Je suis sans voix. Comme des milliers de lecteurs, et comme tant d’autres auteurs. Puisque le temps a choisi de s’arrêter aujourd’hui, avec la cruauté que l’on sait, je prends sans attendre le parti d’écrire, incapable d’agir autrement, et impatient déjà de retrouver les mots qui me liaient à lui.

Le grand éditeur Paul Otchakovsky-Laurens est mort dans un accident de voiture à Marie Galante. Né en 1944 dans le Vaucluse, il avait fait ses armes chez Christian Bourgois puis Flammarion, avant de créer, en 1977, la collection « P.O.L » chez Hachette. Il y publie plusieurs textes de Georges Perec (La vie mode d’emploi en 1978).

La double entrave qui structure du fait divers ne concerne pas seulement le rapport du réel à la fiction. Elle se manifeste également dans l’exploration de « vies parallèles », non plus la correspondance et disjonction de deux champs culturels comme le fit Plutarque, mais l’expression ou la recherche de soi via l’existence d’autrui, un Soi-même comme un autre formulé par Paul Ricoeur. Le fait divers est un symptôme de nos sociétés, de nos mentalités et imaginaires, le miroir qu’il nous tend est donc d’abord collectif. Mais la vie infâme narrée est aussi un Miroir d’encre pour l’écrivain, ce que figure de manière exemplaire, dès son titre, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, récit de soi à travers Jean-Claude Romand, lui-même auteur de sa fiction de vie, d’un roman de soi.

 

 

« Je n’écris pas seulement par besoin de montrer ou de dire, affirmait Claude Simon, mais par besoin de faire. Le romancier est également un ingénieur. Cela suppose qu’il réfléchisse à ce qu’il fait, travaille à cette « fabrique du continu » en quoi consiste la prose romanesque, s’adosse aussi à une histoire des formes, et dépose sur sa table, quand il écrit, tous les romans qui le grandissent et l’encouragent. Le roman d’aujourd’hui doit sentir le roman d’avant-hier et le roman d’hier.

Photo : Olivier Roller

Ce vendredi, en présence de Nicole Caligaris, aura lieu en Sorbonne une journée d’études à l’initiative d’Alice Laumier et Aurore Labadie consacrée aux nouvelles anthropologies, et plus particulièrement à la manière dont la littérature du présent se saisit de la question des expériences limites.

Ce ne sont pas seulement deux livres publiés aux éditions du Seuil que les jurys du prix Medicis ont couronnés ce mercredi 2 novembre 2016. Ce serait réduire la portée symbolique de ce double choix, cette extension du domaine littéraire, la reconnaissance d’un jeu avec les frontières essai/fiction, réel/fiction, longtemps considérées comme étanches, du moins en France. Pourquoi choisir Laëtitia d’Ivan Jablonka pour le Medicis roman et Boxe de Jacques Henric pour le Medicis Essai sinon dans l’idée implicite que les deux livres auraient pu figurer dans l’une comme dans l’autre des deux catégories, étiquettes vides de sens ? Ce prix ne fait qu’un et doit être lu comme un diptyque.

Ivan Jablonka
Ivan Jablonka

On n’écrira plus le fait divers comme avant : avec cette enquête, minutieuse et documentée, Ivan Jablonka rend à l’événement minuscule et souvent relégué aux marges de l’histoire sa force de retentissement et sa puissance d’ébranlement. Si l’écriture du fait divers a une longue histoire et trouve dans l’essor de la presse au XIXe siècle un support qui en fait le rival et le modèle du roman, l’historien se livre là à une exploration des logiques souterraines à l’œuvre dans le meurtre de la jeune Laëtitia Perrais en 2011, dans les environs de Nantes. Misère sociale, violence masculine et manipulation politique sont les protagonistes clandestins de ce récit tragique d’« un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer. »

"Une larme de gin, une larme. Une rivière de tonic... Et ensuite la p’tite victime, composée d’une petite olive, d’un p’tit morceau d’sucre et d’un p’tit bout d’ficelle. Et nous avons : Le P’tit Grégory"
« Une larme de gin, une larme. Une rivière de tonic… Et ensuite la p’tite victime, composée d’une petite olive, d’un p’tit morceau d’sucre et d’un p’tit bout d’ficelle. Et nous avons : Le P’tit Grégory »

Comment expliquer le charme étrange et paradoxal que le fait divers, cette « horreur miniaturisée », exerce sur nous ? Cette question est à l’origine de l’«essai» que publie Mara Goyet chez Stock, Sous le charme du fait divers, interrogeant son « inquiétant enchantement », sa « promotion », son « style » et son « esthétique », à travers journaux, romans, films et séries.

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« Pour certains, tout est politique ; pour d’autres, qui sont parfois les mêmes, l’érotique et le désir sont partout ». Jacques Dubois, bien connu de nos dialecteurs, le note à raison en avant-propos du volume qu’il coordonne, Sexe et pouvoir dans la prose française contemporaine, « ces deux mouvements de l’être, qui sont également régimes de sens » ne peuvent que dialoguer. Les apparier est une grille de lecture du champ littéraire contemporain, de ses tropismes comme de ses tensions, sous l’égide de Deleuze (tout désir est — et porte — une révolution) et de Foucault (La Volonté de savoir).