Naissance de la revue RIP (Entretien avec Antoine Dufeu et Frank Smith)

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Frank Smith et Antoine Dufeu – photo JP Cazier

Le premier numéro de RIP vient de paraître. « Revue critique et clinique de poésie », RIP est un objet littéraire non identifiable. Rencontre et entretien avec ses créateurs, Antoine Dufeu et Frank Smith.

Pourquoi ce titre, RIP, qui rappelle évidemment Rest in peace?

Frank Smith : C’est un titre qui n’a aucune signification, délibérément. Nous sommes bien sûr partis de Rest in peace, « rester en paix », mais c’est aussi un acronyme qui peut vouloir dire ce que l’on veut, en tout cas beaucoup de choses. Ce titre est prospectif et c’est une multiplicité. De même que la revue. Celle-ci fonctionne sur la disjonction. Tous les textes que nous avons reçus, nous les avons disjoints, découpés, recoupés, redistribués. Le titre implique aussi, bien sûr, une forme d’humour.

Antoine Dufeu : Nous avons choisi ce titre pour qu’il dise des choses différentes à chaque fois. RIP est un acronyme qui est devenu très courant aujourd’hui sur internet. Mais « rester en paix » est aussi un beau programme, un programme de vie. Il me semblait intéressant de reprendre cet acronyme et de le soustraire en partie de cette référence à la mort.

Quel est le projet de la revue et quelle serait sa singularité ?

Antoine Dufeu : Le projet est d’abord le résultat de notre rencontre, Frank et moi, et de l’envie de réaliser quelque chose ensemble. Nous avions tous les deux envie de faire une revue mais qui ne ressemble pas aux autres revues. Nous nous sommes donc interrogés sur le médium de la revue, ce qu’est une revue et ce qu’elle pourrait être d’autre, sur ce qu’est un texte, qui en est l’auteur, etc. J’étais très attaché à l’idée d’utiliser internet tout en voulant également qu’il y ait un support papier, puisque j’aime internet mais j’aime aussi les livres. Donc la revue existera sur les deux supports mais sous des formes différentes.

Frank Smith : Nous avons décidé de ne pas nous tenir à une périodicité. Nous avons réalisé ce premier numéro, qui est un volume papier, et qui sera répliqué, répété, réagencé, diminué, augmenté, fragmenté par d’autres intervenants, ou par les auteurs eux-mêmes, six mois plus tard, sur un site internet. On aimerait pour cela travailler avec un artiste. L’idée, en tout cas, était de ne pas faire une revue de plus. Antoine en a déjà fait, moi aussi. On a essayé de repenser ce que pourrait être une revue aujourd’hui et nous avons voulu abandonner l’idée de périodicité, de série d’auteurs dans un sommaire, etc. Dans RIP, le sommaire est éclaté. Dans beaucoup de revues, et en particulier dans celles de poésie, on s’efforce de constituer un beau sommaire. On a préféré privilégier une ligne, qui serait la ligne « clinique et poétique », ce que l’édito développe de manière plus précise. Nous avons aussi voulu introduire internet dans l’existence de cette revue mais sans nous contenter de faire une revue en ligne ou de mettre en ligne le contenu de la version papier. Nous avons plutôt essayé de penser une forme d’agencement entre le papier et le net.

Est-ce que ce travail sur les textes que vous avez reçus, dont parlait Frank, que vous avez réalisé tous les deux, ne rapproche pas la revue d’un livre qui serait collectif ? Il me semble que ce premier numéro s’échappe de la forme habituelle de la revue et tend vers le livre, une façon collective de faire un livre.

Frank Smith : Oui, ça pourrait être un livre. Mais en même temps, nous avons gardé l’idée qu’il y ait plusieurs numéros, ce qui nous rattache tout de même à l’idée de revue. C’est aussi vrai que les textes reçus et écrits à partir d’une citation de Francis Ponge que nous avions proposée ont été reconfigurés et éclatés par nous. Nous les avons déconstruits selon une série de figures – « littérature », « opération », « mouvement », « événement », « affection », etc. – dont la liste se trouve au début du numéro, et nous avons composé la revue selon l’angle de chaque figure, ce qui d’ailleurs conduit à ce que certains segments de textes peuvent figurer à plusieurs endroits du numéro si ils correspondent à des figures différentes. La revue se définit comme une « revue critique et clinique de poésie » car il s’agit d’essayer de déceler des forces à l’œuvre aujourd’hui et de les évaluer, de voir comment par elles se déplient les mondes du monde.

