Il n’y a pas de cinéma de Claire Denis

Claire Denis © Aurélien Barrau

« Cette beauté ne tient pas à la pureté morale,
qui est peut-être rarement belle »
Vincent Delecroix, Tombeau d’Achille

Bien-sûr, Claire Denis est une réalisatrice emblématique à plus d’un titre.

De ses débuts avec Jacques Rivette et Wim Wenders, jusqu’au très récent Beau soleil intérieur, primé à Cannes, elle traverse, comme un météore, les dernières décennies. Son nom est celui d’un cinéma à nul autre pareil : singulier dans chaque détail de ses immenses retentissements.

Il ne serait pas très difficile de définir la spécificité du cinéma de Claire Denis. Sans doute faudrait-il d’abord y déceler une sorte d’inexorable fragilité. Une manière de se tenir structurellement sur la brèche. Dans l’équilibre instable d’un monde toujours prêt à choir, dans l’inchoatif inquiet d’une inexorable bascule.

Peut-être faudrait-il souligner la sidérante capacité de Claire Denis à synthétiser une situation, une vie, une histoire, un monde dans un plan de quelques secondes. Non pas de nous en livrer « l’essentiel » ou la quintessence mais de donner à voir ou à sentir cet imperceptible qui se rêvait ostentatoire. Réinvention de la contingence.

Vraisemblablement, faudrait-il insister sur l’épure d’une photographie qui n’est belle que parce qu’elle souffre. Certainement pas une esthétique de la douleur mais plutôt une éthique de l’inflexible. Le mal joue sous la forme du retrait. Ce qui, d’ailleurs, différencie fondamentalement Denis de Pasolini, Visconti ou Cavani. À la différence de Salò, des Damnés ou de Portier de Nuit, les Salauds de Claire Denis ne se mirent pas dans un praxinoscope satanique : ils errent dans un espace absolument dépeuplé et délibérément titubant.

Incontestablement, il faudrait cerner les dynamiques propres d’un rythme singulier par ses saccades et étirements, d’un rapport au temps tellement non-linéaire qui défie l’ordre du temps lui-même. Il faudrait plonger dans le raffinement distingué d’une direction d’acteur qui concilie un immense respect de l’altérité et un implacable impératif d’adéquation.

Mais je crois qu’il n’existe fondamentalement pas quelque chose comme le cinéma de Claire Denis. Pas même une vision ou un monde de Claire Denis. Ni un regard.

Il existe une exigence de Claire Denis. Quelque chose comme une bienveillante intransigeance.

L’impératif de Claire Denis n’est pas « catégorique ». L’enjeu n’est pas kantien, il n’a rien de moral, jamais. L’impératif serait ici plutôt cosmologique ou tautégorique. Presque monadologique : percevoir dans l’ici et l’intime quelque chose de l’ailleurs et du commun. Certainement pas la projection de tous les possibles ou la Vérité transcendante d’une pensée universelle : juste un peu d’étrange dans la mécanique du causal et un peu de loin dans la dynamique du local.

Décaler sans décadrer. Claire Denis travaille le déplacement mais le suit et le précède parfois. Elle fait corps avec l’étrange qu’elle accepte sans affadir.

Plus qu’une réalisatrice, Claire Denis est peut-être l’ébéniste du cinéma. Sur le bâti du réel, elle pose des feuilles précieuses dont la morphologie se contente de dévoiler la structure mais dont les nervures et les reflets inventent aussi une nouvelle texture et d’autres teintes spéculaires.

Il s’agit moins d’image, de scénario et de musique que d’un placage à la fois entièrement dédié à révéler ce qu’il recouvre et inévitablement conscient de participer au réel et donc de l’infléchir et de l’enrichir.

Quand elle marche dans la ville, Claire ne voit pas une ville. Elle discerne des scènes. Le puzzle assemblé compte moins que la pièce isolée. Quand elle évoque Richard III, Claire ne se pose pas en exégète de Shakespeare, elle dialogue avec un spectre réel. Quand elle plaisante avec Agnès Godard – son amie et directrice de la photo « historique » –, Claire n’évoque pas de vieux souvenirs avec nostalgie, elle bouture le maintenant avec un peu d’ancien. Et le passé s’en trouve lui-aussi transfiguré. Quand elle s’oppose avec une fermeté presque brutale à une contrainte qui travestit sa visée artistique, Claire ne cherche pas à s’imposer, elle assure la continuité presque inertielle d’une intuition qui ne peut se détourner sans s’étioler. Quand elle sourit, Claire n’acquiesce ni n’accepte, elle propose un retramage entre ses attentes et celles de l’interlocuteur qui se fait un instant acteur. Quand elle dit l’Afrique de son enfance, la musique de son adolescence, la poésie de toute son existence, Claire n’évoque rien, elle convoque dans une fissure continuée.

Il n’est toujours question que d’aimer. Avec une inflexible fermeté.

Claire ne cherche ni la vérité, ni la justice, ni la beauté. Claire cherche l’infection de l’ailleurs dans l’ici. Avec la modestie violente et l’humilité péremptoire de ceux qui ont fait de l’instable leur terre d’élection.

Ici, le vulnérable devient une arme de précision.

Claire Denis © Aurélien Barrau