Odette et Pénélope : une lettre à Alain Juppé

 

Je commence ce texte, cette lettre, avec appréhension, la poitrine serrée et le souffle un peu coupé, impressionné par l’ampleur et la portée du sujet que je veux soulever, plus que jamais il s’agira d’être simple et juste, juste : les mots justes.

Le Talmud dit que Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier. On connaît cette phrase. Elle va comme Aime ton prochain comme toi-même – sous entendu comme toi même tu t’aimes ou tu ne t’aimes pas… On connaît ces maximes du bien, elles sont des ritournelles, des oiseaux de paradis, elles font rarement chair – je parle en général, bien sûr, je ne donne aucune leçon de morale, je parle aussi pour moi. Ces phrases – Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entierAime ton prochain comme toi-mêmeQue celui qui n’a jamais péché jette la première pierre – ne sont pas de simples phrases, il faudrait trouver un autre mot. Ces phrases sont des expressions du bien absolu, elles peuvent rester lettres mortes mais peuvent aussi s’animer dans certaines âmes ou esprits, à ce moment-là elles prennent vie, deviennent actives, agissantes, c’est une révolution, une insurrection pour ne pas dire résurrection.

Nous y voilà, j’y suis déjà, hélas : le bien, le mal. J’aimerais éviter ces deux notions trop grandes pour moi mais elles sont comme des passages obligés étant donné que je m’apprête à raconter une histoire dans laquelle le mal absolu s’est déchaîné comme peut-être il ne l’avait jamais fait depuis le commencement des civilisations.

J’adresse ce texte en particulier à Alain Juppé, maire de Bordeaux car je vais parler d’une femme venant de cette belle ville, madame Odette P., aujourd’hui décédée.

Monsieur Juppé, il est fort probable que vous n’ayez jamais entendu parler de moi aussi je vous dis l’essentiel : j’ai 42 ans, j’écris et j’ai publié trois livres, comme je ne vis pas « de ma plume », je fais toutes sortes de boulots et quand je n’en trouve pas le RSA est là – merci la France. En ce moment par exemple je suis agent de surveillance, accueil et sécurité au Château de Versailles, employé vacataire, un contrat de 4 mois. Mais c’est mon travail précédent que j’ai envie d’évoquer et qui m’amène à vous.

Il y a quelques mois un ami que j’avais perdu de vue m’a recontacté avec une drôle de proposition : faire le lecteur / secrétaire / accompagnateur de son père, quelques heures par semaine. Le père s’appelle Jean-Marc P., je vous salue Jean-Marc, je vous imagine en train de découvrir ce texte, j’espère que vous n’êtes pas trop inquiet, je connais votre discrétion et votre pudeur, votre goût pour la précision, je vais essayer de ne pas froisser ces beaux sentiments.

Jean-Marc et son épouse Virginia, qui ont quelque chose comme 80 ans, je mémorise mal les âges, vivent avec leur beau chat Amigo dans un magnifique appartement au Champ de Mars. Ce sont des gens aisés, voire très aisés, je ne connais pas l’origine de la fortune, je sais que Jean-Marc a fait carrière dans l’édition notamment, ils sont surtout d’une totale élégance humaine et sociale, jamais je n’ai senti le poids de l’argent chez eux, ce poids qui peut vous écraser ou chercher à vous dominer. Jean-Marc et Virginia sont « des gens bien », je ne peux pas mieux dire. Ils ont toute leur tête malgré l’âge, sont en bonne forme physique même si leurs corps n’ont plus 20 ans, la raison de ma présence auprès de Jean-Marc est qu’il est aveugle suite à un accident pendant la guerre d’Algérie. Le travail avec Jean-Marc consistait à lui lire ses périodiques préférés, notamment Le moniteur (le titre exact est «Le Moniteur des Travaux publics et du Bâtiment ». Les rubriques qui intéressent Jean-Marc dans cet hebdomadaire sont principalement « Territoires » (pour les régions « Ile-de-France » et « Ouest et Centre »), ainsi que la rubrique « Architecture et techniques » sur le bâtiment et architecture), mais également Challenges, son courrier parfois… ces lectures sont devenues avec le temps des départs de conversations, Jean-Marc aimant raconter et sachant le faire, moi aimant écouter et apprendre, échanger. J’ai beaucoup d’amitié pour eux.

