Dix pour cent, à 100 %

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Le comité de visionnage de Diacritik est formel : avec la diffusion des deux premiers épisodes mercredi 14 octobre à 20 h 50 sur France 2, Dix pour cent a réussi son examen de passage.

Blurb : pour une fois qu’une série française ne se passe ni dans un commissariat, ni dans un prétoire ou dans un hôpital, on ne va pas bouder notre plaisir.

Voilà des lustres que Dix pour cent était attendue comme le Messie télévisuel, comme une sorte d’Arlésienne, destinée à prouver que les séries françaises peuvent être aussi ambitieuses que leurs voisines américaines ou scandinaves, sans être prise de tête ou devoir charrier des revenants (séduisants au départ et rapidement enlisés dans le n’importe quoi trop léché) pour surfer sur la « zombiemania » millénariste..

D’abord 10 %, projet traînant sur les bureaux de Canal + pendant des années avant d’être enterré, la série est devenue Dix pour cent, diffusée sur France 2. Les deux premiers épisodes étaient diffusés hier soir et comme dirait David V., on les a vus — comme près de 5 millions de téléspectateurs selon les chiffres d’audience, donc on suppose que vous aussi. (Si ce n’est pas le cas, une séance de rattrapage est possible, pendant une semaine, sur Pluzz).

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Note pour ceux qui n’auraient pas écouté la radio ou n’auraient pas lu la presse depuis une semaine : Dix pour cent est une comédie sur le milieu des agents, ces êtres de l’ombre qui se démènent pour placer leurs acteurs, stars et poulains, dans la lumière, dans des films, leur obtenir de la presse, des entretiens, des séances photo, des castings. Ils sont un peu requins, un peu nounours, parfois des copains, souvent des punching-balls, toujours sous pression, avec peu de vie personnelle, pas mal de stress, d’énervement et beaucoup d’hystérie. Sentiments qu’ils répercutent sur leurs assistant(e)s – dont Hervé, remarquable Nicolas Maury –, voire sur les stars elles-mêmes.

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Autant dire que l’avertissement inaugural — CSA oblige — « ce programme comporte du placement de produits » a d’emblée une saveur particulière. Et, sans forcer sur le second degré et les mises en abyme, immédiatement valeur de slogan métatextuel : tout acteur est un produit en substance et en puissance.

Capture d’écran 2015-10-15 à 13.20.25Parmi les producteurs de la série, Dominique Besnehard , agent de star (exit l’« impresario » d’antan) qu’on ne présente plus, la légende d’une profession à laquelle il a donné panache et glamour. Rien de mieux pour relooker une profession que de changer le vocable qui la désigne. Celui-ci vaut pour les anglo-saxons et les francophones, seule la prononciation change. A l’origine de Dix pour cent, Fanny Herrero, également scénariste avec Nicolas Mercier, et à la réalisation de trois épisodes (dont les deux diffusés hier), Cédric Klapisch. On y reviendra.

Outre le casting principal des vrais-faux agents (Camille Cottin, Thibaut de Montalembert, Grégory Montel, Liliane Rovère), des seconds rôles avec de vraies-vraies stars : Nathalie Baye (et sa fille Laura Smet), Cécile de France, Julie Gayet, Joe Starr, Line Renaud et Françoise Fabian… On en oublie, tant la série est traversée de silhouettes et de caméos (le casting complet est ici). Le brouillage vrai / faux opère au point que nombre de spectateurs se sont demandé si Line Renaud et Françoise Fabian — qui se détestent dans la série — se haïssent aussi dans le monde réel (Le Huffington Post en parle ici).

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Dix pour cent
est drôle et piquant, entre sitcom (avec une certaine unité de lieu mais sans les rires enregistrés), comédie socioprofessionnelle (façon Ally MacBeal), film dans le film et tranches de vies. C’est même beaucoup plus que cela (ce qui serait pourtant déjà pas si mal). La série est sketchée mais sans clin d’oeil trop appuyé aux programmes courts si aimés du grand public pour que cela devienne un écueil. Pensons, par exemple à Camille Cottin et à son passé de Connasse sur Canal+, qui avant d’être transposé en version caricaturale et indigeste sur grand écran) tirait sa force de son format de shortcom savoureuse).

