Marjane Satrapi : qu’est ce que mourir de chagrin ?

Capture d’écran Persepolis © Arte © Marjane Satrapi

« Marjane Satrapi est morte de chagrin. Elle a dit merde à cette vie qui lui a arraché son grand amour. Elle a tiré un trait. Ce même trait puissant qui a fait sa renommée, son talent », peut-on lire dans Libération. La phrase frappe parce quelle dit trop et pas assez. Elle console peut-être ceux qui restent, elle donne à la mort une forme, presque un récit. Mais que signifie exactement « mourir de chagrin » ?

Est-ce une métaphore élégante, une manière d’éviter le diagnostic, ou bien le récit dune vérité psychique plus profonde : celle dun sujet pour qui la perte nest plus seulement une douleur, mais devient une attaque contre le désir même de vivre ?

Mourir de chagrin nest pas un diagnostic. Aucun certificat médical se contente dune telle formule. Le corps meurt toujours dune cause physiologique : arrêt cardiaque, maladie, accident, intoxication, épuisement, suicide parfois. Mais la vie humaine ne se réduit pas au fonctionnement des organes. Le corps dun sujet est traversé par les liens, les mots, les pertes, les images, les identifications. On ne meurt pas seulement parce que le cœur cesse de battre ; on peut aussi cesser de pouvoir habiter son corps, de le soutenir psychiquement, de lentraîner encore du côté du lendemain.

Le chagrin amoureux, lorsquil devient radical, nest pas une simple tristesse. La tristesse suppose encore une relation au monde, même diminuée. Le chagrin extrême, lui, peut produire une sorte de retrait général : le monde se vide, les gestes perdent leur nécessité, les repas deviennent inutiles, le sommeil se dérègle, la parole se raréfie. Ce qui disparaît avec l’être aimé, ce nest pas seulement une personne ; cest parfois tout un système dappui. Lautre était celui qui regardait, répondait, reconnaissait, donnait consistance au quotidien. Sa mort laisse alors le sujet devant une question insoutenable : à quoi bon continuer à être là, si celui ou celle pour qui j’étais là, ny est plus ?

La psychopathologie distingue le deuil de la mélancolie, même si, dans la réalité, les deux peuvent se mêler. Dans le deuil, le sujet souffre atrocement, mais il sait ce quil a perdu. Le monde est pauvre, dit Freud, mais le moi nest pas entièrement atteint. Dans la mélancolie, la perte se retourne contre le moi lui-même. Ce nest plus seulement lautre qui manque : cest le sujet qui se vit comme déchu, vide, coupable, indigne de vivre. La formule « mourir de chagrin » devient alors dangereusement proche dun effondrement mélancolique. La mort de lautre ouvre une brèche où le sujet peut tomber tout entier.

On peut aussi entendre cette expression du côté de lidentification. Aimer quelquun, ce nest jamais seulement laimer extérieurement. Cest lui donner une place dans sa propre économie psychique. L’être aimé devient parfois une part de soi. Sa disparition peut alors être ressentie comme une amputation intérieure. Quelque chose de moi est parti avec lui. Cette phrase, que lon entend souvent dans le deuil, nest pas seulement une image. Elle dit une vérité clinique : certains liens soutiennent lunité du sujet. Quand ils se rompent, le sujet ne perd pas seulement un objet damour ; il perd une manière de tenir debout.

Chez Marjane Satrapi, cette expression prend une résonance particulière, parce que toute son œuvre aura été une réponseà la perte, à lexil, à la violence politique, à larrachement. Persepolis était déjà le livre dune survivante : survivre à lIran des mollahs, survivre à lexil, survivre à la séparation davec son pays, son enfance, ses morts. Son trait noir et blanc n’était pas seulement graphique ; il était une manière de découper le réel pour ne pas en être engloutie. Dessiner, raconter, filmer : autant de façons de faire tenir ensemble ce que lHistoire avait brisé.

Mais toute création ne protège pas de tout. Lartiste peut transformer la douleur, lui donner une forme, la rendre partageable. Cela ne signifie pas que la douleur cesse de tuer. Parfois, l’œuvre a longtemps servi de barrage. Puis un jour le barrage cède. L’être aimé disparaît, et le sujet na plus la force de transposer, de symboliser, de faire passer la perte dans une forme. Le chagrin nest plus matière à création ; il devient masse, poids, silence.

Dire que quelquun est « mort de chagrin » peut donc être entendu de deux manières. La première est romantique, presque poétique : on imagine une fidélité absolue, une passion plus forte que la vie, un amour qui refuse la séparation. Cette lecture a sa beauté, mais elle risque desthétiser la détresse. La seconde est psychopathologique : elle nous oblige à reconnaître que certaines pertes peuvent désorganiser profondément le rapport du sujet à lui-même, au temps, au corps et au désir. Le chagrin devient alors moins une émotion quun événement psychique total.

Reste une prudence nécessaire. On ne sait jamais entièrement de quoi quelquun meurt. La mort garde sa part dopacité, et les proches choisissent parfois des mots qui protègent autant quils révèlent. « Mourir de chagrin » dit peut-être la véritéaffective dune disparition, non sa vérité médicale. Mais cette vérité affective mérite d’être entendue. Elle rappelle que lhumain ne vit pas seulement doxygène, de sang et de cellules. Il vit aussi de liens, de regards, dadresses, de promesses silencieuses.

Mourir de chagrin, ce serait donc mourir quand le monde ne répond plus, quand lavenir se ferme, quand labsence de lautre devient plus réelle que sa propre présence à soi. Ce nest pas une faiblesse. Ce nest pas une complaisance. Cest lun des noms les plus anciens de la détresse humaine : lorsque lamour, au lieu de continuer à porter la vie, devient le lieu même où la vie se retire.