Franck Gérard : November 16, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 29)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /Third day

Aujourd’hui, c’est dimanche et le dimanche quand on vit sur la « West Coast », que ce soit en France ou ici, on va à la plage. Je me fais parachuter sur Pico boulevard ; je n’en ai fait qu’une infime partie. C’est un de ces boulevards qui traverse Los Angeles d’est en ouest et qui doit bien faire au minimum cinquante kilomètres. Je décide de me faire les 15000 premiers numéros environ. Je dois acheter un GPS, alors je me rends à « Best buy ».

J’arrive et vois devant l’entrée un type en train de téléphoner avec son perroquet sur le bras ! Merci monsieur ! Première image du jour = l’image du jour ! Plus de pression pour la trouver. Non pas que je me la mette, la pression, car il peut arriver que rien ne se passe, selon mes « principes de travail », mais il est toujours mieux de trouver l’image qui fera sens à mes yeux, le plus rapidement possible. Je suis heureux et rentre dans le magasin. Un vendeur me conseille ; à la caisse je remarque son prénom sur un badge qu’il porte : « Israël ». Je lui demande s’il est juif et nous engageons une discussion politique sur la situation au Moyen-Orient. Jusque-là tout va bien mais soudain le type de la caisse d’à côté m’apostrophe. Il me dit qu’il est d’origine allemande et que le génocide n’a pas existé. Il développe, enfin essaie, car je fais tout pour couper court à la conversation. J’ai froid dans le dos, j’ai affaire à un négationniste ! Je m’échappe au plus vite de cet endroit.

Un peu plus tard, je tombe sur une espèce de navette spatiale montée sur Skateboard abandonnée dans la rue ; un engin de transport pour le moins improbable, utopique. Cela redonne un peu de poésie à la journée, un peu d’espoir ; je respire enfin. Il y a de magnifiques architectures comme le « Fantasy Island », vieux club de Strip-Tease (« Show girls ») qui est resté dans son jus à un tel point que ce que l’on ne doit pas remarquer la nuit (l’état de déliquescence dans lequel il se trouve) saute aux yeux en plein jour ; ce bâtiment reflète sa propre « glauquitude ». C’est ouvert, et je suis, un peu, tenté, car cela fait partie de la culture américaine et je n’ai jamais vu cela, mais c’est vraiment trop pour moi, et puis, je suis bien sous le soleil de Pico Blvd. Peut-être un autre jour, peut-être à Las Vegas où j’ai envie d’aller. Il me semble que lorsque l’on dépasse les clichés et que l’on se rend dans des endroits comme Los Angeles ou Las Vegas, où nous sommes victimes du régime des images que l’on nous impose, c’est mieux ; de mon côté, j’essaie de digérer les clichés, d’aller dans des espaces différents ; ceux qui ne nous sont pas proposés, à l’instar de toutes villes touristiquement connues. A Paris, c’est exactement la même chose.

Encore une fois, sur ce long boulevard, il ne se passe pas grand-chose mais cela me change d’hier ; il y a peu de circulation et lorsque le nombre de voitures se fait trop important une brise légère qui vient de la mer me soulage. J’ai déjà envie d’aller dans le désert ; j’ai déjà le sentiment de trop plein, trop de choses vues mais je n’arrive pas à fermer les yeux, à me fermer au monde, je le boirai jusqu’à plus soif, jusqu’à la nausée. Un homeless, voyageant entre deux poubelles, me double, marchant à toute vitesse avec son caddie ; je remarque qu’il a accroché un drapeau américain sur un des flancs de « son véhicule ». Pauvre et patriote ! Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Un caniche m’attaque ; fort heureusement, il est retenue par la laisse de sa maîtresse, rose tout comme sa queue et ses oreilles. Il fait chaud, j’ai soif. Je rentre dans un bar mais ils ne vendent que de la bière ou du whisky. Ils ont plus de 1000 whiskys différents ; les murs sont tapissés de bouteilles. Dix ou onze types « bibinent », avec l’air de ceux à qui il ne peut plus rien arriver, les yeux vides regardant la télévision qui retransmet un match de football américain. La plage est encore loin.

Mais je suis arrivé dans le périmètre de Santa Monica. Plus d’images à faire ici ; et c’est pour cela, aussi, que je n’apprécie pas cet endroit, hormis le fait que tout soit lisse ; je sens que dans le coin on « serre les fesses », si vous me permettez l’expression. Et donc, plus grand chose ne se passe, à mes yeux, jusqu’à ce que j’arrive à la plage. A part ce divin océan, plus grand chose ne trouve grâce à mes yeux, à Santa Monica. Je préfère Venice, un peu plus au sud. Il y a bien toutes ces démonstrations éphémères musicales ou surtout musculaires sur ces zones de « jeux». « Terry Prince » joue du Synthé en chantant que les gens sont gentils, que le monde est beau, que la vie est belle ; pourtant il fait la manche. Je suis écœuré ; la guimauve déborde sur le sable. Mais la lumière est magnifique, alors je prends le temps de m’allonger sur le sable et d’écouter la rumeur des enfants qui jouent au loin et le ressac de la mer.

J’ai besoin de calme, de me recentrer ; ça fait du bien car j’ai du mal à m’arrêter, à n’être autre chose que « mes yeux », alors un court instant je les ferme et je m’endors. Je rêve que je suis attaqué par une mygale géante ; je me réveille brutalement en sueur ; j’ai dû dormir quelques minutes seulement, je ne sais pas mais je comprends que la mygale d’hier a cheminé dans mon esprit. Alors je reprends « La route », ma route. Je monte sur la jetée où se trouve la fête foraine. Une fois de plus, je m’ennuie mais je regarde en contrebas et vois un cimetière sur la plage. Je descends et shoote. J’apprends qu’il s’agit d’une dénonciation des guerres que mène l’Amérique ; que ce sont les tombes métaphoriques des soldats tués au combat mais aussi celles des « ennemis », afghans, irakiens… Je vais sous la jetée où je suis seul. C’est beau, très beau. Les vagues se brisent sur les poteaux de bois et je me retrouve dans un film, je ne sais lequel, mais je sais que j’ai déjà vu ce genre d’endroit dans un film. Il commence à faire frais à l’ombre…

Je remonte sur Ocean Avenue ; tombe sur des serpents. C’est une organisation qui recueille les animaux abandonnés. Pour les nourrir, ils ont besoin d’argent, alors ils proposent aux gens de passage de se faire photographier avec les pythons ou les boas « en écharpe ». Il y a ce boa jaune, sans doute un albinos, qui est d’une beauté plus que troublante. Les serpents se laissent faire ; personne ne se fait étrangler. Je prends la ligne de bus « Rapid 10 » qui m’amène en 35 minutes chrono sur la septième rue, en plein downtown, via la Santa Monica Freeway ; et je souris ; ma journée a commencé par un perroquet et elle s’est finie par un serpent. Quel étrange zoo que cette ville ; Los Angeles I love you.

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