussi la manière dont nous envisageons et organisons la cohabitation, le soin, la dépendance et le partage du monde…
Depuis la publication, qu’est-ce qui a changé dans votre relation avec Ziggy, et dans votre manière d’écrire ? Que peut-on attendre de Camille Ruiz au futur ?
Au moment de la publication du livre, je me suis absentée un mois. Ziggy n’a pas pu me suivre, le voyage est trop éprouvant pour lui, pour si peu de temps. Les premiers jours qui ont suivi mon retour, nous avions du mal à nous comprendre. Il était particulièrement têtu, peu réceptif à mes propositions, à ma voix, à mes gestes. Cela faisait très longtemps que nous n’avions pas passé autant de temps l’un sans l’autre et nous étions tous les deux un peu perturbés par ce mois hors du quotidien et hors de la relation, même si je pensais à lui en continu. J’ai eu un petit vertige – mais j’ai écrit tout ce livre à propos de ce chien ? Il me semblait y avoir un décalage entre le chien dont j’avais parlé pendant mon séjour, et ce chien que j’avais du mal à pleinement reconnaître, qui refusait d’avancer, refusait de se promener. Comme si l’espace d’un instant, le sortilège de la relation et de l’amour s’était dissipé. Mais au bout d’une petite semaine, la communication s’est rétablie, et tout s’est adouci.
À présent, je crois que notre relation est plus apaisée, moins anxieuse. Je ressens une forme de solidité à cet endroit, comme si le livre était devenu le socle qu’étaient pour moi les autres livres pendant son écriture. Ziggy est en pleine forme, et à bien des égards je le comprends mieux. Il aura 6 ans cette année. Il aime toujours les balles, manger des choses par terre, qu’on lui gratte le museau. Nous continuons nos promenades, elles continuent d’apparaître dans le journal que je tiens et que je publie mensuellement en ligne. J’amorce d’autres projets d’écriture, mais le livre nous accompagne. Ziggy est à la fois mon chien et son propre personnage, il a son double littéraire qui lui permet d’être plus fort. Des gens pensent à lui sans même l’avoir rencontré ! Je me surprends souvent à avoir des pensées magiques, je crois que le texte est son corps supplémentaire et que maintenant qu’il existe, Ziggy est protégé.
À l’avenir, j’ai envie d’explorer d’autres formes. En ce moment, outre mon journal, j’écris une fiction, que l’on pourra peut-être qualifier de roman. Il y a beaucoup d’enfance à l’intérieur, il y a un chien, mais ce n’est pas Ziggy. J’écrirai encore de la poésie, c’est certain, des nouvelles aussi, peut-être. Nous verrons : chaque texte a sa nécessité secrète, qui n’est dévoilée qu’en cours de route, voire à toute la fin. Comme avec un chien, comme pour toute la vie en fait, il faut accepter à la fois de prendre quelque chose au sérieux, et d’aller à l’aventure.
Camille Ruiz, Un chien arrive, éditions Corti, février 2026, 192 p., 21 €