Is it fake ?

Is it fake ? Cette question désormais récurrente que le 45è président des États-Unis a introduit de force dans la vie et le langage quotidien en rappelle une autre. Les cinéphiles ont tous en mémoire le remarquable film de John Schlesinger, Marathon Man (1976), et le célèbre harcèlement répétitif de l’ex-bourreau nazi, le terrifiant docteur Christian Szell, interprété par Laurence Olivier, qui s’attaque, roulette en main, à une dent très saine de Thomas Babington Levy (Dustin Hoffman) pour lui faire avouer ce qu’il ne sait pas de la vie de son frère agent secret, is it safe ? Toute une génération est allée chez le dentiste avec un plus d’angoisse après cela. Désormais toute une génération a tendance, en apprenant une nouvelle importante, à se poser cette question angoissante et récurrente, is it fake ? A l’instar de ce que Donald Trump dit, tweete et lance à tout va et sans vergogne. Le dernier tweet de ce triste personnage est hautement révélateur et a fait réagir plusieurs grandes signatures de la presse britannique, puisqu’il a affirmé que les Britanniques ont manifesté en masse contre le NHS (National Health Service), alors que la dite manifestation, à Londres, avait pour objet le soutien et la défense du NHS !

Le vocable fake, nom commun à l’origine, date du XIXè siècle, et appartenait (ça ne s’invente pas !) au langage argotique des voleurs. It’s a fake, c’est un faux, assertion dont le sous-entendu linguistique impliquait que l’objet désigné n’était même pas digne d’être volé. Le mot est resté à mi-chemin entre langage parlé et argot, mais, par métonymie, a glissé vers le locuteur et, ainsi, on a pu dire he is a fake, « c’est un imposteur », « il est bidon ». Puis est apparu le verbe to fake, falsifier, truquer, et par extension, faire semblant. Du reste en anglais américain, to fake a deux acceptions spécifiques supplémentaires, dans le domaine du sport, et, en particulier du football américain, l’équivalent sémantique est « feinter », et dans celui de la chanson c’est « improviser ».

Depuis quelques années, vraisemblablement depuis l’émergence des réseaux sociaux, où la vérification de l’information est pratiquement inexistante et, donc, la propagation de fausses nouvelles majoritaire, fake a pris une fonction adjectivale. On parle désormais de fake news. Or l’année 2016 a renforcé cette utilisation, puisque, d’une part au Royaume-Uni avec le référendum sur le Brexit, d’autre part aux États-Unis avec la dernière élection présidentielle, les faussaires (Nigel Farage, Boris Johnson et Donald Trump) tiennent le haut du pavé et apportent une illustration très inattendue et effrayante de ce que George Orwell avait imaginé dans son célèbre roman dystopique 1984. Le ministère de la vérité lance : War is Peace, Freedom is Slavery, Ignorance is Strength. (La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force). Dans le même chapitre le personnage principal, Winston Smith, en arrive à cette sinistre conclusion, terriblement d’actualité, the past was dead, the future was unimaginable. Depuis l’arrivée au pouvoir du dangereux clown pré-cité le roman de George Orwell se maintient parmi les meilleures ventes de librairie, comme si les citoyens américains épris de démocratie voulaient connaître la suite de cette terrible aventure. Cependant il convient de ne pas mettre sur les seules épaules de Trump la manipulation sémantique et politique.

L’historien Robert Darnton a rappelé dans Le Monde du 21 février 2017 que la manipulation de l’information fait partie, en quelle sorte de l’histoire de l’humanité, rappel qui a été prolongé sur France-Culture, dans Les Chemins de la Connaissance. Avant Darnton n’oublions pas que Noam Chomsky, dans son ouvrage de 1994, Manufacturing Consent, puis dans on superbe petit pamphlet de 60 pages, Media Control (1997), a donné un superbe exemple de manipulation, base des fake news. En 1916, le président américain Woodrow Wilson se fait ré-élire pour un deuxième mandat avec un slogan électoral dépourvu de toute ambiguïté, Peace without Victory. Il s’agissait donc de promettre à son électorat de rester à l’écart de ce lointain conflit européen qu’était la guerre de 1914-18. Or, en moins de six mois, par le biais de la Creel Commission, créée avant sa ré-élection, Woodrow Wilson va engager son pays dans la guerre, pour, affirma-t-il, sauver le monde (Save the world).

En 2008, Christian Salmon, écrivain et chercheur au CRAL (Centre de Recherches sur les Arts et le Langage) a publié un ouvrage de référence sur le sujet, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. Or c’est cette même année que le président de la République, ou présumé tel, Nicolas Sarkozy, au beau milieu d’une conférence de presse consacrée à la politique étrangère et à l’Europe, avait lancé tout-à-trac « Carla et moi c’est du sérieux ». Déclaration inepte et sans objet dont le but était, bien évidemment, de (tenter de !) détourner l’attention de ses auditeurs et interlocuteurs des problèmes plus sérieux, méthode qui fait inéluctablement penser au regretté Pierre Dac (dont on doute qu’il fasse partie des maîtres à penser de l’individu cité supra), qui, dans son journal satirique L’Os à Moëlle, donnait des titres de « une » aussi désopilants et décalés que A Santiago du Chili la pharmacie Otersund sera ouverte dimanche…

Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte (2008), Poche/La Découverte, 10 €
François-Bernard Huyghe, Désinformation : les armes du faux, Armand Colin, 2016