Léona, Nadja, héroïne du surréalisme

« Elle me dit son nom, celui qu’elle s’est choisi : ʺNadja, parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencementʺ ». Les lecteurs d’André Breton reconnaîtront cette phrase et cette femme, muse, inspirant un manifeste du hasard, de la « beauté convulsive », de la mise en danger. Nadja, la femme qui sait coucher la réalité sous ses pieds, fait lever de « pétrifiantes coïncidences ». Qui incarne, pour Breton, un idéal surréaliste, au point qu’il niera la femme pour dire la figure, sa séduction, son infinie poésie, sa manière d’être une « idée limite ».

Leona Delcourt

Nadja s’ouvre sur cette phrase simple en apparence, si énigmatique pourtant : « qui suis-je ? », la polysémie du verbe initiant un livre « battant comme une porte », ouvert (« maison de verre ») et paradoxalement hermétique. Nadja fascine Breton, Nadja a fasciné des générations de lecteurs. Hester Albach, romancière hollandaise, revient sur la femme « inspirée et inspirante » que l’écrivain surréaliste rencontre par hasard dans une rue parisienne le 4 octobre 1926.

A la fois détective, critique littéraire, lectrice passionnée, Hester Albach part à son tour sur les traces de la femme qui a inspiré Nadja, elle décrypte peu à peu l’énigme, se meut elle aussi en « âme errante », se lance sur les Pas perdus de Léona. Elle se rend sur sa tombe, au cimetière de Bailleul, donnant ainsi au livre la forme symbolique d’une exhumation :

« Quoi qu’il en soit, elle gisait là, dans une tombe tout à fait anonyme. En ses jours de gloire, Nadja avait porté un nom qui signifiait le début de l’espérance. Elle avait vécu son déclin dans un anonymat désolant, qui se perpétuait dans sa mort, semblant nier une fois encore son existence ».

Le propos du livre est au moins double : si retrouver Nadja est pour une part une manière pour Hester Albach de se dire, de retrouver sa propre histoire, ce propos demeure anecdotique. Il s’agit, d’abord, d’écrire à son tour une biographie, plus réelle, de Léona Delcourt, de cette courte vie (1902-1941) irrémédiablement marquée par la rencontre avec Breton, versant ensuite dans la folie.

Hester Albach consulte des archives – reproduites dans le livre, illustré de photographies, documents d’états-civils, rapports –, elle recoupe les témoignages. Elle se rend à la vente Breton, lit les lettres de Nadja, tente de décrypter les volumes composant la bibliothèque de l’écrivain. Rencontre la petite fille de Léona, Ghislaine, et lui promet à son tour un livre sur Léona/Nadja comme une inversion de la demande de la jeune femme à Breton, le 10 octobre :

« André ? André ?… Tu écriras un roman sur moi. Je t’assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelque chose reste… » (Breton, Nadja)

Ainsi Hester Albach explicite les blancs volontaires de Nadja, démontre que cette histoire ne dura pas 9 jours mais plus de quatre mois, narre les relations de Breton et de Léona dans les mois qui suivent. Elle suit les signes d’instabilité de Léona, son identification terrible au personnage créé par Breton (« Ni Nadja ni Léona, qu’est-elle maintenant, sans lui ? »), son amour impossible et exalté pour l’écrivain, sa perte progressive de tout sens du réel, sa plongée dans la folie, son internement psychiatrique, sa mort. Hester Albach démontre que le livre de Breton, pourtant écrit selon des principes antilittéraires – dire la vérité, le réel, ne rien maquiller – est un ample travestissement des faits. La date même de la rencontre est une mystification. Le propos du livre n’est bien entendu pas de nier à Breton une quelconque liberté d’écriture et de composition mais de rendre à cette femme sa vérité, au-delà des « faits-glissades » et « faits-précipices » retenus par Breton.

Mais il s’agit aussi de décrypter Nadja, de lire le roman à la lumière de l’ésotérisme, de l’alchimie et de la kabbale, sans doute les pages les plus faibles de ce livre, en ce qu’elles tentent à tout prix d’imposer sinon un sens du moins une grille de lecture à un texte qui vaut justement pour ses échappées, sa polyphonie, son irréductible altérité poétique.

Demeurent pourtant une obsession de la figure Léona-Nadja qu’Hester Albach dit, transmet (mieux, n’altère pas, pour ceux qui comme elle ont le virus Nadja), un pouvoir de séduction, une traversée sous forme d’enquête, elle-même passionnante, un extraordinaire portrait de femme. Comme l’écrit Philippe Noble en introduction du livre, « d’un même mouvement, Hester Albach reconstruit Léona et déconstruit Nadja ». Ce faisant, son livre prend la forme d’une (en)quête, celle même de Nadja.

Hester Albach, Léona, héroïne du surréalisme, traduit du néerlandais par Arlette Ounanian, Actes Sud, 2009, 314 p., 21 € — Lire un extrait