Laura Kasischke : « Et de toute façon, c’était quoi le banal ? » (Si un inconnu vous aborde)

Si un inconnu vous aborde est, à ce jour, l’unique recueil de nouvelles de Laura Kasischke, paru aux USA en 2013. Les éditions lilloises Page à Page, après Mariées rebelles (son premier recueil de poèmes, 2016), publient toute cette part réputée moins commerciale de l’univers d’un écrivain dont le public français, qui l’adore, n’avait qu’une vue partielle, n’ayant accès qu’à ses neuf romans. C’était une hérésie : les romans de Laura Kasischke tiennent de la prose poétique tant ils jouent de sensations, entre-deux et moments de suspens ; ils sont proches de ce qui fait l’art de la nouvelle, l’exploration d’espaces indécis et ambigus, une focale serrée sur un moment de bascule, un « carrefour », des états intermédiaires avant une chute, radicale et violente, bouleversant ce qui avait été mis en place en l’éclairant d’un jour nouveau ou, au contraire, jouant du maintien d’une indécision qui laisse au lecteur un espace pour tout imaginer. Si un inconnu vous aborde est un concentré de l’œuvre de Laura Kasischke, on y retrouve ses tropismes, son acuité, sa sensibilité. Impossible donc de dire aimer ou connaître l’auteure d’Un oiseau blanc dans le blizzard ou Esprit d’hiver sans se ruer sur ce recueil de nouvelles.

On y trouvera, dans « Mona », l’analyse au scalpel de la maternité propre à la romancière du Michigan, les rapports mère/fille, l’adolescence ; cet art si singulier, redoutable, d’installer une tension, de jouer de son déplacement, de la manière dont le lecteur agglutine ses propres angoisses au fil narratif pour, au dénouement, quand l’horreur semble explicite, montrer qu’elle est manifestement ailleurs. Tout Kasischke est dans cette nouvelle qui ouvre le recueil ou dans la suivante, « Melody », à la limite de la novella, longue nouvelle ou très court roman, dès sa longueur et sa structure dans un entre-deux. Tony Harmon est au bord du divorce, déjà séparé de sa femme, il se rend à l’anniversaire de sa fille, les bras chargés de cadeaux, bourrelé de sentiments contradictoires, entre colère et regrets, douleur et indifférence, désir et haine. Alors qu’il marche vers ce qui fut sa maison, dans laquelle il est désormais « lui, un invité, un invité dans sa propre maison ! », Laura Kasischke décrit la banlieue qu’il traverse, cet espace si américain dans sa banalité et son indifférence, et tout ce que le lieu dit d’une manière d’être au monde, jusqu’aux lézardes dans la chaussée qui sont comme un art du roman : sous la surface lisse, les failles, ce que l’on tente vainement d’enfouir et qui va imploser.

« Ici, pas besoin de rappeler aux gens de s’occuper de leurs affaires. On pouvait bien agoniser sur la pelouse, ils étaient du genre à tirer poliment les rideaux pour ne pas nous offusquer en remarquant quoi que ce soit. C’était le genre de banlieue où, tous les dix ans environ, se produisait quelque chose d’abominable. Découverte d’un réseau pédophile. D’un cadavre dans une bâche, abandonné au bout d’une allée en attendant le passage des éboueurs. Et quand la presse, la télévision ou la police interrogeait les voisins, ceux-ci disaient : « Je n’ai jamais rien remarqué d’inhabituel. Ils avaient l’air de gens très bien. »
Mais est-ce que vous leur avez déjà parlé ?
Non ».

Ce paragraphe dit tout de l’art de la nouvelle, et plus largement l’univers romanesque ou poétique, de Laura Kasischke : ce cadavre, le lecteur le retrouvera dans une des nouvelles du recueil, « La maîtresse de quelqu’un L’épouse de quelqu’un ». Aucun lieu n’est décor chez l’auteure, tout dit autre chose, sans jamais pourtant n’être qu’une métaphore, une allégorie ou une fable fantastique. C’est aussi le quotidien le plus banal, le plus ordinaire, la vérité des lieux, des êtres et des moments alors que « tout semblait si parfait », une phrase qui rappelle un précédent roman de Kasischke, En un monde parfait.

