Joy Sorman – YouTube Le Seuil

La jeune Ninon Moise, raconte Joy Sorman, est aujourd’hui la descendante d’une longue succession, celle des aînées d’une famille remontant au XVIe siècle et qui toutes ont été frappées d’un mal étrange et cruel, à chaque fois différent. Enfant unique, donc aînée à sa façon, et alors qu’elle prépare le bac, Ninon est atteinte du mal à son tour, sous les espèces d’une maladie de la peau que les médecins ont peine à identifier : la peau lui brûle atrocement et en particulier celle des bras. Or, aucun stimulus n’est la cause apparente de cette douleur.

« À quoi ça pourrait ressembler, un roman du XXIè siècle ? En quoi ça serait différent d’un roman du XIXè, par exemple ? », se demande Pierre Ducrozet dans la note d’intention qui accompagne L’Invention des corps, son dernier roman, récemment couronné du Prix de Flore. Il écrit avoir « imaginé alors un roman sans centre, fait de plis et de passages, de liens, d’hypertextes, qui dédoublerait le mouvement du monde contemporain, en adoptant Internet comme sujet et comme forme. (…)
Je voulais des ordinateurs mais aussi des routes, de la terre, la poésie des tubes et des nerfs ».
Souvent la distance est grande entre l’intention et le roman, surtout quand le projet est d’une telle ambition. Donner une forme au siècle, à sa poétique réticulaire, à ses réseaux d’asphalte comme ses lignes de codes, dire la matérialité des corps mais aussi la structure que ce XXIè siècle leur donne, virtuelle et presque déshumanisée, quand elle est portée par les expériences scientifiques d’apprentis sorciers prométhéens. Il y a tout cela pourtant dans L’Invention des corps et bien plus encore, au point qu’il est impossible de rendre la puissance de ce roman en quelques lignes, sinon à asserter sa force et sa beauté.

Olivier Guez

Comme chacun le sait désormais, à la notable exception de celles et ceux qui ont choisi d’habiter les Galapagos, une faute de goût car la connexion y est incertaine pour lire Diacritik, Olivier Guez a obtenu avec le prix Renaudot 2017, une récompense et une lumière amplement méritées pour son remarquable roman La disparition de Josef Mengele.

Maggie Nelson © Tom Atwood

« Récit personnel » annonce un avertissement liminaire : The Red Parts de Maggie Nelson, d’abord paru en 2007, avec adjonction d’une préface inédite en 2012, paraît en français en cette rentrée, aux éditions du sous-sol, dans une très belle traduction de Julia Deck.
Une partie rouge a des faits réels pour sujet, mais recomposés par un récit personnel, donc, liés à des souvenirs, réinterprétés ; soit le réel mais depuis cette « machine à souvenirs et à formulations » qu’est le travail littéraire selon Peter Handke (Le Malheur indifférent), cité en épigraphe.

14 mai 2011, 13 h 10 : le monde change d’axe pour Piedad Bonnett, quand son fils Daniel, 28 ans, se suicide en sautant du toit de son immeuble à New York, il avait 28 ans. Ce qui n’a pas de nom est la quête d’un pourquoi par l’auteure, prise d’une « rage de connaître » et comprendre : « Qui était Daniel ? ». Tout pourrait rendre ce livre au mieux impudique, au pire indécent, voire totalement indissociable de son terrible sujet. Or aucun de ces a priori ne tient à sa lecture. Ce qui n’a pas de nom est une plongée, brute, sans aucun pathos dans une « parenthèse vide ».
« Dans ces cas-là, tragiques et déconcertants, le langage renvoie à une réalité qui dépasse l’entendement ».

La disparition de Josef Mengele plonge avec brio dans l’intimité d’un monstre nazi en cavale en Amérique du Sud, en entrant dans le détail du quotidien d’abord flamboyant puis sordide du « médecin » d’Auschwitz, Olivier Guez met en lumière les complicités et la corruption des entourages et des états, tout comme la médiocrité et la banalité de Mengele. Le criminel nazi a échappé à la justice des hommes pendant près de quarante ans, mais aura tout de même été châtié ici-bas, en s’auto-dévorant.