La médaille de Yad Vashem

Un autre volet de ce travail consistait à aider Jean-Marc à classer, ordonner les archives de sa mère, Odette P., née le 11 mars 1906 à Bordeaux, morte à Paris le 10 février 2004. Je savais vaguement que cette femme avait été une grande résistante, on l’appelait « l’âme de la Résistance » dans le 3ème arrondissement de Paris, le 12 décembre 2002 elle reçut le titre de Juste parmi les Nations, la salle des fêtes de la Mairie du 3ème arrondissement de Paris porte son nom, quiet aussi inscrit pour l’éternité au Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem ainsi qu’au mur des Justes du Mémorial de la Shoah de Paris.

Simples détails insignifiants ou pas, ma grand-mère paternelle s’appelait Odette, mon nom d’état civil est Jérôme Léon, les deux prénoms d’Odette P. sont Odette Léontine.

C’est beau ce que dit Deleuze sur le désir, que le désir est une construction (cf Le Moniteur cher Jean-Marc), qu’on ne désire pas telle chose ou telle personne isolément, mais qu’on désire dans un ensemble, dans un agencement dont on peut tout ignorer (la psychanalyse serait alors la méthode de déconstruction / com-préhension du puzzle mental), désirer c’est agencer, construire, inlassablement, sans cesse, nous sommes des machines désirantes.

Je parle de ça, le désir selon Deleuze, pour dire aussi qu’il n’y a pas que la version solaire et bienheureuse du désir, on peut aussi agencer le noir, dans les ténèbres, construire du trauma et du malheur, avoir un rapport avec le mal, l’exercer ou être hanté par lui, maculé, blessé, sali, et ça va du mal chez la comtesse de Ségur, grande écrivaine perverse, au mal chez Saint Simon, Bataille, Pasolini (Salo), Sade bien sûr, mais aussi l’innommable Shoah, les camps, l’extermination systématique, la mort industrielle, Le vieux fusil, film qui m’avait traumatisé et me hante encore, Le dernier métro, Luca et Marion Steiner, le théâtre sur et sous les planches et quand je suis devenu comédien j’ai pris ce nom d’Olivier Steiner il y a 20 ans, Duras La douleur, Etty Hillesum, Holocaust, Le pianiste, Nuit et Brouillard, Claude Lanzmann, Chantal Akerman et sa mère, Ma mère rit, No home movie, Marceline Loridan-Ivens, La liste de Schindler, Le choix de Sophie, La vie est belle de Benigni : « Peut-être que tout ça n’est qu’un rêve, demain matin on va se réveiller et maman nous préparera deux belles tasses de café au lait avec des biscottes », La vie est un songe, un rêve, un cauchemar, Calderon.

Nous étions dans son grand bureau quand Jean-Marc m’a proposé de commencer par ce carton posé à ma droite. Ouvrez-le, Olivier, et pour commencer dites moi ce qu’il y a dedans, décrivez.

Dans le carton, au-dessus d’une pile de dossiers, une vieille sacoche qui m’a fait penser au sac US que j’avais dans les années 90, c’était à la mode. Un sac avec bandoulière donc, fait de peau de vache d’un côté, poils noirs, et une toile vieux vert bouteille derrière, le tout visiblement ancien. Je décris, Jean-Marc m’écoute et ne dit rien. J’ouvre la sacoche et déverse sur la table tout ce qu’elle contient : des papiers, des enveloppes, photos, cartes et un morceau de tissu rouge plié en huit. Je dis : il y a un morceau de tissu rouge plié. Je déplie et quelque chose s’arrête en moi, se fige. J’avais déjà compris, je savais depuis le début mais comme on sait sans savoir, là je me retrouve devant un artefact, un fait accompli, je déplie un drapeau de croix gammée. Ce drapeau nazi a été remis Odette par les anciens résistants du 3ème arrondissement après son retour des camps, au cours d’une manifestation patriotique dans l’arrondissement à laquelle Jean-Marc a participé. Ce drapeau provenait d’une caserne allemande du 3ème arrondissement. Odette avait été dénoncée et elle fut arrêtée par la Gestapo et la police française, avant les camps de la mort elle fut détenue dans un premier temps à Romainville puis à Sarrebruck.