Ce qui fait aussi la force de Dix pour cent, c’est sa manière de toujours faire signe vers un ailleurs : parce que la fiction (puisant évidemment dans la réalité) décale le réel : on se demande si Cécile de France sait faire du cheval, si elle a la main verte et si elle habite cette maison à tomber dans Paris. On se demande surtout pourquoi Quentin Tarantino n’a pas voulu d’elle dans son prochain film…

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Mais surtout, le décalage vient de l’agent en silhouette de fond derrière ceux de l’agence ASK, Dominique Besnehard, démultiplié et diffracté à travers Andréa, Gabriel, Mathias et Arlette, dont les frasques et les coups finissent par composer une sorte de portrait en creux, in absentia de L’agent des stars. ASK, l’agence d’agents, est un réservoir de récits et anecdotes, très largement inspirés du quotidien de vrais coulissiers (ce qui fait de Dix pour Cent un film à clés), à travers une galerie de personnages qui incarnent une histoire de la profession : de l’impresario — Arlette qui représentait déjà… les dinosaures de Jurassic Park — à l’agent moderne, du plus pragmatique et cynique au bon pote, en passant par l’intello psycho-rigide qui défend bec et ongles le cinéma d’auteur. ASK est l’acronyme d’Agence Samuel Kerr, son directeur qui ne tarde pas à mourir, lançant une partie de la tension narrative : l’agence pourra-t-elle lui survivre, qui pour lui succéder ? ASK comme « demander » en anglais, comme un grand point d’interrogation sur le rideau qui sépare la scène des spectateurs, pour voir derrière le générique et espionner en coulisses.

Dominique Besnehard
Dominique Besnehard

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L’autre grand décalage est lié au second degré permanent des acteurs, leur autodérision, leur manière de jouer de leur image, de leur carrière, de leurs rôles, de leur statut d’icônes, du gap entre leur image glamour et leur quotidien, leurs caprices, leur fragilité. Cécile de France, au centre du premier épisode, ressuscite avec ironie et intelligence tout une carrière, des films de Cédric Klapisch, justement, à ses rôles dans des superproductions américaines (ici, elle se rêve en future Uma Thurman équestre…).

Les clichés sont démontés de manière systématique, les répliques écrites pour devenir cultes, comme le montre le storytelling du compte twitter de la série — @dixpourcent_F2 —, nous offrant des clichés (justement) de celles appelées à entrer dans les mémoires.

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Ample récit sur les rapports croisés du mensonge et de la vérité, du réel et de la fiction, Dix pour cent est aussi une fresque sociale et sociétale qui aborde des questions de fond — la famille, le corps, l’homosexualité masculine et féminine, le désir — sans jamais s’appesantir, ce qui la distingue (en bien) de nombre de productions françaises…

Mais là où la série tutoie les sommets, c’est dans sa manière de traiter le cinéma : il est au centre sans jamais être là, comme un horizon et une acmé, un spectre avec ses hiérarchies (le cinéma américain, le cinéma d’auteur, etc.) et son passé mythique (devenu affiches sur les murs de l’agence ou des appartements). Il est référence, discours permanent mais en contrechamp, manière de commenter (avec subtilité) les rapports complexes du cinéma et de la série télé.

Dix pour cent, France 2, 3 soirées de deux épisodes, du 14 octobre au 4 novembre 2015, 20h50.
Série de 6 x 52 minutes réalisée par Cédric Klapisch, Lola Doillon et Antoine Garceau
Créée par Fanny Herrero d’après une idée originale de Dominique Besnehard, Michel Vereecken et Julien Messemackers
Scénario de Fanny Herrero, Nicolas Mercier, Quoc Dang Tran, Sabrina B. Karine, Camille Chamoux, Éliane Montane, Anaïs Carpita, Cécile Ducrocq, Camille de Castelnau et Benjamin Dupas
Une production Mon Voisin Productions et Mother Production
Dominique Besnehard, Michel Feller, Harold Valentin et Aurélien Larger
Coproduction : Ce qui me meut
Producteur associé et directeur artistique : Cédric Klapisch