Enquête et coïncidences : Julie Wolkenstein sur les traces de Ségur et Rohmer (Les Vacances)

Julie Wolkenstein (DR)

Sophie et Paul — oui, « comme les personnages les plus célèbres de la littérature pour enfants. Comme dans la comtesse de Ségur. D’accord. » — se rencontrent, par hasard, gare d’Austerlitz, dans un Starbucks. Comme tous les clients de l’enseigne, ils doivent décliner leurs prénoms, , « familiarité de façade » et « connivence factice ». Sophie aime tromper son monde et s’inventer un nom, Pauline par exemple. Paul, lui, a dit s’appeler Gaspard. Pauline et Gaspard, deux prénoms de personnages de la comtesse de Ségur comme d’Eric Rohmer, ils en ont tant « en commun ».
« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde », énonçait un célèbre incipit. « Où allaient-ils ? » : à l’IMEC, pour l’un comme pour l’autre, afin de consulter le dossier Rohmer. Leur enquête sur le premier film, inachevé et invisible, du cinéaste, une adaptation des Petites filles modèles est le point de départ des Vacances de Julie Wolkenstein, un roman qui n’a de cesse de dérouter son intrigue, pour le plus grand plaisir de son lecteur.

Tout oppose Sophie et Paul, elle est universitaire et va prendre sa retraite, il est un jeune doctorant, au tout début de sa recherche. Il travaille sur le cinéma, elle n’y connaît rien — et a pourtant accepté de participer à un colloque à Berkeley sur le rapport de Rohmer à la littérature, mais pour le seul plaisir de découvrir la Californie. Sophie Bogoroditsk est spécialiste de la comtesse de Ségur, Paul de Freneuse consacre sa thèse à des films invisibles — Les petites filles modèles de Rohmer, The Day the Clown Cried de Jerry Lewis, un Eisenstein et The Mountain Eagle de Hitchcock — pour « démontrer qu’on peut analyser des images invisibles, et produire ainsi des analyses tout à fait semblables à celles qui s’appuient sur des images visibles. Que, du point de vue du lecteur (celui qui lit le texte sans nécessairement connaître le film auquel il se réfère), c’est pareil ».

Tout les oppose, donc, jusqu’à leur conception de la recherche — Paul invente, Sophie collecte « les souvenirs des survivants » et tente de « remplir les blancs » pour « mériter son automne californien » — et pourtant tout va les réunir, à commencer par un tropisme invétéré pour les pauses cigarettes et le dossier « RHM 79.5 » (la cote des archives Rohmer à l’IMEC) sur lequel ils veulent tous deux travailler. Julie Wolkenstein, jusque dans la structure du roman qui fait alterner les points de vue de Sophie et de Paul, travaille sur la ligne de crête qui réunit ces oppositions. L’intrigue est dans cet entre-deux, tout entière concentrée dans ce qui pourrait faire se rencontrer deux êtres et deux sujets en apparence antagonistes. Le film de Rohmer, considéré comme le premier de la Nouvelle Vague, a vu son tournage et sa production brutalement interrompus en 1952 ; et il s’agissait d’une adaptation du célèbre roman pour enfants, Les Petites filles modèles — et justement sort le film de Christophe Honoré que les deux chercheurs hésitent longtemps à aller voir.

Les petites filles modèles est donc à la fois un roman existant et un film invisible dont Paul et Sophie traquent les traces — et c’est aussi sur cette ligne disjonctive, entre visible et invisible, que se compose le roman.
Les Vacances — d’abord titre, chez la comtesse de Ségur, de la suite des Petites filles — devient ce récit, froufroutant, ludique, piquant, capable de raconter la rencontre improbable de deux êtres, du roman et du cinéma, du visible et de l’invisible, du réel et de la fiction, du sérieux et du ludique.

Nous « nous penchons côte à côte sur la une : on y voit Martine Carol, à peine vêtue d’une robe sans manches au décolleté vertigineux, surmontant le slogan du journal qui nous fait bêtement pouffer : « Magazine parisien, froufroutant et honnête ». » (p. 159)

Paul et Sophie veulent comprendre pourquoi le film de Rohmer n’est jamais sorti en salles et leur enquête les conduit à relire la presse un peu olé olé des années 50 (le Paris Frou Frou), à traverser toute la Normandie, à comprendre que certains de ses châteaux ont été, dans les années 70, le cadre de tournages érotiques (dont la version pour adultes des Petites filles modèles), à s’interroger sur un procès ancien opposant le producteur du film, un étudiant béninois défendu par Robert Badinter, à une strip-teaseuse voulant devenir actrice. Les deux détectives cherchent beaucoup, s’égarent, digressent, trouvent peu — les révélations seront pourtant fracassantes même si elles seront d’ordre plus intime que véritablement cinématographique.