Le drapeau, le tissu d’horreur, je ne sais pas comment le qualifier est dans mes mains, c’est la première fois que je vois une croix gammée « en vrai », qui vient du temps des nazis. C’est irréel et tout le contraire. Il y a des mots écrits au stylo sur les bandes blanches de la croix, des médailles sont accrochées, croix de guerre, légion d’honneur. Les mots sont des remerciements écrits par des familles sauvées par Odette. Ce tissu est un monument à lui seul, comment le définir, avec quels mots ? C’est du mal avec du bien dessus, ça ne porte pas de message, c’est une lutte, comme une énigme, la lutte de Jacob avec l’ange, fatalité du combat qui sera une défaite et pourtant, de façon illogique car il n’y a plus de logique à ce niveau, la défaite ne sera pas une défaite contrairement aux apparences. Je prends quelques photos du tissu de malheur avec mon portable, ce n’est pas bien je ne demande pas la permission à Jean-Marc qui aveugle ne me voit pas faire, j’ai ce goût amer d’une forme de trahison mais je le fais quand même car je suis un écrivain, donc quelqu’un qui trahit de toutes les manières possibles : avec le regard et avec les mots.

J’apprendrai plus tard qu’Odette avait été « démobilisée » à l’Hôtel Lutétia le 16 mai 1945, c’est-à-dire huit jours après la signature de Potsdam. Jean-Marc était derrière les barrières dressées devant l’hôtel pour attendre sa mère. « C’est sans doute le souvenir qui m’a marqué le plus dans ma vie. », m’a-t-il confié.

Je ne parle pas ici du degré zéro de la trahison qui consiste à livrer à ses ennemis ou à tromper la confiance d’une personne ou d’un groupe, je veux parler de cette forme de trahison plus verticale, par laquelle une forme de révélation peut avoir lieu, ça a commencé avec Judas, ça s’est prolongé par le roman, la littérature, et aujourd’hui l’autofiction qui n’est que la littérature après Freud, Lacan et Einstein. Judas serait alors le premier écrivain et une Évangile de Judas serait le premier livre d’écrivain.

Dans la sacoche en toile et peau de bête – j’apprendrai qu’elle vient de Buchenwald et qu’elle appartenait à un nazi – il y a aussi toutes sortes de vieux papiers et bouts de tissus élimés. Une vieille enveloppe jaunie contient des bouts de papier sur lesquels ont peut lire, écrit au crayon à papier : « Je vais bien, ne pas s’en faire. Prévenez Mr Untel, rue du Maine, je suis arrêtée. Suis à Fresnes, ne pas s’en faire. Prévenir Angèle. » Comme un petit Poucet, depuis le fourgon et sur le chemin de son arrestation, Odette avait semé des petits papiers. Il y a aussi le mot de cet (cette) inconnu(e) : Trouvé ce papier devant la prison du Cherche-Midi le 3-3-44, soyez sans crainte, suis pas de la police. C’est ainsi que le réseau de résistance d’Odette fut informé.