Dans « Melody », « rien n’avait changé, et pourtant rien n’était identique » : la rage rentrée de Tony modifie sa respiration, ses sensations, sa perception des choses, qu’il s’agisse de son désir pour celle qui deviendra bientôt son ex-femme, de son amour pour sa fille ou même de son acuité aux sons, aux lieux et à sa propre existence. Tony s’est rêvé écrivain, il se promet des ailleurs impossibles dans un monde étriqué par sa colère et ses aspirations inassouvies. Un moment, cette fête d’anniversaire de sa fille, concentre une vie, aimante ses souvenirs et ses regrets et déploie rétrospectivement son existence dans une série de réminiscences (la structure qui aurait été celle du roman qu’il n’a jamais écrit) et Tony comprend combien tout est parti de ce qu’il a cru être un choix, s’est avéré s’imposer à lui, lui qui s’est toujours laissé porter par les circonstances, et il repense à une autre jeune femme qu’il n’a pu séduire, « restée gravée dans son esprit pendant des années comme la vie alternative qu’il aurait pu mener, alors même qu’il n’y avait pas vraiment eu de choix possible ».

Gregory Crewdson, Untitled, 2001-2002, illustration de couverture de Si un inconnu vous aborde

L’univers de Laura Kasischke est là, dans ce quotidien regardé autrement, passant dans plusieurs des quinze nouvelles qui composent le recueil par le fantastique voire la dystopie, ou plus directement par ces désirs (« La saisie ») ou ces remords et regrets qui sont les deux versions disjonctives d’une vérité alternative. L’écriture est tout ensemble ensorcelante et glaçante, les récits fascinants et d’une atroce acuité, ou, pour reprendre la très juste réflexion de Véronique Ovaldé dans la préface de Si un inconnu vous aborde, « c’est ce contraste qui est fascinant », « sa délicatesse de ballerine et sa précision de médecin légiste ».

« Tout allait bien. Rien que du très banal.
Et de toute façon, c’était quoi le banal ?
Tout était banal ».

Oui, tout est banal, sauf lorsqu’un écrivain de l’acuité de Laura Kasischke s’en saisit. Là est cet « inconnu » qui nous « aborde » dans ces nouvelles. Le titre du recueil n’est pas une annonce de romance à la Anna Gavalda, quelqu’un qui nous attende quelque part. C’est ce que l’on ne prévoit pas, quand bien même tout nous semble familier, cet inconnu auquel nous sommes soudain obligés de nous confronter, sans zone de confort, sans certitudes, dans la révélation nue de nos pires tropismes, cette lézarde dans les bords du cadre.
Et il fallait l’extraordinaire souplesse de langue de la traductrice de ce recueil en français, Céline Leroy, pour rendre ses infinies nuances, les multiples fonds de chaque récit, ces incidents qui fissurent la prose sans véritablement en troubler la beauté de surface. Céline Leroy, traductrice de Mariées rebelles et de deux précédents romans de Laura Kasischke (Rêves de garçons et La Couronne verte) est une virtuose, elle aussi, de cette « délicatesse de ballerine » masquant une « précision de médecin légiste », son texte épouse la langue d’origine, sa texture, ses paradoxes fondateurs, ses soudaines variations de rythme et de souffle.

Alors, bien sûr, le « il était une fois » de Laura Kasischke dérange. C’est celui qui ouvre la dernière nouvelle du recueil, « Si un inconnu vous aborde », pour lui donner son titre, comme on referme un précieux reliquaire. Son « il était une fois » n’est pas celui des bonnes fées ou des romances sans complications, son « si », moteur de toute fiction, est un déplacement des plaques, une tectonique sourde. Comme le dit Tony, « (…) le monde n’était pas comme ça. Le monde était sombre et tempétueux, avec trop de rimes discordantes et pas assez de fins heureuses. Si Melody voulait le lui reprocher, qu’elle ne se gêne pas ». Gageons que les lecteurs de Si un inconnu vous aborde, eux, ne s’en plaindront pas.

Laura Kasischke, Si un inconnu vous aborde, trad. de l’anglais (USA) par Céline Leroy, préface de Véronique Ovaldé, éd. Page à Page, 200 p., 18 € – en librairies le 25 août 2017

Signalons la sortie en poche de Mariées rebelles, édition bilingue, trad. de l’anglais (USA) par Céline Leroy, éditions Points, 192 p., 7 € 50