Pierre Bayard : « J’écris des fictions théoriques », L’Énigme Tolstoïevski (Le grand entretien)

L’Énigme Tolstoïevski paraît aujourd’hui, nouveau paradoxe d’un menteur, pour décaler le titre du premier essai de Pierre Bayard (1993), fondateur d’une collection des éditions de Minuit comme d’une œuvre tout entière sous le signe d’un jeu à la fois sérieux et ludique, visant à transformer notre rapport à la littérature, donc à la représentation du monde.
Chez Bayard, il existe d’autres univers, le Titanic n’a pas encore fait naufrage, les œuvres peuvent changer d’auteur, les plagiats fonctionner par anticipation, tout est placé sous le signe de l’hypothèse, d’un « what if », un et si visant à troubler nos certitudes et a priori. Inspiré à la fois par Borges et Sterne, comme il nous l’explique dans l’entretien qu’il a accordé à Diacritik, Pierre Bayard explore cette fois notre « pluralité intérieure », remarquablement illustrée par l’univers romanesque de Leon-Fiodor Tolstoïevski.

On se souvient de Breton ouvrant Nadja par un questionnement ontologique : « Qui suis-je ? ». Le vacillement portait alors sur le verbe et sa polysémie à la première personne du singulier : « je suis », au sens d’être, suivre, être hanté, voire comprendre. Le « je » n’était pas véritablement remis en question en tant qu’unité, certes susceptible d’un déploiement (le théoricien du surréalisme, l’écrivain, l’homme fasciné par Nadja, énigme ouvrant à l’amour fou pour une autre, Suzanne) mais davantage conçu comme une succession que comme une multiplicité constitutive. La question qui ouvre le dernier essai de Pierre Bayard est tout autre : « Pourquoi suis-je plusieurs ? ». C’est bien là le je analysé dans sa pluralité, ses fractures, la coexistence de plusieurs personnes en une, le présupposé qu’il y a bien « plusieurs occupants à l’intérieur de notre corps ».

Pierre Bayard l’écrivait dans l’épilogue d’Il existe d’autres mondes (Minuit, 2014) : « Il n’y a pas que les œuvres qui puissent être heureusement éclairées par la théorie des univers parallèles, il y a aussi et surtout nos vies.
Sauf à être sourds à nous-mêmes ou à croire que nous possédons une identité unique et figée, comment ne pas être sensibles à tous ces moments de l’existence où nous percevons en un éclair que nous vivons également sur une autre scène où nous exerçons un autre métier, vivons avec une autre personne, avons d’autres goûts et d’autres désirs, et comment ne pas voir que cette diversité interfère avec la conduite de nos vies et les décisions que nous croyons les plus autonomes ? ».

Cette invitation à concevoir notre « pluralité intérieure  », à admettre notre « multiplicité psychique » trouve son aboutissement dans l’essai paraît aujourd’hui : si Rimbaud écrivait que « je est un autre », force est de constater que je est plusieurs autres… et c’est à l’assaut de cette énigme que part un Pierre Bayard lui-même plusieurs en tant que narrateur(s) de ses fictions théoriques. Celui qui écrit, sous l’égide malicieuse d’Oscar Wilde — « je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer » —, ne pas ouvrir les romans qu’il commente, ne pas avoir lu nombre de classiques qu’il analyse dans ses cours (Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ?, 2007), n’est pas le même que celui se trouve enfermé à la Conciergerie avec Geneviève Dixmer, là pour « sauver la femme qui a marqué ma vie » (Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ?, 2015) ni que celui qui se sait être à la fois vivre en France et en Californie, être « théoricien de la littérature, enquêteur à Scotland Yard, chef d’un orchestre symphonique et écrivain-fantôme dans une maison d’édition » (Il existe d’autres mondes, 2014). Et aucun de ces narrateurs n’est pleinement l’auteur, Pierre Bayard.

En 2014, il ne s’agissait encore que de « vies parallèles », expliquant certes des « comportements singuliers », mais sans envisager, encore, une pluralité intérieure constitutive. Sans doute est-ce à la fois la conscience aiguë d’essais publiés sous un même nom (le singulier Pierre Bayard) mais aux narrateurs pluriels et la lecture cruciale de Leon-Fedor Tolstoïevski qui ont conduit l’écrivain à une thèse pour le moins paradoxale, « le fait que chacun de nous est plusieurs personnes et que seule la prise en compte de cette pluralité peut nous ouvrir un accès à la profondeur de l’être ».

Les conséquences de cette théorie sont aussi bien ontologiques que sociales et juridiques. Et c’est bien entendu la littérature qui est seule à même de déployer ces répercussions multiples : qui condamner quand un de nos multiples nous a tué ? qui de nous aime passionnément à la fois x et y ? comment comprendre ce je qui agresse d’autres je en nous et voudrait le détruire ? Autant de questions que nous invite à comprendre Tolstoïevski, comme « tout grand écrivain, par les modèles ouverts qu’il propose ».

Tolstoïevski (photo Pierre Bayard)

Longtemps, la critique littéraire s’est heurtée à l’énigme que représente l’œuvre de Tolstoïevski : « Multiple dans sa personne et sa vie, Tolstoïevski l’est tout autant dans son œuvre. Il est difficile de penser qu’un même auteur ait pu écrire — même si l’interrogation sur la multiplicité y est constante — des livres aussi différents que Guerre et paix et Crime et châtiment, ou encore Anna Karénine et Les Frères Karamazov, et le sentiment vient parfois à leur lecture qu’ils sont dus à la plume d’un créateur dédoublé ». Si George Steiner a pu écrire un Tolstoï ou Dostoïevski, si Plutarque se contentait de Vies parallèles, Pierre Bayard, lui, étudie pour la première fois le massif romanesque russe dans sa complexité, ses disjonctions et ses échos troublants.

Oeuvres de Tolstoïevski

A la fois renouvellement profond du genre de la biofiction dans les « Repères chronologiques » qui ouvrent le livre, questionnement des grilles psychanalytiques et topiques freudiennes, lecture rapprochée d’œuvres parmi les plus fondamentales de la littérature mondiale, L’Énigme Tolstoïevski pousse à son acmé les principes d’une discipline nommée littérature comparée : s’ouvrir à la diversité, apprendre de l’Autre et y trouver les fondements d’une identité plurielle, ne jamais considérer une culture comme un vase clos. L’essai, aux bords de la fiction tant il s’agit pour son auteur d’inventer et recomposer, montre combien toute appréhension de la littérature est indissociable d’enjeux ontologiques et politiques.


Pierre Bayard, L’Énigme Tolstoïevski, Minuit, « Paradoxe », novembre 2017, 169 p., 16 € 50 — Lire un extrait

Lire ici l’article de Jacques Dubois sur L’Énigme Tolstoïevski

Pierre Bayard sur Diacritik :
Le Titanic fera naufrage, par Jacques Dubois
Il existe d’autres mondes, par Christine Marcandier