Le cœur de Pénélope

Il y avait d’autres choses dans ce carton : des bouts de tissus avec matricules des camps, un mystérieux cœur brodé avec à partir de robes des camps : Pénélope (nom de résistante d’Odette) brodé sur une face, Ulysse sur l’autre. Qui était Ulysse ? Bien sûr le symbole, le mari parti au loin (Comme Odette, son mari Jacques a eu une attitude exemplaire pendant la guerre. Né le 10 mars 1906 dans la colonie juive de Rischon-le-Zion (alors la Palestine), Jacques — de culture, de langue et d’études supérieures françaises mais non de nationalité française —avait estimé normal de s’engager contre l’envahisseur allemand. C’est ainsi qu’il s’est engagé dans la Légion étrangère et qu’il a combattu avec la 13ème D.B.L.E. jusqu’à la fin de la guerre. Il a terminé la guerre comme caporal. Il est devenu français en 1946 par un décret de naturalisation.)

Le cœur d’Ulysse

Odette P. fut et est l’anti-Papon.

Dès 1940 elle s’engage dans l’action, corrigeant les épreuves d’articles de journaux de résistance, ronéotypant, participant à la distribution et assumant la responsabilité de conserver chez elle les plaques de cuivre des titres.

Les papiers retrouvés

En 41 elle devient secrétaire générale adjointe à la mairie du 3ème arrondissement de Paris, elle en profite pour procéder à des actes de sabotage de l’action administrative de la puissance collaboratrice, elle établit de faux-papiers, cartes d’identités, certificats de naissance, elle fait disparaître les mentions juifs, elle délivres des cartes de ravitaillement. Puis elle abrite dans son appartement du Champ-de-Mars des personnes traquées, elle alerte des familles avant les rafles imminentes, on dit que son action a permis de sauver des centaines, des centaines de juifs et non juifs.

Donc elle sauva l’univers tout entier des centaines de fois.

 

Matricule 4048

Il y eut les nazis, les vrais criminels, les ordures humaines présentes au procès de Nuremberg, il y eut Mein Kampf, son combat qui était son Jihad de l’époque, il y eut les Eichmann englués dans leur banalité du mal, fonctionnaires zélés qui faisaient bien leur « travail », obéissant aux ordres « sans réfléchir aux conséquences », il y eut tous ces français qui ont collaboré, il y eut surtout la grande masse de tout ceux qui n’ont rien dit, rien fait et qui auraient pu, et il y eut des Odette P.

Le bien et le mal
La Croix de Lorraine
L’horreur dépliée

Dans quel camp aurais-je été ? Dans quel camp suis-je aujourd’hui ? Ce sont les deux questions que pose à chacun d’entre nous l’histoire d’Odette.

2000 Justes recensés en France continuent d’écrire la mémoire du bien.

Nous avons toujours d’autres options que la soumission à un régime criminel, qu’il soit politique ou économique. Et la première option devrait être l’action, même en apparence minuscule. Agir d’abord, faire quelque chose, parler après.

Quand j’ai eu terminé cette journée avec Jean-Marc et le fameux carton, je suis sorti, j’ai traversé l’avenue de Suffren et j’ai été vomir dans le premier café que j’ai trouvé, Le Petit Suffren. Après j’ai commandé un Ricard et j’ai envoyé un sms à Frederika Amalia Finkelstein, je n’ai vu qu’elle pour partager un peu ce que je venais de vivre, ses réponses me firent du bien.

L’histoire de mes après-midi avec Jean-Marc n’est pas finie et je ne veux pas la clore. Au-delà des quelques centaines d’euros correspondants à ma rétribution, j’ai beaucoup reçu auprès de Virginia et Jean-Marc. Peut-être que je n’ai pas encore réalisé tout ce que j’ai pu recevoir. Il faut que ça décante.

L’intelligence, ou Dieu si on veut, c’est la relation.

Je vais bien ne pas s’en faire

Ayant reçu je voudrais donner un peu en retour. C’est pour cette raison que je m’adresse aussi à vous, monsieur Juppé. Offrez à un lieu bordelais le nom d’Odette P., une rue, une ruelle, une école, une place, une placette, que sais-je. Offrez à vous concitoyens la belle histoire d’Odette : il importe de faire savoir que le mal n’a pas régné de façon uniforme.

Bien à vous,

Olivier Steiner

PS : mon mail est : steinerolive(at)yahoo.fr