Actoral.17 : Steve Jobs d’Alban Lefranc, aboli bibelot d’inanité sonore

Nicolas Maury, Steve Jobs, Marseille 7 octobre 2017 (photo : C. Marcandier)

Que disent de nos propres existences ces vies célèbres, surexposées, supposées emblématiques, les icônes de nos modernités, quand on les extrait de nos fascinations mimétiques ?
Alban Lefranc, dans ses romans, a déjà exploré celles de Nico, de Pialat, de membres de la bande à Baader, de Fassbinder, de Mohamed Ali, etc.
La scène leur offre une autre mise en perspective : on le verra en janvier avec Table Rase (d’abord nommé La Mèche, paraissant chez Quartett) et dès samedi prochain avec Steve Jobs, mis en espace par Robert Cantarella, au festival Actoral.

Travail préparatoire sur Steve Jobs © theatre-contemporain.net

Seul sur scène, le comédien Nicolas Maury sera « le maître des maîtres », celui dont le nom est à jamais lié à une marque à la pomme et à nos formes de vie. Sous nos yeux, dans nos mains, dans notre manière d’appréhender espace et temps, les machines de ce prophète d’une nouvelle ère, déjà metteur en scène de ses apparitions publiques et plus largement de nos modes d’existence.
Steve Jobs est la figure ancienne du bonimenteur, un pharmacien de la langue, au sens derridien du terme, la réactivation contemporaine de forces anciennes, l’homme du contrôle soudain rattrapé par ses organes, le paradoxal « corps du roi », autant de tensions qu’explore Steve Jobs, l’agon d’une mise en espace (elle-même agonie d’un système), comme l’expliquait Alban Lefranc en mars 2016.

Lorsque la pièce s’ouvre (dans une scène d’exposition dont Alban Lefranc nous suggère qu’elle ne sera sans doute pas représentée), l’auteur l’accuse :

« Je suis l’auteur d’une pièce ratée.
Si elle est ratée c’est parce que je passe des journées entières à échanger via mon téléphone intelligent des SMS de cul avec une fille que je ne vois jamais qui habite très loin d’ici je ne sais même plus où.
Ma concentration est en miettes.
On a dû échanger au moins dix mille SMS je dirais, une centaine par jour depuis un an qu’on s’est rencontrés sur le quai de gare d’une petite ville, peut-être beaucoup plus.
Sans doute beaucoup plus.
Je lui ai envoyé au moins six cents photos de ma queue.
Elle, deux cents de sa chatte environ, de ses fesses, de ses fesses remplies par un bijou anal, de ses jambes gainées par des bas ou des porte-jarretelles.
J’ai effacé les photos.
J’ai effacé les SMS.
J’ai effacé son numéro. »

Libération, une du 5 octobre 2011

Si tout rate, c’est que notre quotidien est désormais débiteur du temps que nous passons sur des machines, des modes de communication qu’un homme a popularisés au-delà de toute mesure, créant un univers virtuel qui n’est pas seulement la reproduction du monde réel mais son extension exponentielle (et farouchement solitaire, sur des machines célibataires). La pièce rate parce qu’elle est mise en échec par un homme qui s’est voulu le demi-Dieu des tragédies antiques — dans la première version de la pièce, le texte de Lefranc suit une longue citation de l’Antigone de Sophocle —, un obsessif de l’objet, aussi beau extérieurement qu’il sera addictif pour ses utilisateurs : une perfection plastique comme le faux masque d’une perversité absolue ou d’un génie indépassable. C’est pourquoi aussi il faut rater la pièce, substituer un ratage programmé à la beauté en série de la marque à la pomme, ce commerce d’une prétendue singularité par l’objet, d’une beauté proclamée unique qui masque un système économique inique, une uniformisation généralisée.

« Mon âme est tout à fait morte.
Je ne vis que de l’attente de ses messages qui viennent s’afficher sur l’écran de mon téléphone intelligent.
Je tiens l’inventeur de ces machines pour personnellement responsable de ce désastre.
J’espère qu’il a beaucoup morflé.
Penser aux souffrances qu’il a endurées les derniers mois m’aide à accepter un peu mon sort.
Ce type est responsable de centaines de morts en Chine et au Katanga, mais ce que je ne lui pardonne pas, c’est de m’avoir empêché d’écrire. »

L’auteur, lui aussi inventeur de machines, accuse, agonit d’injures celui qui justement vient de mourir, rattrapé par son devenir terrestre, humain trop humain, un cancer du pancréas contre lequel sa fortune et son génie ne peuvent mais. C’est l’ironie tragique d’un corps (bientôt aboli) ramené aux machines, à une salle des machines ; c’est ce Mallarmé contemporain qui a « aboli le hasard très vite », a « maître-étalonné le monde », après avoir étudié les vies des grands hommes pour se construire à leur (dé)mesure — « Vers six ou sept ans j’ai commencé à lire la vie des grands hommes / Luther Emerson Mohamed Ali Washington / Hitler Staline Pol Pot Henry Ford / Les maîtres du Bauhaus » —, qui avait l’ambition d’être le grand architecte, rattrapé par la seule machine qui lui échappe encore, son corps, pris dans le réseau de la maladie, la prolifération d’une cellule maligne, indétectable, qui dérègle sa propre machine.

Steve Jobs – extrait d’un entretien avec Alban Lefranc (Diacritik)

Et voilà l’homme qui « dirige la société qui a connu la plus grande capitalisation boursière depuis Hiroshima, 600 milliards de dollars aux dernières nouvelles, j’ai arrêté de compter la semaine dernière, disons que j’ai quelques responsabilités qui n’attendent pas, des dizaines de milliers de gens dépendent de moi et des centaines de millions attendent un téléphone encore plus intelligent » soumis à un autre type de prolifération, le voilà ramené à son humanité première, à une obsolescence de sa propre machine.

Qui maîtrise quoi sur la scène de cette existence ? Quelle langue pour dire cette agonie ? La pièce déploie des strates temporelles et des couches de langages, (monologues, banquets…), elle-même prise dans une genèse infinie, work in progress, depuis la mise en scène de Robert Cantarella au Théâtre ouvert (Paris, 2016) à cette nouvelle mise en espace à Actoral.17, texte modifié pour être énoncé par un seul acteur, Nicolas Maury, machine solitaire, nouvelle incarnation de ces personnages qui, chez Lefranc, sont pris dans une langue qui les dépasse. La langue, dans cette pièce comme dans toute l’œuvre d’Alban Lefranc, apparaît comme le véritable nœud d’un rapport au monde et de « je, fictions grammaticales », pour questionner les notions de contrôle et de maîtrise.

« L’homme de l’année du Time », l’inventeur de la Time Machine de nos ordinateurs, celui qui pensait ordonner nos vies, régler nos existences, nos modes de vie, l’économie mondiale, se voit pris dans la temporalité sans maîtrise de sa propre existence, « trahi », « aboli ».
C’est ce «  » qu’explore le monologue polyphonique du Steve Jobs, cet agon, une puissance qui le/nous dépasse, un ratage programmé, « au milieu de l’inextricable et de l’entremêlé ».

Steve Jobs, Samedi 7 octobre à 16h30 – Texte : Alban Lefranc. Mise en scène de Robert Cantarella. Avec Nicolas Maury
Bibliothèque départementale 13
20, rue de Mirès, 13003 Marseille ; M2 Désirée Clary