Tout est toujours ailleurs dans ce récit qui est un véritable hymne à la puissance inventive du récit. S’il a des accents de roman d’enquête, c’est pour mieux dévoyer le campus novel, sous l’angle double d’une universitaire revenue de tout et sans illusions et d’un doctorant s’apprêtant à découvrir les arcanes du milieu. Mais les deux genres ne sont-ils pas très proches ? Comme le précise Paul à Sophie, « il est un chercheur, pas un détective, même si ça y ressemble à l’occasion ». L’enquête mêle des faits incongrus et pourtant totalement véridiques et d’autres savoureusement fictionnels mais très sérieusement énoncés, au point que la frontière se brouille entre invention et vérité. Les Vacances du titre, en ce sens, ce sont toutes ces béances que le récit explore, ces coïncidences mises bout à bout pour former la trame romanesque. Les épisodes s’enchâssent, les digressions apparentes deviennent des pivots de l’intrigue et tandis que les deux chercheurs pataugent et ne trouvent rien — « en même temps, je me demande un peu à quoi tout ça nous mène. Sophie, je ne sais pas, mais moi je suis sûr de n’en rien pouvoir explorer dans ma thèse », l’auteur virevolte.

« Paul et Sophie ! C’est trop mignon, ça, comme dans Les Vacances » : Julie Wolkenstein s’amuse de codes, ceux du roman, ceux de l’université, ceux de l’enquête, elle écrit à la manière de la comtesse de Ségur, tout en soulignant les conventions de son art du roman (sa manière de mener les dialogues…), dans un plaisir gourmand de la littérature, des croisements inattendus, mises en abyme soulignées et autres jouissives coïncidences, exposant les artifices, en faisant les pièces d’un jeu d’une drôlerie irrésistible quand « ça commence à faire beaucoup ». Sophie et Paul finissent par se demander s’ils ne sont pas dans un roman de la comtesse, confondant leurs existences avec celles de figures de papier : « Cette idée que nos vies réelles peuvent rejouer, point par point, des aventures fictives écrites par d’autres ? (…) Ce que je me demande, c’est si (….) nous n’avons pas tous tendance à nous raconter nos vies en prenant modèle sur des histoires que nous avons lues, ou vues ».

Dans Le Roman est un songe (Seuil, 2010), Philippe Dufour, reprenant des catégories flaubertiennes, oppose roman probant et roman exposant. Le roman probant (ou à thèse) explicite son point de vue et ne narre que pour démontrer. Dans le roman exposant, à l’inverse, importent les détails, les épisodes, les personnages en tant que figures et quelques emblèmes qui concentrent la pensée du roman, demeurant ainsi équivoque, ambiguë et souvent disjonctive. Parmi les romans à thèse qu’analyse Dufour, les contes philosophiques du XVIIIè siècle et les histoires de la comtesse de Ségur qui « radicalise les qualités et les défauts. D’un côté, cette peste de Sophie ; de l’autre le sage cousin Paul, puer senex de papier. Pas de place pour la nuance, de sorte que le dénouement ne peut être qu’une conversion radicale : Sophie, menteuse, voleuse, méchante, devient sincère, honnête, bonne ».

Le roman de Julie Wolkenstein, s’il joue des codes du conte, n’est pas probant, ni même exposant mais ludique : il décale, déconstruit, recompose, il est dans un jeu constant avec un déjà lu ou vu, avec l’univers de la comtesse comme avec celui de Rohmer. Il est dans ces « vacances » du sérieux (à la manière dont les enfants jouent, sérieusement), dans les jeux de miroir entre réel et fiction. Les petites filles modèles, comme le chantèrent Jean Ferrat puis William Sheller, « ne jouent plus à la poupée », elles « ont perdu leur roi ». Michel Fugain, cité p. 231, ajouterait que « c’est un beau roman, c’est une belle histoire », et sans aucun doute une « romance d’aujourd’hui ».

Julie Wolkenstein, Les Vacances, éditions POL, août 2017, 368 p., 18 € 90 (13 € 99 en version numérique) — Lire un extrait