Pour une littérature du réel: Feuilleton a cinq ans

Feuilleton pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)
Feuilleton, Pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)

Offrir un espace et une tribune à la narrative non-fiction et au New Journalism littéraire, telle est la tâche à laquelle s’emploient, inlassablement, la revue Feuilleton comme les éditions du Sous-Sol. Si l’une comme l’autre ne sont pas les seuls lieux dans lesquels ce genre se déploie, ils n’en demeurent pas moins des acteurs centraux de la reconnaissance, en France, de ce genre fondamental aux États-Unis depuis les années 60 et dont les racines sont pourtant européennes et bien plus anciennes — la littérature dite « réaliste » du XIXè siècle, le journalisme d’enquête et d’infiltration des années 20/30, etc. Et c’est bien cette forme d’assomption progressive que célèbre le dernier numéro de Feuilleton — numéro anniversaire, la revue a cinq ans — sous un titre manifeste : « Pour la littérature du réel ».

Paradoxalement (mais le paradoxe est au centre de l’hybridation constitutive du genre), c’est pourtant par un édito intitulé « Ceci n’est pas un manifeste » que s’ouvre le numéro, passionnant et incontournable pour tous ceux qui ont enfin pris conscience de la pertinence et de la fertilité de cette approche du texte, et ils sont de plus en plus nombreux comme le prouvent aussi bien la table ronde « narrative non-fiction : l’enquête littéraire » organisée en 2009 aux Assises Internationales du roman de Lyon que le Prix Nobel de littérature attribué à Svetlana Alexievitch en 2015 (sur lequel revient justement Roberto Saviano dans Feuilleton) ou le diptyque qu’a constitué le prix Medicis 2016, offrant le prix Roman à un historien et le prix Essai à un romancier.

Qu’est-ce que la littérature du réel ? une « littérature active » répondent Gérard Berréby et Adrien Bosc, dans le texte qui ouvre la revue, « à la lisière de la réalité et de la fiction, à la frontière entre la création et l’essai ». Autant dire une forme de monstre, dans son essence, sa définition impossible, puisant dans tous les genres pour mieux les féconder les uns par les autres, par sa dimension colossale et prométhéenne aussi, cette volonté de totalité héritée du XIXè siècle, alors même (autre paradoxe) que l’individu, le détail, le petit fait vrai sont au centre du texte. Là est sans doute l’une des forces comme l’un des écueils des textes du réel : être partout donc paradoxalement moins repérables, être pris dans une « disparité » constitutive, embrassant styles, approches, sujets, genres, et pourtant reconnaissables à une « irréductible singularité ».

Feuilleton pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)
Feuilleton, Pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)

Ce sont cette singularité et cette diversité, cette « inclassabilité » écrit Ivan Jablonka, qu’illustrent les textes qui composent le numéro, jusque dans les champs linguistiques convoqués, des deux côtés de l’Atlantique principalement. Joan Didion d’abord, « La femme au carnet de notes », dévoilement d’un laboratoire d’écriture, d’un lieu depuis lequel consigner le réel ou la vie quotidienne, et mise en lumière du « je » qui rassemble les altérités rencontrées, les événements narrés, les faits saillants qui entreront dans l’œuvre : « nos carnets nous trahissent, car nous avons beau consigner tout ce que nous voyons autour de nous avec la plus grande objectivité possible, le dénominateur commun de tout ce que nous voyons est toujours, de manière évidente, éhontée, l’implacable « je » ».

Feuilleton pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)
Feuilleton, Pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)

Janet Malcolm revendique ensuite, dans un entretien (d’abord publié dans la Paris Review), la cruauté nécessaire du journaliste, la fabrique de ses livres, son rapport au texte dans la passion et le désir, son regard si particulier, entre reportage, biographie et récit, « moralement indéfendable », comme elle le souligne dans Le Journaliste et l’assassin, livre justement commenté ensuite par Emmanuel Carrère. Au delà des questions liées à ses livres, aux polémiques qu’ils ont pu susciter, Janet Malcolm livre l’une des clés de cette littérature du réel, « je peux raconter, mais je ne peux pas inventer. Ce que les auteurs de non-fiction empruntent aux romanciers et aux nouvellistes, c’est le dispositif narratif ».

Feuilleton pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)
Feuilleton, Pour la littérature du réel (illustration Aline Zalco)

Qu’est-ce donc que la littérature du réel ? La question en inlassablement posée par chaque texte rassemblé dans le numéro. Ivan Jablonka propose des pistes possibles, avant de s’engager pour un récit désormais défini comme une « enquête ». Ted Conover explicite ce qu’est pour lui l’immersion, un « comment penser l’inconnu », fil rouge de son travail depuis Au fil du rail, engagement humaniste et « démocratique ». Gay Talese revient à la fois sur l’histoire d’un genre (le nouveau journalisme) et sa place dans son essor ; Philippe Vasset explicite pourquoi écrire sur le réel et le monde « c’est donc écrire en position de faiblesse », « avec tout ce qui fuit » ; c’est aussi « trouver l’individu » (entretien avec Jane Kramer, réflexion de fond sur le genre de l’interview).

Le numéro apparie textes réflexifs (la non-fiction comme réinvention littéraire, par María Sonia Cristoff ; l’art de l’attente par William Finnegan), récit (Gabriel García Márquez) et reportages (« Les Marginaux » de David Samuels, « Faire la bombe avec les junkies de la guerre » de Hunter S. Thompson), sans que ces deux formes soient évidemment aussi aisées à distinguer, le reportage n’allant jamais sans métadiscours, la réflexion sur une manière toujours indissociable de moments d’écriture ou d’enquête.

Feuilleton pour la littérature du réel

On comprendra la richesse extrême de ce numéro, jusqu’à sa bibliographie finale, mine de prolongements et pistes d’enquête. « Les revues modernes sont en général comme les maisons modernes. Dès le vestibule on sait déjà où on est », écrivait Julius Meier-Graefe, cité en dernière page du numéro. Si Feuilleton est une maison moderne, ce serait du type de celle qu’André Breton appelait de ses vœux dans Nadja : une maison de verre, ouverte au monde et aux autres, laboratoire formel, non pas seulement dans le constat pertinent d’une importance de plus en plus forte de cette hybridation fiction / non-fiction mais dans une volonté d’y participer, de la construire, d’en être à la fois l’architecte et le maçon.

Feuilleton, numéro 18, automne 2016, 192 p., 15 €

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