Antoine Dufeu : Les textes ont été réagencés, redistribués. Comme le disait Frank, nous les avons réagencés selon des figures en fonction desquelles nous avons fragmenté les textes de manière évidemment très subjective. Ceci dit, grâce à un système de numérotation, le lecteur peut aussi retrouver et suivre l’intégralité de chacun des textes. C’était une des contraintes qui faisaient partie du projet que nous avons soumis à l’école Estienne sans qui nous n’aurions pas réussi à réaliser ce numéro. Tout le travail graphique et de mise en page de la revue fait partie intégrante de celle-ci. Et c’est vrai, comme tu le dis, que ce numéro pourrait se rapprocher d’un livre collectif mais à condition d’ajouter que dans cette création collective, tout le monde, moi et Frank y compris, est au même niveau que tout le monde.

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Pourquoi, pour construire ce numéro, être parti d’une citation de Francis Ponge ?

Frank Smith : Il s’agit d’une phrase polémique qu’il était intéressant de confronter à des poètes ou à des auteurs qui n’appartiennent pas au champ de la poésie pour voir les effets de cette phrase sur eux et elles. Il était moins question de proposer une thématique que de produire des effets et de penser ce numéro de la revue à partir de ces effets.

Antoine Dufeu : Utiliser cette citation de Ponge pour inviter des auteurs à écrire était une façon de poser la question : « que peut-on faire avec la littérature aujourd’hui » ? De plus, faire ainsi référence à Francis Ponge, c’était d’une part poser une certaine analogie et, d’autre part, cela construit un lien avec d’autres auteurs, une autre génération importante.

Comment avez-vous choisi les auteurs qui sont présents dans ce
numéro ?

Antoine Dufeu : Nous les avons choisis par affinité, par affection, par intérêt intellectuel. Le choix s’est fait aussi en fonction des mots-clés ou des figures auxquels nous avions pensé et qui nous ont conduits à inviter tel ou tel auteur dont on pensait qu’il pourrait écrire à partir de ceux-ci.

Frank Smith : Ce sont des gens que nous admirons, que nous avons contactés et invités à condition que chacun propose une contribution originale. Les auteurs que l’on trouve dans ce numéro sont très divers, et ils pourraient l’être encore plus. Pour ma part, je tenais absolument à avoir une contribution de Michel Butel. Créer une revue, actuellement, c’est pour moi se placer sous la figure et l’enthousiasme de Michel Butel. Le texte qu’il nous a envoyé et qui se trouve bien sûr dans ce numéro est un texte programmatique qui pose la question : comment résister aujourd’hui politiquement depuis l’écriture ?

Comme le disait Antoine auparavant, la composition graphique est particulièrement importante et surprenante dans ce numéro. Comment a été élaborée cette composition ?

Frank Smith : Nous avons présenté le projet à l’école Estienne, l’école supérieure des arts et industries graphiques. Plusieurs étudiants, sous l’impulsion des enseignants et particulièrement de Philippe Buschinger, ont pensé et proposé des maquettes et nous avons choisi celle qui nous paraissait le mieux correspondre à ce que nous avions en tête. La composition graphique colle précisément à l’idée de redistribution des textes. La typographie, les blancs sont importants. Il fallait construire des courants d’air dans lesquels il est possible de respirer.

14407579_10154615222353395_696164271_nRIP n°1.1, revue annuelle créée par Antoine Dufeu et Frank Smith, éditions Lic, septembre 2016, 10€. Avec des contributions de : Maxime Actis, Amandine André, Michel Butel, Stéphane Bouquet, Jean-Philippe Cazier, Hélène Cixous, Claro, Claude Closky, Alessandro de Francesco, Fred Dewey, Johan Faerber, Claudine Galéa, Pavel Hak, Alain Jugnon, Frédéric Laé, Guy Lelong, Eric Loret, Jean-Clet Martin, Morad Montazami, Vanessa Place, Julien Serve, Fabien Vallos, Cécile Wajsbrot.

 

Conception graphique : Héloïse Laurent et Rafael Ribas (avec le soutien de Philippe Buschinger, Raphaël Lefeuvre et Erell Guillemer, professeurs à l’école Estienne).