Olivier Guez

Olivier Guez, auteur de la très documentée Disparition de Josef Mengele expose sa méthode, son intention littéraire et parle des problématiques qui ont présidées à la fabrication de ce roman de non-fiction, à l’atmosphère chirurgicale et qui sonne comme une prémonition, venue du passé. L’ouvrage, au moment où cet entretien a été réalisé, figurait sur la liste du prix Goncourt. Il a été couronné aujourd’hui par le Prix Renaudot.

Jonathan Safran Foer © Diacritik

« En toute simplicité et en toute impossibilité » : si l’univers d’un écrivain est tout entier contenu dans les mots qui ouvrent son premier livre, nul doute que l’œuvre de Jonathan Safran Foer doive être lue sous le signe de la disjonction, celle dont témoigne cette dédicace de Tout est illuminé (Everything is illuminated, 2002). Elle énonce un paradoxe, de ceux que les livres suivants n’auront de cesse d’explorer, comme ce troisième roman, Me voici (Here I am) qui vient de paraître aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Stéphane Roques : l’occasion d’un grand entretien diacritique avec Jonathan Safran Foer.

Scarlett Johansson dans Under the Skin, film au cœur du roman de Pierre Demarty

Si, comme l’avance Giorgio Agamben, l’homme est l’animal qui va au cinéma, nul doute qu’après la lecture du beau et vif récit de Pierre Demarty, Le Petit garçon sur la plage, il conviendrait d’ajouter que l’homme est surtout l’animal qui, une fois entré dans un cinéma, ne parvient plus à en sortir. Paru en cette rentrée aux éditions Verdier dans la collection « Chaoïd », ce bref et incisif roman, deuxième de son jeune auteur, se donne une ligne narrative claire mais pourtant rendue progressivement obscurcie d’angoisse : l’histoire d’un homme qui ne revient littéralement pas d’une image, cinématographique, celle d’abord indistincte puis bientôt vécue d’un petit garçon, ni tout à fait mort ni tout à fait vivant, échoué ou perdu sur une plage sans nom, sans visage, sans pays. C’est une image qui reste, fait rester l’homme qui la voit dans cette image même et qui, depuis sa persistance rétinienne, se fait l’entame splendide du Petit garçon sur la plage.

Barbara Balzerani (DR)

Saluons les Éditions Cambourakis d’avoir traduit Camarade Lune, le premier livre de Barbara Balzerani. Devenue écrivain, celle qui fut membre des Brigades rouges, appartenant à la direction stratégique, celle qui, après des années de clandestinité, fut arrêtée en 1985 et séjourna vingt-cinq ans en prison, rédigea lors de son emprisonnement un texte qui revient, avec lucidité et courage, sur deux décennies de lutte armée, de tensions politiques. Deux décennies qu’on a condensées, en Italie, en Allemagne, sous l’appellation d’« années de plomb » alors qu’il eût été plus juste, écrit Mimmo Sammartino dans sa postface, de parler comme le fait Erri de Luca, d’« années de cuivre ». L’immense mérite de Camarade Lune est de soulever la chape de plomb sous laquelle on a recouvert ces années de contestation précédant le triomphe du néocapitalisme.

Vélimir Khlebnikov

Véritable événement de la rentrée, les œuvres de Vélimir Khlebnikov, rassemblant en un volume les années 1919-1922, paraissent chez Verdier sous la houlette d’Yvan Mignot.
Pour Diacritik, Pierre Parlant a interrogé le traducteur et préfacier de ce volume sur cette entreprise poétique parmi les plus remarquables de la littérature russe du 20e siècle.

Vélimir Khlebnikov

Alors qu’on use et abuse du mot événement pour signaler la parution d’un livre, comment ne pas être prudent au moment d’évoquer celui que viennent de publier les éditions Verdier rassemblant en un épais volume les Œuvres de Vélimir Khlebnikov écrites entre 1919 et 1922 ?
Et pourtant, cette fois-ci, pas d’excès de langage, c’est bel et bien un événement, sans doute un des plus décisifs quant à notre réception d’un poète majeur qu’on aura rangé trop souvent et de façon désinvolte parmi les Futuristes russes.