Laura Kasischke, american poet (Mariées rebelles)

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Longtemps les critiques littéraires français ont présenté ainsi le paradoxe Laura Kasischke : adulée en France pour ses romans — au point que le dernier, Esprit d’hiver, a paru en traduction française chez Christian Bourgois six mois avant sa sortie américaine — et inconnue, ou presque en tant que romancière aux États-Unis qui la reconnaissent pour son œuvre poétique. Laura Kasischke est l’auteur de 10 romans mais aussi de neuf recueils de poésie, inaccessibles à un public non anglophone. L’injustice est désormais réparée grâce aux éditions Page à Page qui publient en cette rentrée littéraire son premier recueil, Wild Brides (1992), Mariées rebelles, en édition bilingue.

La (magnifique) version française de Mariées rebelles est due à Céline Leroy — qui avait déjà traduit deux des romans de Laura Kasischke, Rêves de garçons et La Couronne verte — et réussit le tour de force d’épouser le rythme comme la texture des poèmes de l’auteure. Pourtant, le défi était de taille : comme nous l’expliquait Laura Kasischke lors de la table ronde American Poets au festival America il y a quelques jours, rien ne naît chez elle d’un sujet ou d’une thématique. Il s’agit de trouver un « espace », un « lieu », une forme de saison mentale, ce topos où les images naissent et se diffractent, « là, là dans ce pli, ce pli / comme une cicatrice près du pouce — là / je vois encore autre chose ».

Organisé en quatre parties, Mariées rebelles est tissé de sensations et éclats, déployant des voix et des personnes autour desquelles le monde « en technicolor » « tourbillonne ». « C’est le Midwest » (en anaphore dans Indications scéniques), l’hiver, bonheurs et douleurs, épanchements « aux quatre coins / de cette planète de temps obscur / que nous ne comprenons pas ».

« Tout / n’est par ailleurs qu’un néant à venir », « essaye de rester en vie jusqu’à ta mort », écoute le bruit du monde ou son silence, les ombres et le monde en « cristal vert » qui « tournoie », ou « opale de verre » qui « scintille ». Et toi, lecteur, laisse-toi porter par la musique de ces poèmes qui s’adressent à tes sens plus qu’à ton esprit rationnel et dans lesquels tu reconnaîtras pourtant tout l’univers romanesque de Laura Kasischke, la neige, les démons intérieurs sous la surface opaque. « Arbitraires, / nos vies sont des Polaroid » dont les pages sont à la fois la chambre obscure et le révélateur, nous plongeant « dans un monde intermédiaire » fascinant et mystérieux, celui que ses lecteurs apprécient tant dans ses romans qui sont aussi des formes de poèmes, soit, comme elle l’écrit dans Esprit d’hiver, « un secret, une vérité, juste hors de portée ».

Enfin saluons la naissance d’une nouvelle maison d’édition lilloise, Page à Page, et leurs fondateurs, Agnès Mantaux et Jean-François Planche, qui ouvrent leur catalogue par ce recueil hypnotique.

Laura Kasischke, Mariées rebelles, traduit de l’américain par Céline Leroy, préface de Marie Desplechin, édition bilingue, Page à Page, septembre 2016, 192 p., 15 €

Table ronde American Poets, festival America, samedi 10 septembre 2016, avec Ben Lerner, Kevin Powers, Alysia Abbott et Laura Kasischke, extraits (images Dominique Bry) :

 Lecture, à la maison de la poésie, par Véronique Ovaldé, Laura Kasischke, Florent Marchet